Julie
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Je vous trouve jolie

    Je vous trouve jolie

Chère Impératrice,

Je vous trouve jolie et j'aimerais bien vous rencontrer car j’ai fait un exposé sur vous et j'ai tout détaillé. Si vous pouvez me répondre…

Julie, 11 ans



Chère Julie,

Étant donné que nous sommes séparées par plus de deux siècles, il est bien évident que nous ne pourrons jamais nous rencontrer. Toutefois, il me fera plaisir de répondre à toutes les questions que vous voudrez bien me poser.

Avec toute mon amitié,

Élisabeth



Chère impératrice,

Où habitez-vous? Pourrai-je vous rencontrer un jour? Cette question est peut-être indiscrète, mais comment s'appelle votre mari? Êtes-vous une vraie princesse avec de jolies robes?

Merci,

Julie, 11 ans



Chère Julie,

Quelle charmante jeune personne vous semblez être! J'aimerais bien vous rencontrer, chère Julie, mais voyez-vous, nous sommes séparées non seulement par l'espace, mais également par plus de deux siècles! Je vis actuellement en 1898, et par un tour de passe-passe que je comprends très mal moi-même, j'arrive à communiquer avec les âmes du futur avec cet outil qu'est «Internet», un mot que je ne connaissais pas du tout avant que M. Dumontais me demandât de participer à Dialogus.

À la question «Où habitez-vous?», je réponds avec un soupir que j'habite en Autriche. Avec un soupir, car c'est un endroit que je déteste et que je fuis autant que je le peux. Je suis le plus souvent en voyage, en Europe, en Grèce et en Afrique du Nord, mais l'Autriche demeure le port d'attache où je retrouve de temps à autre mes chéris, mon époux l'empereur François-Joseph, et ma fille Valérie.

J'ai maintenant soixante ans, je ne suis plus vraiment une «jolie princesse» bien que j'aie été la plus belle femme de mon époque jusqu'à 40 ans environ. Maintenant, les maladies, les chagrins et les deuils ont creusé mon visage de profondes rides que je cache au monde derrière mon ombrelle ou mon éventail de cuir noir. Je ne porte plus de belles robes de bals, je ne revêts plus que du noir désormais ou du gris pour les grandes occasions, comme je le fis pour le mariage de ma fille entre autres. Le noir est une couleur de deuil, la couleur de mon âme.

Amicalement,

Élisabeth




Chère impératrice, merci d'avoir répondu à toutes mes questions. Une dernière question: habitez-vous dans un palais avec des domestiques?

Merci

Julie



Chère Julie,

Oui, je vis dans un palais avec des domestiques. Et même dans plusieurs palais, puisque les Habsbourg en possèdent plusieurs. Mon préféré est Gödölö, en Hongrie; c'est un cadeau que m'a fait le peuple hongrois en 1867, et j'y suis très attaché car c'est un présent d'amour. Lorsque je me trouve en Autriche, près de mon époux, nous résidons parfois à la Hofburg, la résidence d'hiver au centre de Vienne, mais dès que reviennent les beaux jours, nous nous installons à Schönbrunn ou bien à Lainz, où nous avons une demeure un peu plus petite que j'ai baptisé la «Villa Hermès». Et nous passons habituellement le mois d'août à Ischl, à la Kaiservilla. C'est le séjour de vacances préféré de l'empereur. J'évite Laxemburg, où je n'ai que de tristes souvenirs.

Chère Julie, ainsi présentée, cela peut sembler une vie idyllique. Mais ces grands châteaux aux centaines de pièces, ces couloirs interminables, ces escaliers étriqués, ces domestiques, gardes et autres courtisans auxquels on se heurte sans cesse et à qui pourtant on a absolument rien à dire, cette vie n'a rien de paradisiaque. Trop de gens autour, et personne à qui parler. Même mon époux est extrêmement seul dans cette foule, puisque personne n'a le droit de lui adresser la parole en premier, et que lui-même est trop préoccupé par ses fonctions et trop coupé du monde par son rang pour engager la conversation. J'ai ce genre de vie en horreur. J'aime la vie sur mon navire, j'aime la vie dans les hôtels où j'essaie le plus souvent de passer incognito. On me reconnaît parfois, mais dans certains pays comme la Suisse, on respecte mon désir et je me sens alors comme une voyageuse ordinaire. Échappée un moment au carcan qui m'enserre depuis 34 ans. Pendant quelques jours, le temps d'un voyage, j'ai l'impression d'être une personne, moi aussi.

Sincèrement,

Élisabeth