Isabelle
écrit à




L'Impératrice Sissi






François-Joseph et votre belle-mère



J'aimerais savoir quel amour vous aviez pour François-Joseph et si votre belle-mère était aussi tyrannique qu'on le dit. Si oui, je lui en veux beaucoup.

Isabelle

Chère Isabelle,

Moi aussi, je lui en ai beaucoup voulu. Tout cela est si loin déjà, je ne me révolte plus contre le sort, je suis de pierre. Mais dans ma jeunesse, je l'appelais «la méchante femme» et c'est la perception que j'ai conservée d'elle, bien que je reconnaisse aujourd'hui qu'elle avait probablement d'excellentes intentions. Mais elle avait les manières si rudes, ayant établi une fois pour toutes que je n'avais ni la maturité, ni les aptitudes requises pour occuper mes fonctions d'impératrice, pas plus que celles d'épouse et mère, qu'elle m'a longtemps traitée comme une demeurée.

Évidemment, toute la Cour s'alignait sur ses propres réactions, de sorte que j'ai traîné longtemps la réputation d'une ravissante sotte. Il a fallu les guerres pour que la Cour me reconnaisse enfin certaines qualités. Quelle fatalité pour moi d'être enfin considérée dans le malheur alors que je suis méprisée et bafouée dans les jours de bonheur. Même l'archiduchesse, pendant la guerre austro-prussienne, a chanté haut et fort mes louanges dans ses lettres à mon fils. Mais j'avais déjà bien changé à cette époque, et ses compliments, venant trop tard, ne me touchaient désormais pas plus que ses critiques. Dans ses dernières années, bien qu'elle vécût alors fort retirée suite au décès de son fils préféré Maximilien, on aurait dit que tous mes mauvais souvenirs étaient de plus en plus vivaces et je l'ai évitée autant que je l'ai pu, refusant même de résider à Ischl durant l'été lorsqu'elle s'y trouvait.

Seule la mort nous a réconciliées, je l'ai veillée dans son agonie avec autant d'attention que si elle m'avait été très chère; toutes ces années de luttes me sont alors parues tellement inutiles! Quel gâchis. Combien j'aurais pu l'aimer, si seulement elle l'avait voulu. Après tout, c'était une soeur de ma mère, et je m'attendais à ce qu'elle m'accueillît comme une fille, ainsi qu'elle me le certifiait durant nos fiançailles. Comme Franz l'aimait tendrement, j'imagine qu'elle a dû être assez bonne avec ses fils, qui la craignaient certes, mais qui l'aimaient et l'honoraient. Mais mon inexpérience et ma jeunesse n'ont éveillé en elle aucune indulgence; elle n'a vu en moi qu'une gamine mal élevée qu'il convenait de mener rondement afin qu'elle comprît une fois pour toutes qu'elle n'était pas à sa place. Avec ce résultat que j'ai effectivement bien compris que je n'étais pas à ma place, et que je me suis évertuée à fuir cet endroit et ces fonctions le reste de ma vie. On me reproche aujourd'hui de justifier ma façon de vivre, à soixante ans, par ce que j'ai vécu auprès de l'archiduchesse dans ma jeunesse.

Eh bien oui, c'est bien à cause de cela que j'ai fui et détesté Vienne: parce qu'elle m'a enseigné que j'occupais une place que je ne méritais pas, et que toute la Cour a abondé dans son sens. On m'a poussée vers cette solitude, et nul ne veut plus s'en souvenir. Mais moi, je m'en souviens.

Sincèrement,

Élisabeth