Christelle
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Heureuse de votre retour

    Chère Sissi,

Votre retour chez Dialogus me comble de joie. Je vous ai écrit quelques lettres vous relatant le lien que je ressens et qui semble nous unir.

J'ai longuement réfléchi et je pense que je ne chercherai pas ce lien à travers l'hypnose. Ce que les thérapeutes appelent la régression me fait très peur, je ne voudrais pas essayer de revivre une vie passée même si c'est dans le but de connaître les détails sur cet étrange sentiment qui me tient depuis ma visite à Vienne.

J'espère que vous êtes heureuse, bien plus que vous l'avez été à la cour de Vienne! Vous étiez un esprit libre, Vous resterez mon guide spirituel, comme une muse. Je vais bientôt me rendre à Venise, une ville que, me semble-t-il, vous connaissez! Je passerai aussi à Genève. Si j'ai le temps, j'aimerais vous rendre hommage là-bas.

Vous êtes inscrite dans mon coeur Sissi, et peut être un jour vous retrouverai-je dans votre éternité et celle de Titania.

Respectueusement,

Votre dévouée Christelle.

Chère Christelle,

Vous retrouver est bien évidemment un plaisir pour moi aussi. J'aime bien cette affinité que vous dites ressentir entre nous. Après tout, n'est-ce pas à votre génération, aux âmes du futur que j'ai confié mes écrits, la part la plus secrète et donc la plus réelle de moi-même? N'est-ce pas de votre génération que j'ai espéré la réhabilitation et même une certaine rédemption de ma mémoire? J'aurais certes été fort déçue si aucune de ces âmes du futur, dans lesquelles j'ai mis tout mon espoir d'être enfin comprise, ne se fût sentie proche de la mienne.

Oui, j'ai déjà vécu un certain temps à Venise, qui faisait alors partie de l'Empire. J'y vins d'abord pour un voyage officiel en 1856, et j'y ai passé un hiver après ma  cure à Corfou, en 1861. C'est d'ailleurs là que j'ai débuté ma collection de photographies afin de lutter contre l'ennui, car l'état de mes pieds ne me permettait pas de me promener, et il m'était impossible d'aller à cheval par les rues de la ville. Le climat mou de cet endroit ne me convenait pas du tout, et l'Autriche y était à ce point détestée que je n'ai pu vraiment apprécier le séjour. J'imagine qu'en d'autres circonstances, j'aurais trouvé la ville féerique avec ses enchevêtrements de canaux et ses luxueux hôtels particuliers plus que centenaires, sans parler de la majestueuse Place Saint-Marc. Ce sont ces merveilles que je vous souhaite de voir, chère enfant, avec d'autres yeux et un autre regard que ceux que je pus y poser à cette époque.

Je crois que vous n'avez nul besoin de recourir à l'hypnose pour définir le lien que vous ressentez entre nous, chère amie. Ne vous l'ai-je pas déjà affirmé dans une correspondance antérieure? Rien, ni le temps ni l'espace, ne peut empêcher la jonction de deux âmes appelées à se comprendre. Ainsi en fut-il pour moi et pour mon Maître vénéré, le poète Heine. Décédé alors que je n'étais encore que la toute jeune impératrice d'Autriche, son âme et la mienne se sont, avec le temps, jointes au point où j'ai été véritablement convaincue d'écrire sous sa dictée. La mort n'a pas eu de prise sur ce contact mystique, pas plus que les siècles n'en auront sur ce qui nous lie, vous et moi.  Mais pour votre propre paix intérieure, je vous invite fortement à vous trouver un autre «guide spirituel» car je ne risque guère de vous apporter la joie ou même la sérénité dont vous avez besoin. Le bonheur n'est pas donné aux écueils. Fatalement, la lumière se brise contre les écueils. Je suis comme un écueil, la lumière ne risque pas de m'approcher. Et si elle venait jusqu'à moi, il y a des ténèbres dans lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent, qui absorbent toute lumière et ne la rendent jamais. Ainsi donc, chère enfant, si vous avez besoin d'un soutien, d'un support, recherchez-le surtout auprès de quelqu'un qui saura vous amener à la lumière.

Amicalement,

Élisabeth