Soumia
écrit à




L'Impératrice Sissi






Éducation des enfants et voyages



Chère Sissi,

J’ai fait des recherches sur toi et j’adorerais te rencontrer. Malheureusement c’est impossible. J’ai lu le récit de ta vie et je dois te dire que j’aurais bien aimé vivre dans un château, ne pas être obligée de ranger ma chambre et qu’on me serve le petit-déjeuner au lit. J’ai lu que tu ne t’étais pas beaucoup consacrée à l’éducation de tes enfants, mais je suis sûre que tu étais une bonne mère, malgré les apparences. J’aimerais donc savoir pourquoi tu n'as pas beaucoup participé à l’éducation de tes enfants et j’aimerais aussi comprendre pourquoi tu aimes tant voyager.

Affectueusement,

Soumia, élève de quatrième au collège Michelet


Chère Soumia,

Je n’aurais pas demandé mieux que de me consacrer à l’éducation de mes enfants, comme l’a fait ma propre mère, allant ainsi à l’encontre de tous les usages en vigueur dans les grandes familles. En effet, il est d’usage dans l’aristocratie de confier l’éducation de ses enfants à une batterie de précepteurs, nounous et gouvernantes en tous genres. Ma mère nous a élevés elle-même, ce qui n’était pas sans contribuer à la réputation de «train de gueux» que les courtisans viennois avaient attribuée à ma famille bavaroise.

Je n’ai pas pu répondre à cette aspiration profonde, que j’avais pourtant ancrée très fort en moi, principalement à cause de ma belle-mère. Me jugeant trop jeune pour élever moi-même mes enfants, elle les a installés dans une chambre attenante à ses propres appartements dès leur naissance. Je n’avais le droit de les voir qu’à certaines heures fixes, pour des moments soigneusement minutés. Je me suis évidemment révoltée contre cet état de faits, mais même mon époux, qui me jugeait un peu irresponsable et infantile, était d’accord pour faire élever nos enfants par sa propre mère. Toute cette tension, jumelée au fait que je n’étais absolument pas préparée à mon rôle d’impératrice, a fini par me rendre malade. Deux années de pérégrinations entre Madère, Corfou, Venise et Bad Kissingen on fini par me donner confiance en moi. J’ai donc utilisé cette toute nouvelle confiance pour réclamer mes enfants, n’hésitant pas à menacer Franz de partir à nouveau, et pour longtemps, s’il n’obtempérait pas à ma demande. J’ai fini par gagner, mais il était trop tard. Ma fille Gisèle avait eu le temps de devenir véritablement «l’enfant» de l’archiduchesse, et mon fils avait vécu des moments terribles aux mains d’un précepteur sadique, le comte Léopold de Gondrecourt. Il m’a toujours été reconnaissant de l’avoir libéré de ce tyran, mais le mal dans son esprit était fait; il est toujours demeuré craintif, inquiet et n’était pas fait, lui non plus, pour le rôle qui l’attendait. Je n’ai pas su voir sa détresse, occupée que j’étais moi-même à fuir ce milieu hostile qu’est devenu pour moi la cour de Vienne. Ce n’est qu’à la naissance de ma dernière fille, Marie-Valérie, ma kedvesem («chérie » en hongrois) que j’ai vraiment su ce qu’était le bonheur d’avoir un enfant. J’ai eu alors le courage de lutter pour garder ma petite fille près de moi, et il faut dire également que le pouvoir et l'énergie de ma belle-mère s’étaient singulièrement émoussés avec les années. Elle n’a jamais tenté de me disputer ma Valérie chérie, et si elle l’avait tenté, Franz sait que je serais probablement partie pour toujours.

De nos jours, je ne vis plus guère à Vienne. J’y reviens de temps à autres, Franz y demeure mon point d’attache, ma seule raison d’y revenir et de supporter ce milieu hostile quelques mois par année. Je fuis Vienne comme mon cousin Louis II de Bavière fuyait Munich. Je fuis les courtisans, les coteries auxquelles je n’ai jamais pu m’intégrer, je fuis tous ces gens futiles qui n’ont rien à m’apporter et à qui je ne veux rien donner. J’ai choisi de voyager afin de demeurer moi-même, afin de ne pas devenir la poupée de porcelaine que l’on voulait faire de moi. Et depuis la mort de mon fils, je crois bien que je me fuis moi-même…

Amicalement,

Elisabeth