Lily Pétier
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Lily Pétier impératrice de Montmartre

    Sissi,

J'ai grandi avec toi, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais SISSI!

Je cherche désespérément tes films à prix abordable, pour pouvoir me replonger dans l'innocence de mon enfance, car résignée, j'ai malheureusement compris que je ne serai jamais impératrice et que mon Frantz est un roturier s'appelant Guillaume.

Qui faisait tes robes? En as-tu une de côté? Car je rêve depuis toujours de revêtir un de ces délicats tissus pour parader au bal et enfin être la princesse que je rêve être depuis toujours... (y a-t-il encore des bals? Car parader dans les rues de Paris ne m'assurerait qu'un ridicule anachronisme que j'aimerais assez éviter...)

En attendant de tes nouvelles, je me permets de déposer un baiser sur tes joues si délicates et te souhaite la longue vie que tu mérites...

Respectueusement

Lily Pétier



Chère Lily,

Vos vœux sont bien aimables, mais je suis loin de souhaiter une longue vie, chère enfant. En fait, je trouve la vie parfois si difficile et mes crises de sciatiques sont souvent si douloureuses que je comprends qu'on puisse vouloir mettre fin soi-même à tant de souffrances. Mais rassurez-vous; je suis bien décidée à attendre le jour et l'heure que le Grand Jéhovah voudra bien fixer pour moi. Seulement, avoir peut-être devant moi encore tant d'années à vivre! J'en deviendrai folle!

J'ignore s'il y a toujours des bals à votre époque, et encore moins dans votre pays. Au moment où je vous écris, il y a bien le fameux bal Mabille, mais il paraît qu'il ne sied pas à une jeune personne convenable de s'y montrer. Lorsque j'ai voulu y aller, lors d'un voyage à Paris, mon entourage était à ce point scandalisé que je me suis contentée d'y envoyer Ida et Marie, chaperonnées par le baron Nopcsa en «éclaireurs». Elles m'ont fait un récit horrifié qui m'a bien fait rire. En fait, selon le mot d'un ambassadeur, on y rencontre surtout des femmes qui «gagnent» à être connues, si vous voyez ce que je veux dire...

A Vienne, il y a toujours le bal des débutantes, le Bal du printemps, celui du carnaval (celui qui se déroule dans la Redoutensaal, où j'ai rencontré Fritz Pacher, est bien plus intéressant que celui de la Cour), et évidemment le «Bal de la Cour» et le «Bal à la Cour» (la différence réside dans le nombre de quartiers de noblesse de ceux qui peuvent y être invités). Que reste-t-il de ces bals à votre époque, je l'ignore. D'autant plus que, si j'en crois nombre de vos contemporains, une république a remplacé l'Empire à votre époque. Vos gouvernants voudront-ils conserver des reliques d'un empire déchu? C'est possible, par nostalgie d'une époque qui, avec le recul du temps, vous paraît sans doute à travers un voile idéalisé...

Je n'ai conservé aucune des fabuleuses toilettes de bal confectionnées par le grand couturier parisien Worth. J'ai donné toutes mes robes de couleurs après la mort de Rodolphe, et ne me vêts plus que de noir ou, à la rigueur, de gris. Ces toilettes étaient magnifiques, en effet, mais le port de la crinoline les rendait particulièrement inconfortables, et descendre un escalier avec ces robes s'avérait une entreprise périlleuse...sans parler des besoins de la nature! Les vêtements ont désormais une tournure beaucoup plus raisonnable, bien que le «pouf» à l'arrière et la quantité de jupons gênent un peu pour s'asseoir et pour marcher rapidement. Comme je ne suis pas la mode, j'ai beaucoup adapté mes vêtements à mon mode de vie et les dames d'honneur qui me suivent dans mes longues marches doivent, bon gré mal gré, faire de même. Mes seules «toilettes à la mode» sont celles que je porte lorsque, d'aventure, j'assiste à un dîner de famille ou que je consens à recevoir un visiteur. Et lorsque ma Valérie vient en visite, je me soigne particulièrement car je sais que j'ai l'air bien malade ces derniers temps, et je ne tiens pas à l'inquiéter davantage.

Vous voyez, malgré mes soixante ans, les ravages du temps qui ont mangé mon visage de rides et mon deuil éternel, je demeure tout de même un peu coquette! C'est la nature profonde de la Femme, je crois...

Amicalement,

Élisabeth