Fanny
écrit à




L'Impératrice Sissi






Lettre



Chère Sissi,

Je m'appelle Fanny, je suis en sixième. Je vous envoie cette lettre afin d'en savoir un peu plus sur vous. Vous êtes une personne très intéressante pour moi.

Je souhaiterais savoir si vous avez eu des enfants. Est-ce que la vie d'impératrice est semblable à la vie d'une princesse? Avant de devenir une impératrice, est-ce que vous avez vécu dans la misère?

Dans l'espoir d'avoir une réponse à ce courrier,

Fanny


Chère Fanny,
 
J'étais loin de vivre dans la misère avant de rencontrer Franz, bien que les courtisans autrichiens aient désigné le mode de vie de mes parents comme étant un «train de gueux». Nous avions un palais sur la Ludwigstrassse à Munich, et notre domaine de Possenhofen génère d'assez bons revenus. J'avais déjà rang d'«Altesse Royale» bien avant de rencontrer François-Joseph. Je dois admettre cependant que du côté de mon père, mon arbre généalogique n'est pas aussi prestigieux que celui de bien des courtisans autrichiens, et c'est pour cela que la noblesse s'est permis de me considérer avec un peu de mépris après mon mariage. Mon titre d'impératrice ne me préservait absolument pas des commérages et des ragots en tout genre, et je n'ai pas tardé à rendre mépris pour mépris à tous ces gens inutiles et ignorants.
 
La vie d'impératrice n'est pas si intéressante, chère Fanny. Ces courtisans dont je vous parle sont en fait de gros pigeons orgueilleux, n'ayant aucune espèce de culture et dont la principale distraction est de se médire les uns les autres. Ce n'est pas pour rien que les parquets de la cour sont réputés fort glissants! Dès que quelqu'un peut dire du mal d'un autre, il ne s'en prive pas. Vous entendrez rarement quelqu'un déplorer le mal qui se dit dans le dos des autres! Chacun rajoute sa petite dose, et un événement anodin finit souvent par donner lieu à d'effroyables ragots. Voyez simplement ma sympathie pour la Hongrie ou mon amour pour l'équitation; on en a profité pour m'inventer des liaisons avec le comte Andràssy, de qui j'ai été très proche durant la période de négociation du Compromis hongrois de 1867, ou avec Bay Middleton, mon écuyer préféré lors des chasses à courre en Angleterre et en Irlande! Pas étonnant que j'aie décidé très tôt que ma place n'était pas dans cette société hypocrite et oisive.
 
Pourtant, lorsque j'ai épousé Franz, j'étais pleine de bonne volonté: je voulais vraiment l'aider dans son immense charge. Mais on ne me l'a pas permis. Je devais me cantonner à mon unique rôle de représentation, ne jamais émettre une opinion... Je devais aussi me borner à mettre au monde des enfants qu'on m'enlevait aussitôt, me jugeant trop infantile et irresponsable pour les élever moi-même. Une ravissante sotte, voilà comment on me considérait. Tout cela m'a conduit à prendre Vienne en grippe, puisque je n'y recevais que vexation sur vexation, et ne me suis jamais vraiment réconciliée avec cette ville.

J'ai eu quatre enfants. Ma petite Sophie, morte avant son deuxième anniversaire, Gisèle qui vit maintenant en Bavière, épouse de Léopold de Wittelsbach et mère dévouée, mon fils Rodolphe, ma douleur, décédé tragiquement en 1889, et finalement ma Valérie, ma kedvesem («Chérie» en hongrois), née en 1868, après notre couronnement comme roi et reine de Hongrie. Je ne voulais pas avoir d'autres enfants après Rodolphe car sa naissance avait été très difficile pour moi, mais pour la Hongrie j'ai accepté d'en avoir un autre, que j'espérais d'abord être un fils qui aurait pu être couronné roi d'une Hongrie indépendante plus tard. Mais lorsque ma Valérie est apparue, j'ai su que cette enfant ne me serait pas enlevée comme les autres, j'ai enfin su avec elle ce qu'était vraiment la joie d'avoir un enfant. Amoureuse amoureuse, et donc sotte... L'amour d'un pâle garçon me l'a enlevée, mais elle est heureuse, voilà tout ce qui m'importe.
 
J'espère avoir satisfait votre curiosité, chère Fanny. N'hésitez pas à m'écrire à nouveau, il n'y a rien que j'aime tant que de communiquer ainsi avec les âmes du futur.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth