Christelle
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Il y a bien longtemps...

    Madame,

Il y a bien longtemps que je ne vous ai pas écrit de lettre et, pourtant, vos poèmes, vos réflexions ont presque guidé ma vie. Aujourd'hui, je suis mamand'une petite Betty qui a deux ans et quatre mois. J'aurais tant aimé la baptiser de votre prénom, mais je pense que mon époux ne l'aurait pas compris. Je n'oublierai jamais que nos âmes sont liées, que ce séjour à Vienne que je vous ai conté avait pour moi une signification particulière. J'ai vraiment vu ce halo de lumière dans ma chambre et j'ai vraiment l'intimeconviction que vous étiez là.

Comme j'aimerais me rendre à Corfou! Je sais que là vous avez été un peu heureuse. Vos palais de Vienne respiraient la tristesse. Peut-être aurais-je un jour l'occasion de visiter la villa Hermès. Je sais qu'elle est remplie de votre présence, peut-être étiez-vous mélacolique, mais je pense que vous n'apparteniez pas à cette époque. Vous étiez beaucoup trop en avance pour cepoussiéreux 19e siècle. Vous auriez été une icône pour des jeunes femmes comme moi, mais je veux vous faire vivre et, Majesté, j'aimerais que vous me permettiez d'entrer en communication avec vous, car je poursuis une thérapie par l'hypnose et je voudrais connaître mon passé. Je suis intimement persuadée que vous en avez fait partie et, dans ce présent, je veux vous rendre hommage. Donnez-moi vite votre opinion.

Respectueusement.

Christelle, amie pour l'éternité



Chère Christelle

Deux âmes appelées à se comprendre peuvent, j'en suis persuadée, arriver à se rejoindre par-delà la barrière du temps et par-delà la frontière de la mort. J'ai moi-même expérimenté plusieurs échanges, sans l'aide d'aucun médium, avec mon cousin le roi Louis II de Bavière, mais surtout avec mon Maître, le grand poète Henrich Heine.

J'ai assisté à une séance d'hypnose et j'en ai été vivement impressionnée. Mais de là à l'utiliser pour explorer des vies antérieures, vous me voyez sceptique. Sans vouloir vous offenser dans vos convictions, ma chère enfant, je ne puis imaginer un Dieu suffisamment cruel pour nous renvoyer sur Terre vivre une autre existence entière, après avoir été enfin libérés du poids de la vie! Si c'est le cas, je prie de toute mon âme pour que cette épreuve me soit épargnée, et cela même si je devais être renvoyée pour vivre à votre époque. Ainsi que je l'ai écrit dans ma «Lettre aux âmes du futur» déposée avec mes poèmes, j'ai la conviction qu'il n'y aura pas, à votre époque, davantage d'amour, de paix et de liberté qu'en l'époque où je vis.

Je note toutefois, chère Christelle, que votre âme me semble aussi tourmentée que la mienne. Quel réconfort une âme meurtrie peut-elle apporter à une autre? Je ne puis que prier le Grand Jéhovah de ramener la paix dans votre cœur, et je vous demande d'en faire autant pour moi. Ainsi, nous rejoignant dans nos prières, ce sera une nouvelle façon, si le besoin en était, de faire en sorte que nos âmes se rencontrent à nouveau.

Amicalement,

Élisabeth



Chère Sissi,

Je respecte votre opinion, je sais que votre existence ne fut guère facile et je suis consciente que la pensée que nous revivions sans cesse jusqu'à atteindre un état de paix intérieure peut vous choquer.

Pardonnez-moi d'y croire fortement, d'être troublée à ce point par les expériences hypnotiques qui ont fait remonter des souvenirs. Je pensais qu'il était improbable que ce soient les miens et plus je lis, plus je m'interroge, plus je suis intimement persuadée que nos existences sont liées.

Ma thérapeute croit, elle aussi, que vous m'êtes proche, que l'expérience que j'ai vécue à Vienne lorsque j'ai eu le sentiment que cette enveloppe de lumière amie au pied de mon lit était la vôtre, est une chose que je ne dois pas renier.

Peut-être ai-je l'âme tourmentée, peut-être est-ce pour cela que je me sens si proche de vous, mais il y a plus que ça.

J'espère le découvrir un jour, j'espère savoir pourquoi, lors d'une séance d'hypnose, c'est votre image qui m'est apparue alors que la thérapeute n'avait nullement induit ce message. Pourquoi m'a-t-elle révélé l'image d'un parc aux mille roses, et d'une allée où il m'était impossible de vous rejoindre? Et, pourquoi en m'immergeant de cette expérience, me suis-je souvenue que vous m'appeliez Néné?

Pourquoi? Tout cela est étrange, tout cela me fait peur mais je suis curieuse de nature, ma chère Sissi.

Dites-moi, pourquoi Néné? Peut-être avez vous des réponses?

Votre amie fidèle,

Christelle

Chère Christelle,

Néné était le surnom de ma sœur Hélène, celle qui aurait dû devenir
impératrice, selon les calculs de ma mère et de ma belle-mère.  Tout cela
est bien troublant en effet. L’allée semée de roses correspond tout-à-fait
aux jardins de Schönbrünn, bien qu’Hélène n’y ait pas séjourné bien souvent. Elle m’a également rendu visite à Madère, pendant que j’y étais très malade, mais les fleurs qu’on y trouvait étaient davantage de somptueuses fleurs exotiques aux parfums capiteux que de «simples» roses.

Bien que ne m’étant jamais soumise à l’hypnose – Franz s’y est formellement opposé – je crois que cet état met l’âme dans un état de vulnérabilité certain. On met soi-même son âme à la merci des forces du Mal tout autant que des forces du Bien. Le Malin a tout à gagner à vous faire croire que vous pouvez vous racheter dans un autre vie, chère enfant. Je persiste, sans vouloir vous offenser: aucun Dieu, à mon sens, ne peut être assez cruel pour obliger une âme à retourner sur terre après l’avoir enfin libérée de son enveloppe charnelle.  Tout au plus peut-il lui permettre de communiquer avec le monde des vivants, comme il l’a fait en autorisant des échanges intenses entre moi et mon cher Maître, Henrich Heine, ou avec mon aigle des montagnes, mon cousin Louis II. 

Les images que vous voyez sont peut-être de simples messages qui vous sont lancés par-delà la barrière du temps, tout comme cette correspondance que nous avons le privilège d’échanger vous et moi. Cela peut certainement vous conforter dans l’idée que nos deux âmes sont liées, ce que je ne nie aucunement. Certainement, à l’époque où vous m’écrivez, il y a beau temps que le Grand Jéhovah m’a rappelée à lui. Sans doute, pour réconforter votre âme, m’a-t-il permis, moi si semblable à vous, de vous rejoindre dans votre quête de paix? Qui sait si dans la Crypte des Capucins, à cette place qui m’attend près de Rodolphe, juste sous la fenêtre d’où l'on entend pépier les moineaux, qui sait si je ne finirai pas par trouver la paix, et ainsi être à même de la faire connaître à d’autres? C’est toute la grâce que je nous souhaite, ma chère enfant, à vous tout autant qu’à moi-même.

Sincèrement,

Élisabeth