Drapeau de la Bavière et poésie
       

       
         
         

Nathalie

      Chère Sissi, duchesse en Bavière

Je m'adresse à toi, jeune Sissi de quinze ans! J'ai trente-cinq ans, une âme d'adolescente romantique et mélancolique à ses heures et je suis québécoise. Je t'écris aujourd'hui, petite Sissi, parce que lorsque j'ai visité ton beau coin de Bavière natale, j'ai été immédiatement frappée par les nombreuses similitudes entre nos deux patries, la Bavière et le Québec.

D'abord en ce qui a trait aux drapeaux: les deux ont les mêmes couleurs, le bleu et le blanc! J'ai vu votre drapeau lors de ma visite chez vous en 1993 ( pas de panique Sissi le drapeau était le même que celui de 1852!) mais je ne me rappelle pas de ses composantes ni de leur signification. Pourrais-tu me les rappeler car je m'intéresse beaucoup aux drapeaux, je trouve cela fascinant! 

Quant aux autres multiples similitudes entre la Bavière et le Québec: de longs hivers (durant près de cinq mois) ultra neigeux et rigoureux, des automnes colorés et lumineux, des forêts sauvages à perte de vue, des milliers de lacs froids et poissonneux, catholicisme au sein d'une nation protestante, statut de province (lander, en allemand, je crois) au sein d'un système fédératif (du moins en 1993!), etc... etc... etc.

Pour finir, je voudrais te parler des nombreuses similitudes physiques et psychologiques entre nous (lorsque j'avais quinze ans comme toi car aujourd'hui j'en ai trente-cinq et j'ai changé et toi tu te dis coincée quelque part en 1898 donc tu as en fait soixante ans et des poussières mais essayons pour le plaisir de nous remémorer notre allure à quinze ans!) À quinze ans, donc, j'avais une belle chevelure couleur de châtaigne mûre un peu ondulée comme toi mais beaucoup moins longue que la tienne (aux omoplates à peu près), des yeux noisette dorée, fendus en amande et bordés de longs et épais cils noirs conférant à mon regard une douceur rêveuse; cependant tu étais grande et mince, moi petite et mince.

Côté psychologique, même nature plutôt enjouée, romantisme fleur bleue, même sensibilité à fleur de peau et aux heures tristes une âme tourmentée d'écorchée vive, déjà à quinze ans. Moi aussi j'ai passé mes étés d'enfance à la résidence d'été de mes parents (pas un château, plutôt une petite maison carrée aux murs de stuc blanc ornée de balcons de bois naturel, un peu du style de certains chalets de Suisse) blottie au creux des montagnes Laurentides au bord d'un charmant petit lac où j'aimais et aime encore me baigner car mes parents y résident maintenant toute l'année étant à la retraite. C'est mon refuge quand l'air pollué de la grande ville (Montréal) m'étouffe. Une belle rivière joliment baptisée Rivière Noire y coule tantôt paisiblement, tantôt avec tumulte)...

J'aimais déjà la poésie à quinze ans (pas Heinrich Heine que je trouve aujourd'hui formidable à lire mais qui m'étais inconnu à l'époque, plutôt Arthur Rimbaud et surtout notre poète national à nous, Émile Nelligan, dont voici un des poème intitulé «Soir d'hiver».

Soir d'hiver

Ah! comme la neige a neigé
Ma vitre est un jardin de givre
Ah! comme la neige a neigé 
Qu'est-ce que le spasme de vivre?
À la douleur que j'ai, que j'ai!

Tous les étangs gisent gelés
Mon âme est noire: Où vis-je?
Où vais-je?
Tous ses espoirs gisent gelés:
Je suis la nouvelle Norvège
D'où les blonds ciels s'en sont allés

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses
Pleurez oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs,
Pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre
Ah! comme la neige a neigé!
À tout l'ennui que j'ai, que j'ai!

Emile Nelligan

Ma vitre est un jardin de givre
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
À tout l'ennui que j'ai, que j'ai!
         
         

Impératrice Sissi

      Chère amie,

Je vous nomme ainsi, non seulement en souvenir de nos quinze ans insouciants, mais également parce que vous m'avez écrit bien souvent et que je commence sérieusement à m'attacher à vous!

Quel merveilleux poète que ce monsieur Nelligan! J'espère qu'il reçoit dans votre pays toute la reconnaissance à laquelle il a droit en tant que chantre de votre merveilleuse langue! Mais s'il en est chez vous comme ici, nul n'est malheureusement prophète en son pays... Heine a été traité abominablement en Europe, considéré comme un vulgaire rimailleur juif par l'Allemagne prussienne, accusé d'avoir traîné les Hohenzollern dans la boue, et comme un traître par les Juifs à cause de sa conversion au catholicisme... J'ai tenté de lui faire élever une statue dans sa ville natale de Düsseldorf, et vous auriez dû entendre le tollé que cela a soulevé! J'y ai renoncé, et j'ai fait élever sa statue à titre strictement personnel, dans les jardins de l'Achilléion.

En ce qui concerne le drapeau de Bavière, le bleu et le blanc (en fait, il faudrait dire bleu et argent, couleur qu'on ne peut rendre que difficilement sur un tissu) sont les couleurs des Wittelsbach depuis 1247. Les losanges bleus et argent apparaissent à leur écusson (où l'on retrouve également une panthère bleue rehaussée d'or) après voir été l'emblème des comtes de Bogen. Ces couleurs ont été intégrées au drapeau Bavarois lorsque les Wittelsbach sont devenus Électeurs, puis rois de Bavière par la grâce de Napoléon 1er. 

Votre coin de pays que vous me décrivez ressemble effectivement à ma chère Bavière, et me fait regretter encore davantage de n'avoir pas pu voyager au-delà de l'Océan, comme j'en ai toujours rêvé. J'ignore ce que l'avenir réserve à ma petite patrie, mais je puis toutefois vous assurer que, bien que la Bavière fasse partie de l'Empire d'Allemagne, le royaume de Bavière n'est nullement une «province»! Pas pour l'instant du moins... et sa situation religieuse est à l'inverse de la vôtre: la Bavière, tout comme l'Autriche, est un pays catholique avec une minorité protestante.

Ma chère enfant, vous me voyez ravie des ressemblances que vous découvrez entre nous. Mais aujourd'hui, avec les années, les deuils et les rides, il m'est de plus en plus difficile de me revoir à cet âge, où tout était si simple. Vous n'avez encore que trente-cinq ans, ce qui est très jeune à mes yeux; vos quinze ans ne sont pas encore si loin derrière vous. Mais à mon époque, une femme de soixante ans est une vieille dame. Tant d'années sont passées sur la jeune Sissi, seul son fantôme hante désormais le grand parc de Possenhofen, dans un galop endiablé qui ne s'arrêtera plus...

Amicalement,

Elisabeth


 



 

Nathalie


 
À Sa Majesté l'Impératrice d'Autriche et reine de Hongrie,

Très chère Impératrice Sissi,

Merci mille fois de votre réponse sur la signification du drapeau de la Bavière, c'est vraiment passionnant l'art héraldique!!! J'ai beaucoup appris de vos explications: j'ignorais complètement que le bleu et l'argent du drapeau bavarois (encore en usage aujourd'hui) étaient les couleurs héraldiques des Wittelsbach depuis le XIIIème siècle!!! Mais j'ai été bien heureuse de connaître cet autre joyau de l'héritage que nous ont laissé les Wittelsbach, votre illustre famille!

Pour ce qui est de votre attachement amical naissant à mon endroit, je dois vous dire que c'est le plus grand honneur que j'aie jamais reçu de toute ma vie!!! Vous m'en voyez plus que flattée, j'en suis émue aux larmes! Mais trêve de larmes, je crois que vous et moi en avons assez versé, n'est-ce pas, Votre Majesté!!! 

Quant à mes quinze ans, ils ont été tout sauf insouciants! C'est vrai que j'ai vécu entre la ville et mes étés à la campagne dans les montagnes québécoises (qui sont moins grandioses que les Alpes bavaroises mais qui ont tout de même leur charme particulier!), que je me suis baigné avec délices dans le lac aux eaux de velours, mais j'ai versé plus de larmes qu'il n'y a de gouttes d'eau dans ce lac durant toute mon enfance et mon adolescence: j'ai toujours été une fille tourmentée... 

C'est bien pour cela que j'apprécie tant Émile Nelligan depuis mon adolescence car il était mélancolique comme moi... Je me reconnaissais dans ses poésies un peu beaucoup «givrées»... Lui non plus, à l'instar de votre bien-aimé Heine, n'a pas été prophète en son pays, puisqu'il a été INTERNÉ dans un hôpital psychiatrique très jeune et qu'il y a passé de très longues années, jusqu'à la fin de ses jours!!! On l'a de plus accusé de plagier le poète français Verlaine alors que c'est complètement faux: si un poète fut typiquement québécois dans ses écrits, c'est bien Nelligan et en cela il était UNIQUE!!! Il était jeune et beau, talentueux comme peu, alors il fallait que des jaloux le détruisent, comme ils ont cherché à détruire Heine et VOUS AUSSI, très chère Sissi, l'Impératrice avant-gardiste!!!

Je suis au regret de vous annoncer par ailleurs que la Bavière est aujourd'hui une simple province (en allemand on dit un «lander», je crois) de la grande Allemagne réunifiée mais je ne me lancerai pas dans l'histoire de l'Allemagne car elle a été horrifiante après votre mort et l'Histoire de la Bavière encore plus horrifiante, croyez-moi sur paroles sans plus de détails! Pardonnez-moi, mais vous êtes mieux de n'en rien savoir!!!!!!

Quant à nos ressemblances à quinze ans, je crois que je me suis tout simplement vaniteusement surestimée car jamais je n'ai été aussi jolie que vous, ni à quinze ans ni jamais, malheureusement...

Je suis sûre que si vous étiez venue au Canada à votre époque, vous auriez trouvé ce pays bien archaïque et dépourvu de tout confort car à cette époque, le Canada était bien peu prospère, du moins loin de l'être comme aujourd'hui grâce au développement économique du XXème siècle à l'aube duquel vous êtes disparue, très chère Impératrice!

Sur ce, Votre gracieuse Majesté, je vous laisse car je veux aller regarder à la télévision (une invention extraordinaire consistant en un écran noir où sont transmises des images provenant d'ondes voyageant par des fils électriques jusqu'à l'intérieur de cet écran de façon magique, en tout cas, je ne peux expliquer cet extraordinaire phénomène que par le mot «magique»!) un opéra moderne sur le thème de Don Juan de Mozart mais avec de la musique contemporaine du XXIème siècle sur laquelle on a mis des paroles sublimes racontant l'histoire de Don Juan que vous connaissez sûrement, chère Impératrice! Ensuite, je verrai sur ce même écran, un film (une histoire fictive racontée au moyen d'images et de dialogues) racontant l'histoire très moderne d'une FEMME AVOCATE -cela n'existe sûrement pas à votre époque, non?!!!- qui veut défendre un jeune homme témoin d'un meurtre sordide commis par la pègre; la pègre existait-elle à votre époque, Sissi???). En tout cas, l'actrice en vedette dans ce film est très bonne car je l'ai déjà vue dans des dizaines d'autres films très intéressants où son jeu était extraordinaire alors ce film promet d'être passionnant!!!

Je vous laisse avec toute mon affectueuse amitié,

Votre fidèle et humble amie Nathalie

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À Sa Majesté l'Impératrice d'Autriche et reine de Hongrie

Très chère Impératrice,

Je vous réécris pour vous envoyer un autre poème de Nelligan (je sais que M. l'éditeur de Dialogus m'a déjà dit qu'il ne saurait reproduire les poèmes de Nelligan, mais si j'écris la référence d'où je les ai puisés, je ne vois pas le problème! Comme vous dites que votre jeunesse n'est plus qu'un fantôme suite à vos déceptions et les tragédies que vous avez vécues en vieillissant, je vous adresse donc ce merveilleux poème de Nelligan qui semble presque avoir été écrit spécialement pour vous! Vous m'en direz des nouvelles, s'il plaît à Votre Majesté!!!

En vous saluant très respectueusement,

Votre humble amie Nathalie

La passante

Hier, j'ai vu passer, comme une ombre qu'on plaint,
En un grand parc obscur, une femme voilée:
Funèbre et singulière, elle s'en est allée,
Recelant sa fierté sous son masque opalin.

Et rien que d'un regard, par ce soir cristallin,
J'eus deviné bientôt sa douleur refoulée;
Puis elle disparut en quelque noire allée
Propice au deuil profond dont son coeur était plein.

Ma jeunesse est pareille à la pauvre passante:
Beaucoup la croiseront ici-bas dans la sente
Où la vie à la tombe âprement nous conduit;

Tous la verront passer, feuille sèche à la brise
Qui tourbillonne, tombe et se fane en la nuit;
Mais nul ne l'aimera, nul ne l'aura comprise.

Émile Nelligan, poésies complètes, édition entièrement refondue d'après l'édition critique établie par Réjean Robidoux et Paul Wyczynski, Corporation des Éditions Fides,1991, pour l'édition critique et Bibliothèque québécoise pour cette édition,1992.


 



 

Impératrice Sissi


 
Vous avez raison, très chère amie. On dirait que ces vers ont été composés tout juste pour moi...

Amicalement,

Elisabeth