Philippe St-Jean
écrit à




L'Impératrice Sissi






La folie de la famille



Bonjour Sissi,

Veuillez ne pas mal prendre ce qui suit. À la suite d'une maladie contractée par plusieurs membres de votre famille, dont Sophie, Hélène, Louis II et même votre fils Rodolphe, on a suspecté votre famille d'être touchée par la folie. Certains ont même avancé que vos parents précités étaient victimes d'un sortilège que votre union avec Franz aurait déclenché. Que pourriez-vous me dire là-dessus?

Merci de me répondre aussitôt que possible Élisabeth!


Cher Philippe,
 
Cette «folie» que l'on a invoquée pour expliquer la mort de Rodolphe, si elle a été un soulagement pour Franz (cela permettait au moins d'inhumer Rodolphe selon le rite catholique et lui retirait toute responsabilité de son geste) a été pour moi un élément supplémentaire de mon désespoir. C'est donc moi qui aurait apporté aux Habsbourgs mon sang Wittelsbach «gâté»? Puis, peu à peu, je me suis apaisée. Après tout, mes deux filles ne sont-elles pas des modèles d'équilibre, résolument terre-à-terre?
 
Hélène a eu bien des raisons de se laisser aller à un désespoir effrayant. N'a-t-elle pas perdu un mari tendrement aimé, une fille très jeune et un fils brillant, plein de capacités, enlevé par la maladie au moment même où il atteignait sa majorité? Ce n'est pas de la folie. Un «sort» jeté sur la famille n'a rien à voir avec une âme brisée sur laquelle le destin s'est acharné... Hélène a fini par retrouver l'équilibre dans sa foi en Dieu, et elle n'a plus jamais donné d'inquiétudes par la suite. Pour ma sœur Sophie, sans doute avez-vous raison; seule une «folie», passagère fort heureusement, a pu expliquer son inconduite passée, et lorsqu'elle s'est enfin retrouvée, elle aussi a fini par trouver la paix dans sa foi. C'est cela qu'il me manque, voyez-vous, pour me retrouver enfin apaisée comme l'ont été Hélène et Sophie à la fin de leur vie. Je n'ai pas la foi comme elles l'avaient. Oh, je crois en Dieu, évidemment. La Création ne peut pas être l'effet du hasard. Mais je me sens devant Lui comme un misérable moucheron; comment pourrait-Il se soucier de ma personne? Je ne peux donc que l'adorer, dans Sa puissance créatrice et destructrice. Quand Il se met à détruire, le Grand Jéhovah peut être terrible comme la tempête. Mais Il est également créateur de grandes beautés; tout beau paysage mérite d'être appelé un poème de Jéhovah.
 
Oui, il m'est difficile de parler de la «folie» de ma famille, cher Philippe. Mais n'avez-vous pas remarqué que dans Shakespeare, seuls les fous sont normaux? Les hommes n'aiment pas ce qui est différent, et ce qu'ils ne comprennent pas, ils le nomment folie. Voilà pourquoi les journaux colportent sur moi les pires absurdités puisque je ne remplis par le rôle d'impératrice tel qu'ils le voudraient. Voilà pourquoi mon cousin Louis II a été qualifié de fou, par une commission de psychiatres qui ne s'étaient même pas donné la peine de le rencontrer! Il n'était pas fou, ce n'était qu'un original perdu dans ses rêves de pierre, car la réalité politique, qu'il comprenait avec une effrayante lucidité, ne laissait plus à la Bavière la place qu'il aurait voulu lui voir occuper. Pour preuve, le grand Bismarck, pourtant peu réputé pour aimer les originaux, l'a toujours considéré avec le plus grand respect, et le craignait même un peu. Alors où est la folie? Seules les âmes du futur, comme vous, sauront nous comprendre, je crois.

Sincèrement,
 
Elisabeth