Sabine Masy
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Félicitations

    Je constate que votre Majesté a eu une belle et nombreuse descendance, j'en suis ravie et présente à Votre Majesté toutes mes félicitations. Une grand-mère comblée en somme. Vous êtes devenue grand-maman à l'âge ou moi-même m'apprête à devenir maman pour la première fois (j'ai 37 ans, l'âge auquel Votre Majesté est devenue grand-mère pour la première fois).

Votre Majesté a-t-elle aussi connu les premières automobiles à essence, le cinématographe des frères Lumières, les premiers phonographes (ça devait faire une drôle d'impression d'entendre de la musique sortir d'un immense pavillon) ainsi que les premiers vélocipèdes?

Enfin bref, parlez-moi de vous et de votre époque.

Bien respectueusement,

Votre fidèle sujette,

Sabine Masy
 


Chère Sabine,

Vous serez sans doute surprise, et peut-être même un peu déçue d'apprendre que le fait d'être grand-mère n'a jamais été pour moi une source de fierté particulière. Bien au contraire, les journaux qui parlaient de moi comme «la plus belle grand-mère du monde», lorsque je n'avais que 37 ans, m'agaçaient prodigieusement! Je n'ai malheureusement jamais été très proche de Gisèle, qui a été élevée par l'archiduchesse Sophie, et je n'ai donc pas su m'attacher non plus à sa descendance. Je suis maintenant arrière-grand-mère et je crois avoir gagné le droit, de ce fait, de me retirer du monde.

Je dois dire cependant que j'aime beaucoup Erszi, la fille de Rodolphe. C'est une belle jeune fille rêveuse et passionnée de 15 ans, et elle ressemble beaucoup à mon fils. Les enfants de Marie-Valérie sont évidemment plus proches de mon coeur que ceux de Gisèle, mais en général la naissance de tout nouvel être sur cette Terre de misères me semble un malheur. L'âge venant toutefois, il m'arrive de temps à autre, à ma grande surprise, de m'attendrir sur ces berceaux, sur ces petits êtres qui ne peuvent me faire de mal car ils ne connaissent pas encore la méchanceté humaine, et j'ai plaisir désormais à faire des achats en pensant à eux. Je cours les boutiques, lorsque je suis en voyage, c'est ma nouvelle marotte, et c'est sans doute grâce à Marie Festetics qui sait admirablement marchander que je ne fais pas encore de prison pour dettes!

Quant aux progrès dont vous me parlez, je suis évidemment au courant du premier film projeté par Louis Lumière, «arrivée d'un train à la gare de Ciotat», qui a fait grand bruit en 1896. La Kaiservilla d'Ischl a l'électricité, mais le premier grand bal de la Hofburg que l'on a tenté d'éclairer avec des lustres électriques a été un véritable désastre. En général, je n'attends rien de bon des progrès techniques. Les hommes croient maîtriser la nature et les éléments grâce à leurs navires et leurs trains express. Tout au contraire, c'est la nature qui les tient maintenant sous son joug. Autrefois, on était comme des dieux dans les vallées isolées dont on ne sortait jamais. Aujourd'hui, globe-trotters, on roule comme des gouttes d'eau dans la mer et on finit par reconnaître que nous ne sommes rien d'autre.

Amicalement,

Élisabeth
 



Madame,

C'est toujours avec un immense plaisir que je réponds aux lettres de Votre Majesté. Non, je ne suis en aucune façon déçue ou choquée par votre réaction et parfois même je peux la comprendre. Laissez-les dire ce qu'ils veulent, c'est votre vie, pas la leur, alors de quoi se mêlent-ils?

Vous retirer du monde? Et où Votre Majesté projette-elle de se retirer? À Possenhofen, dans son château familial ou en Grèce à l'Achilleon? Non, Madame, le monde a encore besoin de vous, et votre famille y avez-vous pensé? À l'empereur? Qui vous aime en dépit de tout. À vos petits-enfants qui adorent leur grand-maman?

Je suis justement en train de lire la biographie de votre petite-fille (très intéressante ma foi). Comme vous dites, elle ressemble très fort à feu son Altesse Impériale son père.

Mais non, Madame, ce n'est pas un malheur la naissance d'un enfant, au contraire c'est un immense moment de bonheur, non seulement pour les parents de l'enfant mais pour toute une famille.

Qui est Marie Festetics? Votre nouvelle dame d'honneur? ou votre nouvelle amie?

Quand vous parlez de progrès je suis tout à fait d'accord avec vous, ce n'est rien de bon. Et à mon époque c'est encore pire (quand ce n'est pas un avion qui s'écrase en faisant plusieurs victimes, ce sont les guerres qui en rajoutent).

À bientôt Majesté.

Sabine



Chère Sabine,

Marie Festetics est ma dame d'honneur, mais c'est avant tout une amie très chère qui est entrée à mon service un peu avant la mort de ma belle-mère, en 1870. Elle m'a été présentée tout simplement sur un quai de gare, par Andrássy, alors que je m'apprêtais à rentrer à Vienne, et elle a fait le voyage avec moi. Le coup de foudre mutuel. J'ai grandement apprécié son esprit caustique, sa capacité de voir les travers et les absurdités de la vie de Cour, et elle m'a souvent bien fait rire. Comme toutes mes chères Hongroises qui m'accompagnent, elle m'est entièrement dévouée, et bien souvent je le crains, j'ai abusé de son affection. C'est qu'il n'est pas toujours facile de me suivre dans mes longues promenades, dans mes croisières sur ces vieux rafiots que sont le Greif ou le Chazalie, sur les mers secouées par les vents et les vagues. J'adore les tempêtes en mer, c'est un temps dont je puis profiter seule car il n'est pas fait pour les autres humains. Marie m'a suivie partout, traînant son mal de mer et sa bronchite... On m'a accusée à Vienne de l'avoir presque tuée, alors désormais, je ménage mes dames d'honneur et je marche à un pas beaucoup plus mesuré.

Je ne compte pas me retirer à Possenhofen, chère Sabine. Les souvenirs que j'y ai laissés vieillissent mal, et je n'y suis pas retournée depuis la mort de ma chère Mimi. Je ne vais plus guère en Bavière, d'ailleurs, car je déteste le Prince Régent Luitpold, que je tiens directement responsable de la mort du roi Louis II, et je suis brouillée avec mon frère Louis à cause du rôle équivoque joué par sa fille Marie lors de la mort de Rodolphe. Moi qui adorais ma nièce, qui en avait fait ma confidente et mon amie! Quelle tristesse d'être ainsi trahie par l'objet même de ses affections! Quant à l'Achilléion, il est vidé de ses meubles, et j'espère toujours qu'un riche acheteur américain me délivrera de cette chaîne que je me suis forgée moi-même. À défaut d'acheteur, Gisèle en héritera et en fera ce qu'elle voudra.

Je me retire du monde par le voyage, chère amie. Je voyage incognito, je n'ai plus ni visage, ni nom, ni titre pour quiconque. Je vis derrière mon ombrelle ou mon grand éventail de cuir. J'ai commencé mon «vol de mouette» après le mariage de Valérie, et plus rien ne me rattache à Vienne, si ce n'est mon pauvre petit homme solitaire. Mais il a Katherina Schratt (l'Amie), qui l'entoure comme personne. Elle sait lui apporter le délassement, la joie et le rire qui ont déserté ma vie. Je puis donc continuer mon Odyssée à mon gré, jusqu'au jour où tout se terminera. Cela finira bien un jour, et le repos éternel n'en sera que meilleur. Vous savez, lorsque mon navire quitte un port, il est habituellement suivi par un vol de mouettes. Et toujours, au milieu d'elles, une mouette noire. Je crois qu'elle est mon destin.

Amicalement,

Élisabeth.



Madame, je remercie votre Majesté pour votre charmante lettre.

Je suis très contente que votre Majesté recommence à rire, ça me touche énormément. Je crois bien que des fois on a besoin de quelqu'un qui vous ouvre les yeux sur les petits travers des gens. Je crois que vous en parlez quelquefois dans vos différents poèmes.

Puis-je demander à votre Majesté qui est Mimi? Je ne connais pas trop bien votre famille côté bavarois alors je me demande qui c'est.

Moi aussi, j'adore la mer et ses tempêtes, d'ailleurs j'ai un oncle marin, un vieux loup de mer reconverti dans le commerce de poissons, si vous passez à Zeebrugge, venez donc lui faire une petite visite et dites-lui que vous venez de ma part, il sera ravi de vous recevoir.

Laissez dire les Viennois, ils sont spécialistes des ragots.

Là vous recommencez à déprimer madame... dites-vous bien qu'il y a d'autres manières de quitter le monde autrement que par les voyages.

Vous avez raison de donner une compagne à votre époux, pauvre empereur il ne vous voit déjà pas beaucoup. Je sais que quand vous êtes en voyage le pauvre homme se languit de vous comme ce n'est pas permis.

Ma chère amie, il vous aime comme au premier jour. Peut-être n'a-t-il jamais pris vraiment le temps de vous comprendre ou de vraiment bien vous connaître, vous vous êtes mariés si vite et si jeunes tous les deux. Je me trompe?

À bientôt Majesté

votre dévouée sabine



Chère Sabine,

Je répondrai d'abord à votre première question. Mimi, c'était le surnom que nous donnions à notre chère mère. Contrairement à ce que les «films» (mot nouveau pour moi) de votre époque ont pu inventer, nous n'avons jamais donné le moindre surnom à mon père. Ma mère a eu une très longue vie, elle est morte en 1892, et Possi n'est plus pareil sans elle. Je préfère désormais séjourner chez mon frère Louis, à Garatshausen, lorsque je vais en Bavière. Malgré le rôle d'entremetteuse peu glorieux joué par sa fille Marie lors de l'affaire Vetsera, les liens entre moi et mon frère, bien que «refroidis» un certain temps, n'ont jamais été totalement coupés.

Vous me parlez de votre vieil oncle marin... Comme j'aime ces navigateurs qu'aucune tempête n'effraie! Et comme je leur ressemble! La mer est leur élément, tout comme il est le mien. Savez-vous que je me suis fait tatouer une ancre sur l'épaule, pour marquer dans ma chair mon appartenance à la mer? Malheureusement, je ne pourrai jamais rencontrer votre oncle en raison du siècle et plus qui nous sépare. Transmettez-lui néanmoins les amitiés de la mouette marine.

Chère Sabine, vous avez raison lorsque vous dites que Franz et moi n'avons guère eu le temps de nous connaître avant notre mariage. Franz a eu le coup de foudre pour une enfant qui n'était nullement préparée au rôle d'impératrice, un coup de foudre qui a tout emporté sur son passage. Oui, j'aurais aimé prendre le temps de le connaître avant de lui donner une réponse, mais il n'était pas question pour moi d'émettre la moindre réserve. «On n'envoie pas promener un empereur d'Autriche», disait ma mère. Tout de même, durant l'année des fiançailles, voyant mon angoisse, elle a bien tenté de faire retarder le mariage d'une année, mais pour l'empereur amoureux, il n'était pas question d'attendre davantage! Qui sait si cette année refusée n'aurait pas été déterminante pour notre vie future? Une année pour mieux se connaître, une année pour mieux comprendre mon rôle d'impératrice, pour en apprendre les rudiments et me familiariser avec l'étiquette rigide de la Cour? Pas assez préparée, je n'ai jamais pu ni su devenir la femme et l'impératrice dont il avait besoin et qu'il méritait. Et je n'ai su lui donner qu'un héritier au sang gâté des Wittelsbach. Malgré tout, son amour pour moi n'a jamais faibli. Lui «offrir» l'amitié de Katerina Schratt, voilà bien le moins que je pouvais faire pour lui. Mais il m'arrive parfois de m'attrister à l'idée de ce qui a été, de ce qui aurait pu être...

J'ai rêvé cette nuit que tu étais mort;
Et mon coeur était douloureusement ému.
Est-ce que je n'aurais pas détruit naguère ta joie de vivre?
Voici ce que je me demandais avec reproche et agitation.
Je te voyais gisant livide et muet
Et je fus remplie d'une peine indicible;
Désespérée, je cherchai sur les traits
L'amour qui à jamais s'était évanoui pour moi.
Alors je m'éveillai et demeurai longtemps pensive,
Ne sachant si c'était rêve ou réalité;
Dans mon coeur se débattait encore le serpent du remords
Et mon âme était emplie d'amertume.
Mais non! Tu vis, tu pourrais aussi pardonner;
Peut-être me reprendrais-tu contre ton coeur.
Mais ce qui me rend si misérable, c'est justement
Que mon coeur est pétrifié et mort pour un tel bonheur.

Sincèrement

Élisabeth



Madame,

Je viens de découvrir votre message à l'instant, et je m'empresse d'y répondre. Ces petits mots que votre majesté m'envoie sont pour moi une source de plaisir.

C'est également un immense honneur pour moi que de pouvoir compter dans mes contacts l'impératrice d'Autriche.

Ah bon je croyais que ce surnom était celui de votre soeur Sophie, duchesse d'Alençon.

Film est le nom que nous donnons à mon époque aux images animées des frères Lumières. Je suppose que votre majesté a déjà entendu parler et même vu en quoi cela consistait.

Oui, Oncle Georges a été marin dans sa jeunesse, maintenant il est à la retraite et tient avec ma tante et marraine une poissonnerie réputée à Zeebrugge (c'est un petit port de pêche situé à une dizaine de kilomètres de Bruges, une ville magnifique merveilleusement bien décrite dans un roman de Charles Rodenbach: Bruges la morte). Ces personnes sont maintenant des commerçants prospères et sont les heureux grands-parents de deux belles petites-filles Estelle et Joëlle. L'aînée fera même sa confirmation cette année. Je ne manquerai pas de lui transmettre les amitiés de votre majesté.

Je me doute bien, Madame, que vous n'avez guère eu le temps de bien connaître l'empereur avant votre mariage. Tout a été si vite et vous aviez à peine seize ans au moment de votre mariage. Oui je comprends que vous n'ayez guère eu la vie facile à vos débuts à la Hofburg. Très jeune, trop jeune en proie à une belle-mère possessive et autoritaire, je comprends très bien le fait qu'à un moment donné vous vous soyez sauvée de Vienne, enfin sauvée non, mais vous avez dû vous éloigner parce que l'on vous croyait tuberculeuse, c'est bien cela.

Non, Madame, vous n'avez rien à vous reprocher concernant Rodolphe ni le sang des Wittelsbach, vous n'y pouvez rien, mais il est vrai que Franz et vous, doublement cousins, la consanguinité n'a rien arrangé. Ce n'est pas le meilleur pour les chevaux, ce n'est pas bon pour les hommes.

Allez, je file, je vais écouter un peu de Strauss sur mon phonographe. Vous connaissez sûrement le phonographe à cylindres de ce bon Monsieur Edison, mais je pense plutôt qu'en 1898, c'était déjà le phonographe à pavillon et à disque plats, comme moi j'ai connu dans mon enfance chez ma grand-mère, que l'on remontait en cours de lecture si on ne voulait pas entendre un vilain bruit de pleurage, l'horreur...

Quels sont les goûts musicaux de votre majesté, Mozart, Beethoven, Wagner (que j'ai horreur d' écouter )?

A bientôt

Ihre Freundin

Sabine



Chère Sabine,

Il est toujours plaisant d'avoir de vos nouvelles. Vous semblez avoir une très belle famille autour de vous, et vous semblez heureuse. Ce n'est pas parce que les mots Joie et Espoir ont déserté ma propre vie que je n'apprécie pas voir le bonheur chez les autres. Préservez ce que vous avez, chère amie, la santé et l'amour de sa famille sont des choses précieuses.

Oui, j'ai quitté Vienne tout d'abord pour des raisons de santé. On a parlé de phtisie galopante, on a parlé de laryngite tuberculeuse... Mais il a bientôt fallu se rendre à l'évidence: mourante au départ, je ressuscitais dès que le navire quittait le quai. La Cour, la famille impériale, toute cette pression a joué douloureusement sur ma santé et sur mon équilibre, et mes rapports avec Vienne en ont été faussés à tout jamais. Je me prends parfois à rêver de ce que notre vie aurait pu être, à Franz et à moi, sans l'omniprésence et l'omnipotence de ma belle-mère, sans cette armée d'espions autour de nous, nous empêchant de partager la moindre intimité. Combien y aurait-il fallu d'amour pour résister à un tel assaut! Celui de Franz a survécu contre vents et marée, alors que le mien, déjà fragile au départ, a bien vite été détruit par les tempêtes répétées. La Cour est décidément un bien triste endroit; ma fille Valérie, qui connaît désormais ce qu'est la chaleur d'une famille unie et vivant sans prétention, me le répète à chaque visite.

Je n'aime pas Wagner, le personnage, qui fut autrefois «rival» de ma soeur Sophie et qui a contribué à détériorer l'image de mon cher cousin. Toutefois, en hommage à Louis qui l'aimait tant, et qui a fait pour lui surgir de terre un véritable temple de la musique, j'ai fait une fois le voyage à Bayreuth pour y entendre Parsifal. J'ai reçu cette musique en plein coeur, comme quelque chose qui n'aurait jamais dû finir, et j'en suis restée longtemps songeuse... Cosima Wagner, qui a été témoin de mon émotion, m'a dit que rares sont ceux qui comprennent à ce point cette musique, et que jamais le génie de son époux n'aurait pu atteindre cette perfection sans le roi Louis II. Au reste, chère amie, je ne suis guère mélomane, je préfère le théâtre et la poésie. Mais lorsque l'abbé Liszt, dans son élégante soutane, s'installait à l'orgue ou au piano, ne serait-ce que par amour pour ma chère Hongrie, j'étais souvent là, à ses récitals. Entendre sa musique me procurait presque autant de plaisir que la vision des mines pincées de mes dames d'honneur, courroucées de voir que je négligeais les concerts des compositeurs autrichiens, alors que je ne manquais aucune prestation des musiciens hongrois...

Amicalement,

Élisabeth