Le musical Sissi
       

       
         
         

Sissi

      Chère impératrice,

Pardonnez-moi mes fautes, mais je ne suis pas très bonne en français écrit. Je ne suis pas tout à fait Française... Est-ce que vous avez visité le musical, qui dit être la vraie histoire de Sissi? (Ou est-ce Sisi avec un seul s?) Est-ce que c'est vrai, que vous vous baigniez dans du lait? Et que le peuple ne vous aimait pas à cause de cela aussi? Et est-ce que c'est vrai que votre mari François-Joseph a été chez les putains et qu'il a fait l'amour avec une fille qui était malade et que c'est pour cela que vous avez été malade? Et est-ce que vous avez pensé à vous suicider plusieurs fois? Et votre fils, Rudolphe? Vous dites que ce n'est pas vrai qu'il s'est suicidé? Est-ce vrai qu'il vous a demandé de l'aide et que vous ne l'avez pas aidé (je ne pourrais pas le croire, mais c'est juste pour être sûre)? Et que c'est après qu'il s'est «suicidé»? Alors, personne ne sait la cause de sa mort? Et votre mari, est-ce qu'il en savait plus? Et est-ce qu'il vous aimait? Il avait une maîtresse, qui c'était? Et quand vous avez eu des enfants, est-ce que vous les avez vraiment voulu? (excusez-moi de vous demander des choses si personnelles!) Dans le musical, je trouve que c'est trop suggéré que vous vouliez être morte et que c'est vous qui avez voulu que Lucheni vous assassine (ou comment ça se dit?) C'est pas vrai, si?

Merci d'avance de me répondre! Je suis curieuse d'entendre quelque chose de vous! Merci!!!

Sissi (c'est pas mon vrai nom hélas, mais je ne veux pas que mon vrai nom soit publié)
         
         

Impératrice Sissi

      Très chère âme,

Que de questions, que de questions! J'ignore si j'arriverai à satisfaire votre curiosité dans une seule lettre, mais je ferai de mon mieux. Si, au fil de votre lecture, vous constatez que j'ai laissé certaines de vos questions en suspens, n'hésitez pas à m'en faire la remarque.

Tout d'abord, ainsi que je le rappelle souvent à mes correspondants, je vous écris depuis l'année 1898. Je ne puis donc commenter une fiction que vous avez vue ou lue à mon sujet. Le siècle s'achève, et ma vie aussi, je l'espère. Vous me parlez d'un assassin? Vous me donnez même son nom? Fiction ou réalité, je n'en sais rien ma chère enfant, mais quoi que je fasse, je mourrai conformément à ma destinée. Sur ce point, on ne vous a pas menti, j'aspire vraiment à la mort. Pour tout être humain, il y a un moment où la flamme s'éteint à l'intérieur. Ma flamme déjà vacillante s'est définitivement éteinte à la mort de Rodolphe, mais mon corps, lui, est toujours bien vivant. Mes douleurs continuelles me le rappellent jour après jour.

Si je me baigne dans du lait? Comme tout le monde! Entendez par là comme toutes les dames de la haute société qui souhaitent conserver la douceur de leur peau. Ajouter du lait à l'eau est un truc de beauté «de base», connu depuis des siècles, depuis Cléopâtre! Je n'ai rien inventé! Il m'est arrivé toutefois de prendre des bains à l'huile d'olive chaude, pour conserver la souplesse de ma peau. Un jour, l'huile était trop chaude et c'est miracle si j'ai échappé au supplice des premiers martyres! Mais je me demande bien pourquoi le peuple me détesterait à cause de cela? En fait, j'ai des preuves quotidiennes qu'au contraire le peuple de l'empire, de la Hongrie en particulier, m'aime bien. C'est la haute aristocratie, la noblesse viennoise qui me déteste. Et à cause d'eux, de tous ces courtisans creux et insipides, je fuis Vienne depuis des années. Pour la population de Vienne, oui je puis comprendre qu'elle ne m'aime guère. Je lui fais malheureusement payer, par mes absences, pour les torts que seule la Cour m'a faits, et c'est bien dommage, je l'admets.

Vous pardonnerez ma pudeur si j'hésite à vous répondre clairement au sujet des infidélités de Franz... Je vis dans un siècle assez pudibond, et même si j'ai des idées qu'on qualifie «d'excentriques» et que votre époque qualifierait plutôt de «modernes», je n'en suis pas moins prisonnière de mon siècle et de mon éducation. Je me bornerai à vous dire que François-Joseph ne m'a transmis aucune maladie, même s'il est plus ou moins responsable de la crise qui m'a conduite à Madère, puis à Corfou en 1860. De retour d'Italie après la défaite de l'Autriche à Solferino, Franz a trouvé un foyer aussi agité que le quartier général de Vérone qu'il venait de quitter, avec une guerre domestique continuelle entre moi et sa mère... Il a pu chercher ailleurs la quiétude que je n'arriverai pas à lui donner, et la Cour s'est fait un plaisir de propager et d'amplifier les rumeurs. J'étais déjà très nerveuse à cause de la guerre qui venait de finir, de mes trois grossesses en quatre ans, des conflits domestiques autour des enfants... Il n'en fallait pas plus pour me rendre malade. Tout ce que je voulais, c'était fuir Vienne -et mon mari. Mettre le plus de distance possible entre moi et l'empire. Mais Franz m'aimait, n'en doutez pas. Il m'aime encore, d'un amour démesuré, d'un amour que je ne mérite pas, et moi je suis là, impuissante à lui rendre cet amour et tout juste bonne à lui transmettre ma propre tristesse. Quel gâchis! Heureusement qu'il y a Mme Schratt pour l'égayer un peu.

Ma chère enfant, le sujet de mon fils Rodolphe est un sujet qui m'est extrêmement douloureux. J'ai pu le négliger dans sa jeunesse, croyant qu'il était entre bonnes mains avec le comte Latour, à qui j'avais confié son éducation après l'avoir retiré de la tutelle sadique du colonel Gondrecourt. Mais jamais je ne serais restée sourde à une demande d'aide! J'ai d'ailleurs souvenir du dernier Noël que nous avons passé à la Hofburg, où j'ai justement pris la peine de le bénir d'une façon particulièrement affectueuse. Comme je suis heureuse d'avoir pu l'assurer si clairement de mon amour, si peu de temps avant sa mort! Je ne puis vous certifier s'il s'est suicidé ou s'il a été assassiné, mais cela ne fait aucune différence pour moi. Mon fils est mort, et mon âme avec lui. Mon époux en sait sûrement plus que moi, lui qui a réussi à obtenir du Vatican l'autorisation d'enterrer religieusement notre fils. Il répète souvent: «Tout ce qu'on pourra dire à ce sujet est préférable à la vérité».

Sincèrement,

Elisabeth