J'ai des questions pour vous
       

       
         
         

Bibi la folle

      Bonjour Sissi,

Je suis une fan, je connais à peu près tout sur vous, mais j'ai encore des questions.
J'aimerais savoir si votre soeur Hélène vous en veut encore car c'est l'empereur qui vous a choisie à sa place. A-t-elle un mari? des enfants? et vous, comment avez-vous trouvé la vie dans un château. Et comment c'était avec votre mari?
merci

Brigitte Lachaine
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Brigitte,

Rassurez-vous, Hélène n'a jamais éprouvé la moindre colère contre moi. Elle a bien vu que je n'y étais pour rien, le coup de foudre de l'empereur a tout ravagé sur son passage sans que quiconque – moi moins que toute autre – n'y puisse quoi que ce soit. L'union envisagée avec Franz n'avait jamais été pour elle une affaire de coeur et, bien que son amour-propre ait souffert du rejet, elle s'est vite rendue compte que mon sort n'était guère enviable.

Alors qu'on la croyait vouée à une existence de vieille fille, elle fut courtisée à plus de vingt ans – c'est vieux à notre époque, pour une jeune fille noble – par le riche prince de Thurn & Taxis, détenteur du monopole des Postes sur une grande partie de l'Europe. Elle l'a épousé en 1858 et fut très heureuse avec lui. Elle eut le malheur de le perdre en 1867, après moins de 10 années d'une union harmonieuse. Non, Hélène ne m'en a jamais voulu de lui avoir «volé», bien malgré moi, le titre d'impératrice. Elle est toujours restée ma soeur préférée, celle qui m'a pratiquement sauvé la vie lorsque j'étais si malade à Madère. Elle n'a pas hésité à faire ce long voyage pour venir me secouer un peu, pour m'apporter le réconfort d'une oreille attentive, moi qui n'avais pas le droit d'établir la moindre relation personnelle avec les dames de mon entourage. Je me méfiais d'elles, de toute façon, car je savais qu'elles rapporteraient le moindre de mes propos à l'archiduchesse. Hélène a su m'écouter, me comprendre, et ensuite tenter de faire comprendre à Franz tout ce qui m'éloignait de Vienne – et de lui. Elle n'y est parvenue qu'à moitié, mais ce demi-succès a déjà rendu ma vie un peu plus supportable.

Comment ai-je trouvé la vie de château? C'est justement mon incapacité à m'y adapter qui a causé ma maladie, dont j'ai bien failli mourir à Madère. Mon chagrin, mon mal de vivre rongeaient mon corps. Je ne pouvais pas m'habituer à ces grands couloirs et ces escaliers étriqués que je devais parcourir sans cesse si je voulais voir les enfants qu'on m'avait retirés. Je ne pouvais m'habituer à ces cérémonies interminables, où mille paires d'yeux se fixent sur vous dans une espèce de cannibalisme visuel, de voyeurisme officiel. J'avais l'impression d'être livrée sur une place publique, d'être une bête de foire que tous veulent voir et toucher. Un véritable viol moral. Franz avait été habitué à cette vie dès son plus jeune âge, Hélène avait été élevée en prévision de ce genre de vie… mais pas moi. J'aimais la nature, j'aimais rire, j'aimais parler à chacun sans me soucier des rangs ou des quartiers de noblesse… Autant de traits de caractères comptés comme des défauts graves, à la Cour de Vienne, où le «paraître» comptait bien davantage que «l'être». Ils ont détruit en moi quelque chose de précieux, de spontané et ont tenté de faire de moi une poupée mécanique. Le mécanisme a fini par me briser, entraînant dans cette brisure mon amour pour Franz et une bonne partie de mon équilibre. Ce n'est qu'en fuyant que j'ai réussi à ne pas devenir complètement folle.

Franz est un homme bon, mais tellement terre-à-terre! Nous n'avons jamais réussi à partager grand chose: il s'endort au théâtre (sauf lorsque c'est Katerina Schratt qui joue!), il n'aime ni la poésie, ni la musique, ni l'art en général. Nous n'avons guère de sujets de conversation, mais cela va mieux depuis qu'il fréquente Mme Schratt, car nous ne parlons plus guère que d'elle ou de théâtre. Nous en sommes arrivés à une espèce de paix, de tendresse et de compréhension mutuelle, mais nous nous entendons beaucoup mieux lorsque nous sommes séparés qu'ensemble. Nos différences nous heurtent sans cesse, alors que lorsque je suis loin et que nous correspondons, nous nous contentons de nous donner des nouvelles et de nous inquiéter l'un pour l'autre. Une autre forme d'amour.

Amicalement,

Elisabeth