Alain Bourrieres
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Les corsets et votre poids

   
Très chère impératrice,

Vos mots, si longuement cherchés comme vous le signalez, sont chacun un message de paix et de bonheur souhaité, je vous en remercie grandement. Comment puis-je oser dire souffrir en lisant votre biographie, car je dois dire, qu'à chaque page que je tourne, je sens votre descente en enfer si j'ose dire. J'ai néanmoins quelques questions à vous poser. Je voudrais tout savoir:

# Sur vos corsets:
- à quel point les serriez-vous?
- vous y étiez-vous habituée?
- quel était votre tour de taille?
- avez-vous eu des problèmes de santé dus à cet objet de minceur?
- Pouviez-vous vous baisser facilement?
- vos gestes étaient-ils freinés par la rigidité de l'objet?
- combien de temps cela prenait-il pour le mettre?
- qui le faisait?
- pouviez-vous le faire toute seule?
- l'avez-vous toujours serré de la même manière?
- De quelles couleurs étaient-ils? de quelle matière?
- Y avait-il du fer à l'intérieur pour une telle solidité?
- Quels étaient vos sous-vêtements et dans quel ordre où les mettiez-vous?

# Votre programme alimentaire:
- Que mangiez-vous le matin? midi? soir? dans la journée?
- Combien de fois vous pesiez-vous par jour?
- Quel a été votre poids le plus bas/haut? pour quelle taille? Quand?
- Que disait François-Joseph sur votre état de santé?
- Préférait-il les femmes minces?
- Qui est le plus grand responsable de votre obsession alimentaire?

Sur ces nombreuses questions, j'espère recevoir votre réponse, et je vous confie à Dieu ma chère impératrice.


Chère âme,

Que de questions! Je vais tenter de satisfaire votre curiosité, mais n'hésitez pas à m'écrire à nouveau si vous constatez que j'ai oublié quelque chose.

Sur la question des corsets, je les ai toujours effectivement très serrés. Je ne pouvais évidemment le faire seule; si les corsets actuels ont des attaches en métal à l'avant qui permet de les retirer plus facilement, le laçage nécessite toujours l'aide d'une tierce personne, surtout lorsqu'on veut obtenir une taille très mince. Je fais cinquante centimètres de tour de taille, encore aujourd'hui à soixante ans passés, et j'en suis très fière. Évidemment, le port du corset comportait quelques inconvénients, comme le fait de ne pas pouvoir se baisser facilement pour ramasser quelque chose, mais comme le disait si bien ma mère, dans ma jeunesse: ne laisse jamais tomber ton mouchoir s'il n'y a pas un homme dans les environs pour le ramasser!

Les premiers corsets que j'ai portés comportaient des baleines faites de véritables fanons de baleines, mais comme ces dernières ont été chassées à outrance et qu'elles sont devenues difficiles à trouver, on les a remplacées par des renforts en acier. Les lacets sont élastiques, ce qui facilite grandement le laçage aujourd'hui comparativement à ce qu'il était dans ma jeunesse. J'avais des corsets de maternité, qui permettaient de cacher mon état le plus longtemps possible, mais ma belle-mère insistait tellement pour que je «produise» mon état devant le bon peuple que je n'ai pas pu les porter très longtemps. J'avais également des corsets conçus spécialement pour l'équitation car, même pour faire du sport, une femme se doit d'être étroitement lacée. Quant aux sous-vêtements, j'ai longtemps porté une sorte de pantalon très serré en peau de daim dans lequel je me sentais plus confortable pour faire du cheval ou de l'escrime. Des bas retenus par des jarretières et quantité de jupons – qui ont remplacé la très incommode crinoline à la fin des années 1870 – viennent compléter le tout.

Quant à mon régime alimentaire, je varie un peu au gré de ma fantaisie. J'ai eu une période où je me nourrissais exclusivement de lait – mais de lait de très bonne qualité, j'ai même installé une laiterie modèle de vaches Jersey – et d'oeufs. Puis il y a eu une époque où j'étais persuadée que je n'avais besoin que de viande. Mais pour ne pas avoir à trop manger, je me faisais «presser» un bifteck, et je buvais le sang de boeuf que je jugeais très énergétique. A une autre époque, je ne mangeais que des potages qu'une cuisinière que l'on surnommait «la Soupière» préparait exclusivement pour moi. Très souvent, lorsqu'il n'y avait pas de dîner d'apparat, je me contentais d'un verre de lait ou de bière que je prenais dans ma chambre. Ce que je faisais occasionnellement est devenu une règle de vie, puisque je n'apparais plus désormais aux dîners de famille, à moins que ma Valérie ne soit en visite. Je me pèse encore 2 à trois fois par jour, tant est tenace ma peur de devenir comme un tonneau! Si je dépasse d'un gramme les cinquante kilos que je me suis fixés, je me mets immédiatement au jeûne et me contente de boire beaucoup d'eau.

Évidemment, Franz lève les bras au ciel lorsqu'il apprend que je ne mange parfois que six oranges et un peu de glace à la violette dans la journée, mais qu'importe. Il a toujours été très fier de sa belle épouse, et cela n'aurait pas été le cas si je m'étais gavée de jambon et de Strudels comme cette chère Katherina Schratt. Elle serre ses corsets à s'étouffer, mais dans son cas, c'est une guerre perdue d'avance; d'ailleurs, Franz la préfère comme elle est, il a toujours préféré les femmes plus en chair. Davantage en santé aussi. Évidemment, Katherina s'est mis en tête de me copier en tout et fait des cures ici et là pour faire comme moi, au grand dam de François-Joseph, mais elle n'en a pas vraiment besoin. Quant à moi, je ne crois pas que ma sciatique ou mes palpitations soient causés par mon régime alimentaire ou le port du corset; je ne me suis jamais évanouie, comme c'est le cas de plusieurs femmes, parce que mon corset était trop serré!

Et nous en venons à une question plus douloureuse: qui est le plus grand responsable de mon obsession alimentaire? Je vous répondrai «le sort», mon enfant. Le sort qui a fait de moi une impératrice à seize ans, projetée dans un milieu hostile dominé par la personnalité écrasante de ma belle-mère. J'étais traitée comme une enfant irresponsable tant par mon mari, qui m'adorait pourtant, que par l'archiduchesse et sa coterie. J'ai fini par me rendre compte que ma beauté était ma meilleure arme pour «être» quelqu'un dans cette Cour. Cinquante centimètres de tour de taille pour avoir l'impression d'exister. Plus j'étais belle, plus mon pouvoir sur mon mari grandissait; en adoration, il ne savait rien me refuser. C'est grâce à ma beauté que j'ai d'abord séduit les Hongrois, avant qu'ils ne s'aperçoivent que mon coeur également leur appartenait. C'est grâce à ma beauté que le peuple a continué longtemps à m'aimer, à Vienne, même si cette ville m'était devenue insupportable. Tout ce que j'ai acquis, mon indépendance, le contrôle sur ma maison, l'éducation de mes enfants, et même le Compromis Hongrois, je ne l'ai pas dû à mon intelligence ou à ma gentillesse, mais uniquement à ma beauté. Une raison incontestable de vouloir préserver ce trésor à tout prix.

Aujourd'hui, mon visage est rongé par les larmes, ridé, fané, et je le cache aussi souvent que je le puis derrière une voilette, un éventail ou une ombrelle. Mais ma silhouette est restée celle d'une jeune fille et mes yeux, à ce que me dit souvent Franz, sont restés ceux de la petite fille d'Ischl, des yeux de biche chargés de rêve. L'amour de Franz est le meilleur des baumes sur ma beauté perdue: il ne voit pas mes rides ni ma peau parcheminée par le soleil et le grand air. Il me voit toujours telle que je parais dans le magnifique portrait qu'a fait de moi M. Winterhalter et qu'il conserve depuis toutes ces années dans son bureau. Il me voit avec les yeux de l'amour, et cet amour me fait du bien, même s'il m'est devenu impossible de le partager avec la même ardeur. Il me reste pour lui une immense tendresse, et c'est la dernière personne sur terre que je souhaiterais blesser.

Amicalement,

Élisabeth