Les poèmes à votre mari
       

       
         
         

Mimouna

      Bonjour chère Sissi,

Je vous remercie d'avoir répondu à mes lettres. J'ai beaucoup entendu parler de vos poèmes. Comme je l'imagine vous aimez votre mari. Maintenant je ne sais pas mais auparavant, je pense que oui. Vous avez sûrement écrit des poèmes pour lui. Je voudrais savoir si vous pouviez me les faire parvenir pour que j'en prenne compte. Si ça ne vous dérange pas, peut-être est-ce trop personnel et vous préférez que ça reste entre vous et votre mari.

Au revoir et merci.

Bisous,

mimouna

PS: Si vous en avez écrit beaucoup ne m'en envoyez que 2 ou 3.
          
          

Impératrice Sissi 


 
Chère Mimouna,

J'ai abandonné la poésie dans les premiers mois de mon mariage, pour ne recommencer à taquiner la muse que 30 ans plus tard environ... Vous serez surprise d'apprendre que mes derniers poèmes d'amour écrits à seize ans, en pleine lune de miel avec François-Joseph, ne lui étaient pas du tout destinés! En fait, ces premiers mois ont été si pénibles pour moi, l'adaptation à un milieu inconnu, rigide, la perte de ma liberté, le sentiment que j'avais d'avoir été «livrée» à quelqu'un, tout cela me portait surtout à écrire des poèmes où je déplorais la perte de la liberté et... de mon premier amour!


Une seule fois j'ai pu aimer,
Et c'était la première.
Rien ne pouvait troubler ma félicité
Jusqu'à ce que Dieu vint me l'enlever!

Ces vers étaient destinés à un jeune comte que j'avais rencontré durant l'hiver 1852-1853 à Munich. On ne le considérait pas assez bien «né» pour moi et on l'envoya en mission au loin. Il revint malade et mourut peu après, à mon grand désespoir. C'est aussi un peu pour apaiser ce chagrin d'amour que ma mère m'amena à Ischl en août 1853...

La plupart de mes poèmes dédiés à mon mari sont un peu moqueurs. Je m'y compare à Titania, la reine des fées de la pièce «Songe d'une nuit d'été» de Shakespeare. Si je présente parfois Franz en Obéron (l'époux de Titania) dans ces poèmes, la plupart du temps il rejoint la cohorte de ce que j'appelle mes «têtes d'ânes», même s'il y occupe une place privilégiée. Voici toutefois un poème tendre que j'ai écrit pour lui en 1887, qui résume toute la peine que j'éprouve devant ce que nous sommes devenus tous les deux avec les années. 


RÊVE DANS LA VALLÉE ENCHANTÉE

J'ai rêvé cette nuit que tu étais mort;
Et mon coeur était douloureusement ému.
Est-ce que je n'aurais pas détruit naguère ta joie de vivre?
Voici ce que je me demandai avec reproche et agitation.

Je te voyais gisant livide et muet
Et je fus remplie d'une peine indicible;
Désespérée, je cherchai sur les traits
L'amour qui à jamais s'était évanoui pour moi.

Alors je m'éveillai et demeurai longtemps pensive,
Ne sachant si c'était rêve ou réalité;
Dans mon coeur se débattait encore le serpent du remords
Et mon âme était emplie d'amertume.

Mais non! Tu vis, tu pourrais aussi pardonner;
Peut-être me reprendrais-tu contre ton coeur.
Mais ce qui me rend si misérable, c'est justement
Que mon coeur est pétrifié et mort pour un tel bonheur.


Amicalement,

Elisabeth