Marina
écrit à




L'Impératrice Sissi






Les films et votre vie



Votre majesté,

Dans le film avec Romy Schneider on ne montre que le côté positif de votre vie. Je trouve cela inutile de ne montrer que les bons côtés. Dans le film «Sissi, naissance d'une impératrice» on montre les deux côtés, le positif et le négatif, ce qui est beaucoup plus intéressant. Votre histoire me passionne énormément: j'ai l'impression de vous connaître comme si j'avais vécu à votre époque.

Avez-vous été heureuse quand on vous a annoncé que l'empereur voulait vous épouser, ou bien, au contraire, avez-vous eu peur? Votre tante était-elle aussi sévère que dans les films? Le peuple autrichien vous aimait-il? Aimez-vous votre fille Gisèle? Quand vous partiez en voyage, François-Joseph vous manquait-il? Avez-vous eu une histoire amoureuse avec le conte Andrassy?

Affectueusement,

Marina


 Bonjour Marina,
 
Que de questions qui m'attendent en ce retour de croisière de quelques mois! Mon courrier s'est accumulé, quelle honte!
 
Malgré tous les mois qui se sont écoulés depuis votre lettre, j'essaierai de combler votre curiosité au mieux...

Tout d'abord, ma réaction lors de la demande de l'empereur. Oui, j'ai eu très peur. C'était un beau jeune homme, il semblait très amoureux, je croyais sincèrement qu'il me serait facile de l'aimer... Si seulement il n'avait pas été empereur! Sachez qu'on ne m'a guère demandé mon avis, cependant. Partie à Ischl pour marier Hélène à l'empereur, ma mère ne perdait absolument rien dans ce changement de dernière minute, et n'aurait certainement pas accepté la moindre hésitation de ma part. «On n'envoie pas promener un empereur d'Autriche», disait-elle. J'aurais aimé avoir du temps pour le connaître, pour avoir de vraies fréquentations avant de passer immédiatement aux fiançailles... Mais j'étais si jeune! L'amour de Franz me submergeait, il ne pouvait être que communicatif, contagieux. J'étais heureuse durant ces quelques mois, d'abord à Ischl, puis avant notre mariage, lors de ses quelques visites en Bavière. C'est une fois mariée et installée à la Hofburg, la «Kekerburg» comme je l'appelais, (le «palais-cachot») que tout a changé. Occupé par ses devoirs très tôt le matin, Franz me quittait toute la journée pour ne rentrer à Laxemburg, où nous étions pourtant en lune de miel, qu'à l'heure du dîner. Venue me «tenir compagnie» (autrement dit, m'espionner et faire mon éducation pour me transformer en impératrice de carton), ma belle-mère était là toute la journée, ne me lâchant pas d'un pouce. Lorsqu'elle ne venait pas, c'est son âme damnée, la comtesse Esterhàzy, qui me suivait toute la journée. «Votre Majesté ne doit pas entretenir de relations amicales avec ses dames d'honneur», «une impératrice doit garder ses gants pour manger», «une impératrice doit retenir le nom de toute personne qui lui est présentée» (parfois quarante personnes le même soir!), «vous avez salué trop aimablement ce monsieur», et j'en passe... J'en étais réduite à considérer comme un bonheur de pouvoir rester un peu seule dans ma chambre à pleurer!
 
Franz ne m'était d'aucun secours. Élevé depuis sa tendre enfance dans le but d'être empereur, il était habitué à l'idée qu'il ne s'appartenait pas, et ne comprenait pas mon besoin de solitude, d'un espace de vie privée, mon besoin d'être d'abord une personne avant d'être un beau personnage. Il était infiniment reconnaissant à sa mère pour son éducation, ses conseils en politique, et surtout pour avoir renoncé au trône en sa faveur. Que ne l'eût-elle gardé, ce trône! Elle que les courtisans appelaient, sans même s'en cacher devant moi, leur «véritable impératrice»! Peut-être Franz et moi aurions-nous pu être heureux... Mais malgré tout ce qui a fini par nous séparer et par transformer l'amour que j'avais d'abord pour lui en une grande tendresse faite de souvenirs, d'épreuves traversées ensemble et de tout ce que la vie en commun peut tisser comme habitudes, je n'ai jamais été tentée de m'ouvrir à l'amour d'un autre homme. Andràssy a été pour moi un grand ami, un être d'exception dont je pleure encore la perte, lui qui est mort dans d'atroces souffrances, d'un cancer, il y a quelques années. Cette amitié a été l'une des plus belles relations de ma vie, justement parce qu'elle n'était pas empoisonnée par l'amour. Franz lui-même n'ignorait rien de l'attachement que j'avais pour lui; il était si peu jaloux qu'il m'a, une fois, confiée aux bons soins du comte pour me rendre à la gare, un soir dans une voiture fermée. Je ne dis pas que nous ne nous sommes pas tenus la main durant ce voyage de quelques minutes; c'est sans doute le moment le plus intime que j'aie jamais passé seule avec un autre homme. Mais rabaisser ce lien à une vulgaire «liaison», alors qu'il m'était si précieux, ne me serait jamais passé par la tête.
 
Quant à ma fille Gisèle, qu'en dire, mon Dieu? Éloignée de moi d'abord par l'archiduchesse, puis par les événements (j'ai eu peur de ma propre incapacité de mère, après la mort de Sophie, et j'ai laissé ma belle-mère agir à sa guise avec Gisèle, puis avec Rodolphe), Gisèle est encore loin de moi par ses goûts, son caractère, et sa façon d'être. C'est la digne fille de son père, sans imagination, sans beauté non plus! Ne vous méprenez pas; j'aime Gisèle, mais je la supporte mieux de loin que de près. Tout comme Franz, d'ailleurs! Notre correspondance suffirait à faire vivre un système de courrier postal! Mais en présence l'un de l'autre, nous avons très peu à nous dire. Gisèle est désormais la belle-fille du Régent Luitpold, que je tiens directement responsable de la mort de mon cousin Louis II de Bavière. J'ai fait serment de ne jamais rencontrer cet homme, ce qui complique un peu mes rencontres avec Gisèle, lorsque je me trouve à Munich. Je refuse totalement de loger à la Residenz, je loue une chambre d'hôtel et nous nous rencontrons pour des promenades dans la ville ou bien elle vient me rendre visite à Ischl avec sa famille. Mais je n'ai jamais réussi à ressusciter dans mon cœur l'amour que j'avais pour elle et ma petite Sophie, quelque temps avant la mort tragique de cette dernière. Je me suis éloignée de Gisèle, d'abord pour ne pas lui faire de mal, et ensuite parce qu'elle était si différente de moi que j'avais peine à reconnaître que j'en étais la mère. J'étais beaucoup plus proche -et c'est un euphémisme!- de ma dernière fille, ma Kedvesem, ma Valérie chérie. Elle me manque tellement, depuis son mariage! Amoureuse, amoureuse... et donc sotte.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth