Flore
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Hôpital psychiatrique

    Votre Majesté,

Avez-vous demandé à votre mari la mise en place d'un hôpital psychiatrique? Si oui, vous l'a-t-il donné? Avez-vous une dame d'honneur s'appelant Marie?

Bien à vous,

Flore



Chère Flore,

Vous êtes bien informée. J'ai en effet demandé à Franz, il y a bien des années, de m'offrir en cadeau un... comment dites-vous, un «hôpital psychiatrique»? Cette appellation est nouvelle pour moi. Le mot «psychiatrie» est en effet tout récent et il n'y a guère que quelques années que le Dr Freud a ouvert son cabinet, sur la Ringstrasse, près de la Hofburg. À mon époque, on appelle ces institutions «asiles d'aliénés» ou «maisons de fous», sans aucune connotation méprisante. C'était dans les années 1870. Je m'intéressais alors — et je m'y intéresse toujours — beaucoup aux troubles mentaux, j'ai visité nombre d'asiles, celui de Munich, celui de Londres, partout où je passais c'était le premier endroit que je tenais à visiter. Ces pauvres gens sont les grands orphelins de la médecine, bien peu de recherche a été faite pour les soigner. On se contente, la plupart du temps, de les bourrer d'opium ou d'autres substances aptes à les calmer ou à les faire dormir, on les attache ou on les traite à coups de douches froides. Heureusement, il y a quelques novateurs, comme ces médecins qui utilisent l'hypnose, par exemple. J'ai assisté une fois à une séance et j'en ai été fort impressionnée.

Lorsque j'ai formulé cette demande à Franz, c'est parce qu'il venait de me demander ce que je désirais pour ma fête. Je lui ai laissé le choix entre un tigre royal (il venait de naître une portée au zoo de Berlin), un médaillon, «mais ce qui me plairait le plus, ce serait un asile d'aliénés tout installé». C'est que les installations de Steinhof, que j'avais visitées plusieurs fois, me paraissaient tout à fait insuffisantes; je voulais quelque chose de moderne, quelque chose de beau, qui ne donne pas l'impression à ces pauvres gens d'être enfermés. Franz m'a plutôt offert un médaillon... Mais il me dit parfois qu'il n'a pas oublié mon souhait, et que la colline de Baumgartner serait probablement l'endroit idéal pour une telle construction. Mais au moment où je vous parle, rien de concret n'a encore été mis en place, Franz étant beaucoup trop occupé par les crises qui se succèdent dans les Balkans pour consacrer son temps et ses ressources à ce projet.

Marie Festetics est entrée à mon service comme dame d'honneur en décembre 1871. Mais elle est bien davantage qu'une simple dame d'honneur. C'est une amie, une amie très chère, dévouée et sincère. C'est une femme d'une grande intelligence qui, contrairement aux autres courtisans, n'hésite pas à me dire parfois mes quatre vérités bien en face ou à me mettre devant mes responsabilités. Il en résulte parfois quelques brouilleries, mais la réconciliation intervient toujours rapidement, car j'ai confiance en elle, je suis sûre de son affection et j'ai besoin d'une personne de sa trempe auprès de moi. Ida Ferenczy, entrée chez moi comme lectrice en 1865, est également une amie très chère. Mais contrairement à Marie, son adoration totale ne lui a jamais permis de prononcer la moindre critique à mon égard. C'est une âme simple, un coeur pur, une personne qui peut me tenir la main durant mes nuits d'angoisse ou calmer mes éternelles migraines. Marie, c'est bien autre chose. Elle est très intelligente, très caustique, voit tous les détails qui échappent à la plupart des gens, et nos divergences de vues nous amènent parfois à des échanges intellectuels très enrichissants. Tout comme Sarolta Majláth ou Irma Stáray, ce sont des amies que j'aime énormément, mes chères Hongroises dont rien, sinon la mort, ne me séparera jamais.

Amicalement.

Elisabeth