Michel
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

La famille royale belge

    Bonjour Majesté,

Tout d'abord, je m'excuse de vous déranger, mais très souvent une question me vient en tête! Que pensez-vous de la famille royale belge et plus spécialement du roi Léopold II et de la reine Marie-Henriette, cousine de votre mari l'Empereur?

Saviez-vous qu'après deux mariages désastreux de deux membres de votre famille avec des membres de la famille royale belge, votre beau-frère avec Charlotte et votre fils avec Stéphanie, Elisabeth, fille de votre frère, fit un mariage dit «heureux» avec Albert de Belgique, neveu de Léopold II et cousin de votre bru?

Savez-vous qu'à notre époque une princesse belge fait également un mariage heureux avec un archiduc autrichien?

Malgré toutes ces questions, je tiens à vous faire savoir que j'ai pour vous la plus grande admiration et que je n'ai qu'un seul regret: ne jamais pouvoir vous rencontrer!

Michel



Cher Michel,

Je suis, bien sûr, fort satisfaite d'apprendre que des princesses bavaroises ou autrichiennes ont pu trouver le bonheur avec des membres de la famille de Belgique. Mais comme tout cela, au moment où je vous écris, n'est pas encore avéré, cela ne saurait changer mes sentiments plus que réservés pour cette famille.

Tout d'abord, disons les choses crûment, je n'aime pas le roi Léopold II. Non seulement est-il en train de se ruiner personnellement avec son Congo, y ayant englouti sa propre fortune, celle de la malheureuse Charlotte et la dot de son épouse, mais en plus il a essayé jusqu'au dernier souffle de Rodolphe d'obtenir son appui pour faire pression sur François-Joseph afin que les titres de ce fameux Congo soient cotés en Autriche. Il a manifesté une mauvaise humeur du plus mauvais goût lors de la naissance de notre petite fille Erszi - car ce n'était pas un garçon - allant même jusqu'à annuler sa présence à la messe de Te Deum ordonné pour cette naissance. Il est terriblement autoritaire, ce qui est sans doute une qualité pour un roi absolu, mais un défaut pour un roi constitutionnel et, surtout, un père de famille. La reine Henriette tremble littéralement devant lui, de même que toutes ses filles. Je ne peux avoir de sympathie envers un être qui fait régner un tel climat de terreur autour de lui et qui présente des comportements de parvenu et de «nouveau riche» en toutes circonstances.

La reine Marie-Henriette était, paraît-il, une jeune fille fort enjouée avant son mariage, adorant la danse, l'équitation, aimant rire et chanter. Elle n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a été, timide, empruntée, mal habillée, osant à peine émettre une opinion, obéissante devant son mari jusqu'à l'obséquiosité. Elle est exactement le reflet de ce que je serais devenue si «l'éducation» de ma belle-mère Sophie avait fonctionné comme elle le souhaitait. Henriette me renvoie l'image de ce que j'aurais pu être, et elle me fait pitié. Sentiment déplacé, envers une reine! Mais sa façon de pousser au mariage de sa fille Stéphanie, qui n'était même pas alors en état de procréer, m'a semblé fort cavalière, voire même un peu scandaleuse. Pousser ainsi une jeune fille non formée vers le mariage est quelque chose de scabreux, et, vaguement dégoûtée, j'ai obtenu que le mariage soit reporté d'un an ou, à tout le moins, jusqu'au moment où Stéphanie serait nubile! Mais qu'il ait été célébré dans les temps requis ou non n'a rien changé au destin de mon fils pour qui ce mariage a été, à tous points de vue, un véritable désastre. Stéphanie n'était pas à proprement parler responsable de sa mort, et je réprouve les ragots affreux qui ont circulé après la mort de Rodolphe. Néanmoins, elle ne l'a pas aidé à rester en vie non plus, par son manque de chaleur, ses scènes déplacées et ses colères incessantes. Mon fils a recherché ailleurs la chaleur humaine qu'il ne trouvait pas chez elle, sans doute a-t-il alors commis des imprudences, et la conséquence indirecte en a été sa mort. Stéphanie ne peut être totalement blâmée, comme elle ne peut être totalement blanchie. Je ne la fréquente que lorsque les circonstances l'imposent, mais, la plupart du temps, je préfère l'éviter. Elle a détesté son père, elle n'a pas aimé son mari et elle n'aime pas non plus sa fille; comment voulez-vous que je m'attache à un être pareil?

Ainsi donc, cher Michel, vous pouvez constater que mon appréciation de la famille royale de Belgique est pour le moins mitigée. Cela a commencé avec cette pauvre Charlotte qui, avant même de devenir folle, était mortellement possessive envers ce pauvre Max et ne cessait de faire étalage de ses connaissances, de son arbre généalogique irréprochable et de ses immenses capacités à tenir son rang - question de me faire comprendre que moi, j'en étais incapable. Je n'ai jamais pu éprouver la moindre sympathie pour elle; tout au plus lui ai-je manifesté un peu d'amitié lors de leur départ pour le Mexique, car je ne comprenais pas qu'elle puisse préférer une couronne impériale aux orchidées de Miramar. Cette ambitieuse petite Cobourg a poussé Maximilien vers la mort, et le résultat pour elle se trouve là: l'ambition, la ruine et, pour finir, la folie depuis plus de trente ans et pour combien d'années encore? Et avec cela, il paraît qu'elle engraisse. Le seul membre de cette famille pour qui j'ai eu un peu de sympathie est la pauvre Louise de Cobourg, soeur de Stéphanie, qui croupit présentement dans un asile d'aliénés, déshéritée par son père, pour avoir simplement voulu se libérer d'un mari invivable. Décidément non, cher Michel, nulle amitié pour moi envers cette famille. Les Cobourg n'ont pas porté bonheur aux Habsbourg jusqu'à maintenant. Peut-être, d'après vos dires, les choses sont-elles appelées à changer. Mais pour l'instant...

Amicalement,

Elisabeth