Tabea
écrit à




L'Impératrice Sissi






Le comte Andrassy



Votre Majesté,

Il me semble que personne n'est venu vous poser des questions au sujet du Comte Andrassy de Hongrie. S’il vous plaît, dites-moi, qui était-il pour vous?

Sincèrement,

Tabea


Chère Tabea,

On a supposé bien des choses à propos de ma relation avec le comte Andrássy, sans jamais s'arrêter bien longtemps sur la plus simple: l'amitié. Oui, c'était une amitié sincère et
profonde, et d'autant plus précieuse qu'elle n'était pas empoisonnée par l'amour. Les sens n'y avaient aucune part. Pourquoi me serais-je abaissée à une vulgaire liaison, alors que
nos deux âmes se comprenaient si bien? J'étais – et je suis encore - si assoiffée d'absolu, si dépourvue de toute mesure que jamais je n'aurais su me contenter de «5 à 7» arrachés à la vigilance de mes espions.


Tout comme Ferenc Deák, que j'ai profondément admiré au point d'avoir un portrait de lui dans ma chambre, Andrássy était un patriote comme on en voit peu aujourd'hui.
Combien les acteurs politiques me paraissent ternes désormais, en comparaison des Deák, Andrássy, Eötvös ou Jókai! Les années 1870-80 ont été les plus dynamiques; Andrássy
d'abord ministre des affaires étrangères, menait d'une main ferme le char de l'État que ses successeurs ont laissé s'embourber depuis. Andrássy avait un esprit éminemment politique,
mon fils même en avait fait son maître à penser et lui vouait une admiration proche de la vénération.


J'ai été très proche du comte Andrássy durant les quelques années qui ont précédé le Compromis de 1867; après tout, nous luttions pour la même cause, et j'étais son seul appui au
sein de la famille impériale. Lorsque je dus me réfugier à Budapest en 1866, après le désastre de Sadowa, lui et Deák m'ont accueillie de façon chevaleresque, refusant de profiter de
la soudaine faiblesse de l'Empire pour exiger davantage. Une noblesse d'âme que l'on serait bien en peine de retrouver de nos jours. Pendant ce séjour, je fus amenée à côtoyer
Andrássy presque quotidiennement. Il m'a exposé clairement ses vues sur la situation de la Hongrie au sein de l'empire, et je les ai comprises. Restait encore à les faire comprendre à Franz, ce qui n'était pas aisé. Franz a toujours été très jaloux de ses prérogatives d'empereur et supportait difficilement que quiconque, fût-ce son épouse, tentât de lui forcer la main. J'ai du
user bien des plumes et noircir bien du papier avant qu'il acceptât de comprendre qu'Andrássy n'agissait nullement par ambition personnelle, mais uniquement mû par l'amour de son
pays et son désir d'être utile. Ses relations avec la haute société hongroise, sa fortune, son intelligence, tout cela il l'a déposé aux pieds de l'empereur afin de servir sa patrie et en faire l'égale de l'Autriche dans un empire enfin pacifié.


Évidemment, après le couronnement, Andrássy fut enfin nommé ministre, et j'ai cessé de le voir aussi souvent. Il était toujours un invité privilégié dans mes parties de chasse à Gödölö, mais il était dorénavant très occupé et ne pouvait plus se permettre de passer des jours à cheval comme autrefois. Il savait qu'il pouvait compter sur moi pour tout ce qui pouvait
servir la Hongrie, et sur sa demande, j'acceptais bien souvent de paraître à des manifestations où je me serais abstenue de me rendre autrement. Même lorsque les factieux finirent
par obtenir son départ, nous sommes demeurés en étroite correspondance, et n'avons cessé de travailler, moi et mon fils, pour obtenir son retour à la tête de l'État. Mais la cabale
qui avait eu raison de lui avait fini par former un «mur» autour de mon époux, et jamais plus il n'envisagea de rappeler Andrássy dans son cabinet.  Je reste encore persuadée
aujourd'hui que l'Autriche-Hongrie aurait une position beaucoup plus forte face à la Prusse (je ne me décide pas à dire «l'Allemagne»!) et face à la Russie si Andrássy était demeuré
en poste.


Je chéris toutefois un souvenir, précieux entre tous. En 1872, surpris par la pluie après une partie de chasse à Gödölö, Andrássy nous offre de nous raccompagner à la gare dans sa voiture. François-Joseph l'accepte pour moi seulement. «Voyez quel vieux monsieur votre ami est devenu» écrivit-il par la suite à Ida. «À présent, on lui confie de jolies femmes pour
les raccompagner la nuit».  Pour la seule et unique fois de ma vie, je me suis retrouvée seule avec lui, dans l'obscurité et le silence. Pour un temps trop court, un trajet de quelques kilomètres, nous nous sommes retrouvés seuls, à l'abri des regards et des oreilles indiscrètes. Oui, ma main dégantée a pu se glisser dans la sienne. Oui, des mots que nous ne pouvions
nous dire ailleurs auraient pu être échangés. Mais qu'étaient les mots entre nous, chère amie? Qu'aurions-nous pu nous dire, que nous ne savions déjà? Ce trajet allait finir, et la
magie allait s'évanouir. Mieux valait alors ne rien dire et laisser nos mains se parler une seule, une unique fois…


Lorsque qu'il est décédé en 1890, mon meilleur, mon seul ami m'a quittée, emportant avec lui le souvenir de l'époque où je vivais encore, le souvenir d'années de luttes passionnées
pour une cause noble, où la politique pouvait - ce arrive rarement - cohabiter avec les élans du coeur.  Ce grand ami me manque, mais je sais que bientôt, il me saluera là-haut
avec joie.


Amicalement,

Élisabeth