L'impératrice Charlotte
       

       
         
         

Anaïs

      Très chère Impératrice,

Pouvez-vous me parler des relations que vous entreteniez avec votre belle-soeur Charlotte, princesse de Belgique puis Impératrice du Mexique, et avec votre beau-frère Maximilien?

Est-il vrai que votre époux et son frère n'étaient pas très proches?

Avec toute mon amitié,

Anaïs
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Anaïs,

Cette pauvre Charlotte, comme je la plains! L'ambition du pouvoir et de la gloire, quelques années de règne, et pour finir la déchéance et la folie... Un rêve brisé, une vie brisée, et un esprit à la dérive... Sans doute est-ce mieux ainsi, Dieu sait comment elle aurait supporté la nouvelle de la mort de Maximilien, si elle avait été en état de la comprendre? Ils se sont tellement aimés, tous les deux...

Je ne prisais guère Charlotte, lorsqu'elle fit son entrée dans notre famille. Elle était toujours là, à faire l'étalage de ses connaissances, de sa généalogie irréprochable, et était mortellement possessive avec ce pauvre Max. Ma belle-mère l'adorait, et cela seul suffisait à créer entre nous une certaine inimité. La belle Charlotte, nommée par les courtisans «Beauté de la Cour» exprès pour me blesser, au début de son mariage. Lors de mon retour en Autriche, après ma cure à Madère, nous nous sommes arrêtés au château de Miramar, la résidence de Max et de Charlotte, près de Trieste. L'accueil de Charlotte fut des plus frais... Le tout s'empira lorsque Shadow, mon énorme airedale, attaqué par son minuscule bichon, l'occit tout simplement d'un seul coup de dents. Le petit chien était un cadeau de la reine Victoria, et Charlotte restait là, stupéfaite, attendant visiblement des excuses. «Je n'aime pas les petits chiens» me contentais-je déclarer en me levant pour partir. Shadow non plus. Non, décidément, cette petite Cobourg ambitieuse ne me plaisait pas, et c'est en grande partie à cause d'elle que notre pauvre Max a foncé tête baissée dans le guêpier mexicain.

J'aimais beaucoup Maximilien, qui me le rendait bien. C'était un artiste, un poète, et j'avais coutume de dire que le château de Miramar était son plus beau poème. Nous partagions le même engouement pour Heine, et il m'accompagna même jusqu'à Corfou, lorsque ma santé me força à repartir quelques semaines à peine après mon retour de Madère. Tout d'abord satisfait de sa vie plutôt libre, il (et Charlotte avec lui) prit goût au pouvoir lorsque Franz le nomma vice-roi de la Vénétie et de la Lombardie après la mise à la retraite du maréchal Radetzky. Franz le blessa profondément lorsqu'il le releva de ses fonctions, peu avant la guerre d'Italie. Maximilien était persuadé qu'il aurait pu jouer un rôle actif dans cette guerre, mais la tendance de Franz à centraliser tout le pouvoir entre ses mains ne lui permettait pas d'en accorder la moindre parcelle à son cadet. Jusqu'alors, les deux frères s'entendaient plutôt bien, mais la mise à l'écart de Max engendra une certaine froideur. Après la défaite de Solferino, on entendit dans les rues de Vienne les cris de «Abdiquez!» et de «Vive Maximilien!», ce qui augmenta la méfiance de Franz envers son frère (qui n'y était pourtant pour rien!)

Aussi, lorsque Napoléon III pressentit Maximilien pour devenir empereur du Mexique, Franz, loin d'empêcher ce projet, s'empressa d'y souscrire pour éloigner son frère devenu trop populaire. Charlotte qui voulait à tout prix être impératrice poussa aussi à la roue et pressa Max, qui se méfiait avec raison, d'accepter cette couronne. Il y eut une dispute terrible à la Hofburg, lorsque Franz exigea que Max renonce à son titre d'archiduc et d'héritier présomptif de l'empire. Max avait cru, naïvement, que si les choses tournaient mal au Mexique, il n'aurait qu'à rentrer benoîtement en Autriche et reprendre son rang initial. La dispute fut si violente que ma belle-mère, désolée de voir ses fils se déchirer, préféra quitter la Hofburg quelques jours. Lorsque Max et Charlotte partirent pour leur fatal voyage, le dernier dîner à la Cour ressembla, de façon prémonitoire, à un dîner de condamné. Seule Charlotte était radieuse, tous les autres convives, y compris Max, étaient tristes et sombres. Nous les accompagnâmes jusqu'au port et, au moment où ils allaient traverser la passerelle, Franz pris par je ne sais quel pressentiment cria «Max!» et se précipita vers son frère pour l'étreindre à nouveau un long moment.

Nous apprîmes la triste fin de Maximilien durant l'été 1867. Le choc brisa ma belle-mère. Charlotte était revenue en Europe depuis quelque temps déjà, pour demander du secours à Napoléon III. Celui-ci venait de rappeler le corps expéditionnaire qu'il avait envoyé au Mexique, jugeant qu'il était impossible de maintenir l'empire, et avait conseillé à Max d'abdiquer. Pour Charlotte, il n'en était pas question, et elle poussa Max à demeurer en poste pendant qu'elle irait rappeler ses engagements à Napoléon III. Cela fut fatal à notre pauvre Maximilien. C'est pendant son séjours à Paris que Charlotte commença à manifester des symptômes de paranoïa, persuadée que Napoléon III cherchait à la faire empoisonner. Elle alla même jusqu'au Vatican demander au Pape d'intervenir dans son empire catholique, mais le Saint-Père, vaguement ennuyé, l'éconduisit poliment. Elle refusa carrément de sortir, persuadée qu'on cherchait à l'assassiner, et le pape dut accepter qu'elle dormît ce soir-là dans la bibliothèque du Vatican, où on monta un lit de fortune. Ce fut la première femme non religieuse à passer la nuit au Vatican! Rentrée à Miramar, dans son environnement familier, elle recouvra un peu de calme, mais la raison l'avait désertée à jamais. Réclamée par son frère le roi Léopold II de Belgique (Charlotte est l'héritière d'une belle fortune dont Léopold ne veut absolument pas laisser le contrôle à l'Autriche), elle croupit misérablement dans le château de Bouchout, l'esprit irrémédiablement perdu, entourée d'un amas d'objets hétéroclites et de poules attachées aux pattes des chaises. Je ne l'ai visitée qu'une seule fois, et je suis sortie du château totalement bouleversée. J'ai terriblement pitié d'elle. Le pire est qu'elle a parfaitement conscience de son état. «Vous êtes devant une folle. Oui monsieur, une folle!» Pourquoi avoir ainsi renoncé aux orchidées de Miramar, pour courir après le mirage d'un empire? Quelle tristesse.

Sincèrement,

Elisabeth