Anne
écrit à




L'Impératrice Sissi






Les émotions



Bonjour Majesté,

Je tiens tout d'abord à vous témoigner tout le respect que j'ai à votre égard. Votre vie a été parcourue par maints obstacles, et vous êtes passée au travers, avec grand courage je dois l'admettre. La perte de votre fille, la dureté d'esprit de votre belle-mère...

J'aimerais savoir... Comment avez-vous fait pour continuer de rester sous les «ordre », si je puis ainsi m'exprimer, de votre belle-mère? Dans une telle situation, j'aurais été incapable de supporter une telle attitude.

Merci de bien vouloir me répondre,

Anne


Chère Anne,

Je n’ai jamais réussi à demeurer docilement sous les «ordres» de ma belle-mère, et c’est bien pour cela que nos relations ont été aussi houleuses. Sans doute, si je m’étais pliée à toutes ses exigences pour devenir l’impératrice dont elle rêvait, nos relations auraient-elles été bien plus harmonieuses, mais j’aurais alors été plongée dans une sujétion pire que celle que pouvait vivre le plus infortuné de nos sujets.

Très tôt, à mon arrivée à la cour de Vienne, j’ai commencé à me rebeller contre certains usages que ma belle-mère jugeait essentiels pour établir un climat de respect et une aura quasi divine autour de Franz et moi: garder ses gants pour manger, porter des chaussures une seule fois avant de les donner aux femmes de chambre, ne pas embrasser mes propres cousines en visite à Vienne… Ces usages avaient pour objet de nous distinguer du commun des mortels, mais avaient également pour effet de nous isoler complètement de notre entourage, y compris même des propres frères de l’empereur, lesquels devaient l’appeler «majesté» comme tout le monde. «Pas de relations personnelles» me répétait-elle sans arrêt, lorsque j’essayais d’établir des rapports amicaux avec les comtesses de Bellegarde ou de Lamberg, mes deux dames d’honneur plus jeunes et moins revêches que ma première dame d’honneur, la comtesse Esterhàzy. C’est aussi parce que je m’entendais un peu trop bien avec mon secrétaire, le prince de Lobkowitz, qu’on me l’a retiré peu de semaines après mon mariage. Je devais être absolument seule, n’avoir de recours qu’en Franz ou en ma belle-mère.

En même temps que l’on m’imposait cette solitude psychologique, on ne me laissait pas un seul instant en paix. Chaque minute était programmée, une «activité» était toujours prévue à mon horaire, n’importe quelle pimbêche affichant seize quartiers de noblesse pouvait s’imposer dans mes appartements à l’heure du cercle… Au bout de quelques années, je n’en pouvais plus; c’est mon corps qui a réagi, et je suis tombée sérieusement malade. Deux années de pérégrinations, de Madère à Corfou en passant par Venise et Kissingen, et j’en suis revenue porteuse d’une nouvelle confiance en moi. Plus personne désormais ne me dicterait ma conduite. Fi des airs pincés de l’archiduchesse et des vieilles comtesses scandalisées par ma nouvelle liberté. Après environ huit années de silence et de larmes, j’ai enfin trouvé l’énergie pour laisser parler ma personnalité et pour prendre ma place. Non pas ma place d’impératrice, dans laquelle je ne me suis jamais sentie à l’aise, mais ma place de mère et de femme, de femme surtout, de femme qui savait ce qui lui fallait pour s’épanouir, et surtout ce qu’il lui fallait éviter afin de ne pas retomber dans les affres de la maladie.

Après le couronnement en Hongrie, je me suis mise à éviter soigneusement l’archiduchesse, pour mon propre équilibre, mais également pour éviter qu’elle ne me prenne ma dernière fille, ma Valérie chérie, née en 1868. Évidemment, des regrets m’ont assaillie à sa mort, en 1872, bien des choses prennent une autre dimension devant la mort. Pourquoi tant de heurts et d’incompréhension, alors qu’il aurait suffi d’un peu de gentillesse pour obtenir de moi ce qu’on aurait voulu? Pourquoi avoir refusé d’être pour moi une mère et une amie, alors qu’elle avait pourtant dit vouloir m’accueillir avec une tendresse toute maternelle? Tant de choses auraient été différentes dans ma vie, dans ma façon de vivre mon rôle d’impératrice, dans ma façon de supporter Vienne! Il a fallu qu’elle me voie comme une ennemie, comme quelqu'un qui venait de lui prendre son fils, comme une petite fille mal élevée qu’il convenait de remettre sèchement à sa place. Je suis persuadée qu’elle avait d’excellentes intentions, mais des manières rudes auxquelles je n’étais absolument pas habituée, ayant grandi auprès de parents aimants et compréhensifs. Une simple question de manières, d’approche, et tout aurait été différent.

Amicalement,

Elisabeth