Dédain de l'amour physique
       

       
         
         

Nathalie

      Votre Majesté l'Impératrice,

Je vous écris probablement pour la dernière fois car en plus de ne pas savoir si mes lettres auront des réponses, il faut bien dire que j'en connais déjà très long sur vous de par mes lectures. J'ose quand même espérer des réponses de vous même si je ne me fais pas beaucoup d'illusions à ce sujet pour des raisons que j'ai déjà évoquées dans mes lettres précédentes.

La présente est pour signaler quelques paradoxes et contradictions dans les réponses que vous avez faites à d'autres participants à ce site.

Je m'explique. Dans certaines lettres, vous répétez souvent que l'amour physique vous dégoûte profondément, tandis que dans d'autres, vous dites que vous étiez très amoureuse de votre mari au début de votre mariage et qu'à ce moment, vous et lui avez fait et je vous cite: «Tout ce que fait un couple amoureux quand il veut des enfants». À mon avis, ou vous n'étiez pas amoureuse et alors vous n'avez fait que votre «devoir conjugal» ou alors vous étiez amoureuse et quand on est amoureux, cela implique forcément qu'on aime l'amour physique, ne serait-ce qu'un petit peu, sans vouloir vous contredire, Votre Majesté. Si on se dit amoureuse mais pas physiquement, alors ce n'est vraiment pas de l'amour. Je ne crois pas à l'amour désincarné entre un homme et une femme. C'est tout simplement un non-sens! C'est même contraire aux lois de la NATURE! Pas d'amour physique, pas d'amour tout court!

En fait, ce que je pense c'est que vous n'avez tout simplement pas épousé un homme capable de vous faire connaître les joies de l'amour physique. En effet, j'ai lu dans une biographie de vous, un ouvrage très sérieux par surcroît et dans plusieurs autres par la suite, que vos premières nuits de noces n'ont pas été «consommées» physiquement et que quand enfin ce fut fait, il semble que cela n'ait pas été à la hauteur de vos attentes, loin de là! Or, la psychologie, une science qui n'en était qu'à ses prémisses à votre époque, est formelle; dans la sexualité humaine, tout se joue dès la première rencontre physique. Autrement dit, si vous n'avez pas aimé cela la première fois avec Francois-Joseph, vous n'aimerez jamais cela avec lui, c'est aussi simple que cela! En effet, rien n'est plus fort que la mémoire sensorielle et par la suite, le corps se rappelle à chaque fois combien la première relation physique avec cet homme fut désagréable, c'est comme un traumatisme qui ne s'efface plus jamais! 

Cependant, et heureusement! il faut bien le dire, ça ne veut pas du tout dire que si vous n'aimez pas l'amour physique avec un homme, vous ne l'aimerez pas avec un autre (ou d'autres)! Autrement dit, qu'est-ce qui vous fait affirmer que vous n'auriez pas aimé faire l'amour avec le comte Andrassy (ne vous offusquez pas, votre Majesté, ce n'est qu'à titre d'exemple!) si vous n'avez jamais essayé? On ne peut pas dire qu'on aime pas les oranges si on y a jamais goûté! Dans le même ordre d'idées, on ne peut pas dire que si on aime pas les pommes alors on aimerait pas les oranges non plus sous prétexte que ce sont deux fruits! Vous me suivez toujours, Majesté? Alors, qu'en pensez-vous?

Parlant de nourriture, votre Majesté, saviez-vous qu'il ne saurait exister de sexualité épanouie sans présence de la sensualité. Or, en quoi consiste la sensualité? Je vous le donne en mille: la sensualité consiste à savourer pleinement toutes les nourritures terrestres au moyen de tous nos sens... Me voyez-vous venir avec mes gros sabots, Majesté? Cela veut dire en clair que SI VOUS N'AIMEZ PAS MANGER (manger ne voulant pas dire s'empiffrer car alors on a mal au coeur et ce n'est pas bon non plus comme de raison!), VOUS N'AIMEREZ PAS NON PLUS FAIRE L'AMOUR! C'est peut-être la première fois que vous entendez une telle affirmation, vous qui viviez votre jeunesse en pleine époque victorienne, époque prude s'il en est (faussement prude faut-il le préciser?) Le meilleur exemple en est la reine Victoria elle-même! Eh oui, malgré son «horrible embonpoint» comme vous dites, Majesté, cette même reine VICTORIA qui a toujours été GRASSETTE même au tout début de son mariage a toujours été follement AIMÉE PHYSIQUEMENT de son mari le prince Albert de Saxe Cobourg et cet amour physique ne s'est jamais démenti jusqu'à la mort de ce dernier! Encore plus étonnant, après la mort de son bien-aimé époux, la reine qui était alors devenue vieille et encore plus obèse, a eu un amant plus jeune qu'elle (au vu et au su de tout le monde! cela a évidemment causé un grand scandale à la Cour d'Angleterre mais le peuple anglais l'a plutôt bien accepté et a toujours conservé une grande affection pour sa souveraine). Son nom était Mr Brown (la reine poussait même l'audace jusqu'à exiger qu'on l'appelle Madame Brown car elle l'a même épousé en cachette si je ne me trompe pas!) et c'était son écuyer! Pas un roi, ni même quelque aristocrate! Nenni, un rustre et très viril écuyer barbu!!! C'est tout simplement dégoûtant me direz-vous, Majesté? Eh bien non, c'est la vie! Victoria, sous des apparences de vieille douairière finie, était une femme vivante car vibrante! Elle aimait manger et elle aimait faire l'amour, comme tout être humain vraiment vivant. C'est la nature qui veut cela! Même les mouettes auxquelles vous aimez tant vous identifier font l'amour! Dans leur rituel amoureux, la mouette mâle partage sa nourriture avec la femelle. Pas de nourriture, pas d'amour!

En terminant, un détail m'intrigue concernant votre amitié profonde (c'est ainsi que vous la qualifiez vous-même) avec le beau comte Andrassy! Je vous crois volontiers, Majesté, quand vous affirmez n'avoir jamais commis l'adultère avec lui. Je vous sais trop loyale et trop soucieuse d'éviter tout scandale pour avoir franchi cette frontière. Cependant, là où je crois que votre Majesté n'est pas tout à fait sincère, c'est quand vous affirmez que vous n'avez jamais ressenti le moindre désir physique pour cet homme qui était sans doute nul autre que votre âme soeur! Vous aviez beaucoup plus en commun que votre amour pour la Hongrie, avouez Majesté! Vous n'avez plus rien à perdre à avouer cela maintenant! Comme tout le monde, je ne crois pas aux relations strictement amicales entre un homme et une femme et cela n'a rien à voir avec le statut social (bien que le fait d'admirer quelqu'un pour son statut social ne fait qu'attiser le désir! Pas d'admiration, pas de désir! Or, vous aviez beau être d'un rang plus élevé qu'Andrassy, vous avez toujours affirmé que vous l'admiriez. Au contraire, malgré que votre époux fut lui-même empereur d'Autriche, vous le surnommiez vous-même «le pauvre homme» ce qui démontre un flagrant manque d'admiration envers lui! Pas d'admiration, pas d'amour! Remarquez Majesté que je vous comprend parfaitement, vous étiez l'égale de votre époux au niveau du statut social, cependant s'il était beau au début de votre mariage ce qui chez-lui vous plaisait (pas au lit mais simplement agréable à regarder) s'est assez vite transformé en dégoût car très rapidement l'excès de travail et de soucis impériaux ont vieilli Francois-Joseph prématurément. Comment une superbe et jeune impératrice dans la fleur de l'âge peut-elle désirer un vieux bureaucrate chauve et ennuyeux comme un jour de pluie car sans aucune conversation alors qu'elle entretient une correspondance secrète avec un très beau jeune comte de son âge auréolé en plus d'un charme de grand séducteur et qui en plus la vénère et la désire plus qu'aucune autre au point de la surnommer «l'Incomparable»? Allons-donc votre Majesté! Le comte Andrassy fut bel et bien votre âme soeur et vous le savez, mais hélas, le contexte dans lequel vous évoluiez tous les deux a fait de cette grande attirance mutuelle UN GRAND AMOUR IMPOSSIBLE QUI NE FUT CERTES JAMAIS CONSOMMÉ, MAIS UN GRAND AMOUR C'EST CERTAIN!

Très respectueusement,
Nathalie la Québécoise perspicace
         
         

Impératrice Sissi

      Très chère Nathalie,

Que de paradoxes chez vous également, très chère amie du lointain Québec! Certaines de vos lettres (comme celle concernant le drapeau de la Bavière) dénotent d’une âme poétique et romantique, d’autres (le comte Andrassy) se veulent complices et amicales, et celle-ci se veut résolument terre-à-terre…

Vous me faites penser à ma chère amie Carmen Sylva, ma sœur en poésie. Elle est très gentille, écrit de merveilleux poèmes, mais a les deux pieds fermement plantés dans le sol et peut difficilement, tout comme Franz, me suivre dans mes «promenades dans les nuages». En fait, rien ne me fait sourire davantage que ces tentatives désespérées qu’ont certaines âmes du futur de me psychanalyser à distance (eh oui, le mot existe, le Dr. Freud a ouvert son cabinet tout près de la Hofburg, il y a environ 5 ans). Le docteur Gudden a tenté de faire de même, en posant un diagnostic de folie sur mon pauvre cousin Louis sans l’avoir jamais rencontré… avec les conséquences tragiques que l’on connaît.

Permettez-moi d’abord de vous rabrouer gentiment: si vous désirez me citer, faites-le avec exactitude. J’ai écris «nous nous sommes comportés comme n’importe quel couple MARIÉ désirant des enfants.» Pour une raison qui m’échappe, vous avez remplacé le mot «marié» par le mot «amoureux». J’aimais Franz, mais d’un amour désincarné, d’un amour de jeune fille romanesque de quinze ans. Je vais vous confier un secret: loin d’être «naturel» pour moi, l’amour physique me semblait à ce point éloigné de «l’amour tout court» qu’il m’a fallu trois nuits –TROIS NUITS– avant de me résoudre à livrer mon corps à Franz! Voilà un secret d’alcôve qui vous réjouira certainement, et qui vous permettra peut-être de me considérer moins pudibonde que vous ne le pensiez. En fait, c’est un secret de polichinelle, les femmes de chambres s’étaient empressées de claironner partout, dès le lendemain du mariage, que les draps... enfin, vous me comprenez je crois…
Vous dites: pas d’amour physique, pas d’amour du tout… Je n’ai jamais caché, à la grande déception des âmes romantiques, que le beau roman d’amour n’existe, justement, que dans les romans, et que le coup de foudre d’Ischl ne fut qu’à sens unique. J’aimais –et j’aime encore– beaucoup François-Joseph, je le trouvais très beau, mais il m’intimidait terriblement. Et contrairement à ce que vous avancez, nous n’avions pas du tout la même position sociale. Je n’étais que duchesse en Bavière, mon arbre généalogique drageonne dans tous les sens, et on ne s’est pas privé pour me le faire ressentir… Mais n’anticipons pas. En ce mois d’août 1853, on me chantait tellement sur tous les tons que j’étais la plus heureuse princesse du monde que j’ai fini par me croire gagnée par ce sentiment que j’étais sensée éprouver. J’ai aimé en adolescente, j’ai aimé comme on aime à quinze ans. Que sait-on de l’amour à quinze ans? Rien. Qui d’entre vous, chère âme du futur, oserait dire qu’elle épouserait volontiers aujourd’hui, des années plus tard, l’amour de ses quinze ans? Et pourtant, à cette époque, sous la torture même vous auriez certainement clamé qu’il s’agissait là de l’amour de votre vie et que rien ne saurait vous en séparer… Ainsi en fut-il pour moi.

Vous ne croyez pas à l’amour désincarné entre un homme et une femme? Quel dommage, chère âme! L’amour désincarné permet à l’âme de s’élever au-dessus du commun, le corps se flétrit et vieillit mais les âmes peuvent continuer à se toucher malgré la séparation physique. Pourquoi tout rabaisser à un vulgaire désir charnel? Pourquoi l’amour, pur sentiment, impliquerait-il nécessairement la possession? C’est ce qui fut justement si beau, dans ma relation avec le comte Andràssy, c’est qu’elle ne fut pas empoisonnée par l’amour, j’entends par là l’amour physique qui rabaisse l’élan du cœur et de l’esprit à quelque chose de purement matériel… Et contrairement à ce que vous avancez, il n’y a guère que notre amour pour la Hongrie qui nous unissait, et nos rencontres se sont singulièrement espacées dès qu’il fut nommé ministre. Notre correspondance, d’ailleurs, n’avait rien de secret, ce qui confirme bien le caractère platonique de notre relation: un dévouement de chevalier à sa dame, avec le consentement tacite du suzerain… Un véritable roman médiéval! Vous me semblez être une personne de «terrain», j’imagine que vous avez, vous aussi, du mal à me suivre dans cette «ascension dans les nuages»… qu’importe, j’y suis habituée. Ce grand amour, ainsi que vous le qualifiez, a éclairé une partie de ma vie et justement parce que seules nos âmes se sont touchées, la pureté de mon souvenir ne pourra jamais être ternie.

Votre comparaison des oranges et des pommes m’a fait sourire, mais je vais rester sur votre terrain: si je n’aime pas les oranges de Valence, je n’aimerai pas non plus celles du Maroc ni celles de la Floride! Vous me suivez, vous aussi? Ce qui nous amène justement au chapitre de la nourriture… Si vous associez dédain de l’amour physique au dégoût de la nourriture, je n’ose imaginer les répercussions de vos propos sur certaines femmes, désireuses de préserver leur minceur… Leurs pauvres époux doivent tous être bien privés, si j’en crois vos conclusions scientifiques! Non, ma chère amie. Mon inappétence de la nourriture est venue plus tard, lorsque la nécessité de cultiver et de préserver ma beauté me fut imposée. J’ai compris, après six années de mariage, que seule ma beauté me donnait un certain pouvoir sur les êtres et les événements; j’ai donc décidé à ce moment-là de dorloter mon corps, d’en faire une œuvre d’art, et pour cela la minceur était nécessaire. J’aime sentir mon corps léger, j’aime sentir mon corps tout court! La laideur et l’obésité me dégoûtent, j’aime à m’entourer de personnes très belles… on m’a même prêté des liaisons saphiques à cause de cela! On ne prête qu’aux riches… J’ai du mal à imaginer ce que ressent justement une femme aussi corpulente que la reine Victoria, lorsqu’elle ne peut même pas sentir où commence et où finit son propre corps! 

Une dernière petite mise au point avant de terminer cette très longue lettre. Lorsque j’appelle mon époux «ce pauvre homme» (en fait, je l’appelle généralement «mon pauvre petit», nom qu’il s’est attribué lui-même dans ses lettres. «Le pauvre homme», c’est le surnom que donnait Marie-Antoinette à Louis XVI!) c’est parce que je le plains sincèrement de tous les soucis que je lui cause, et que l’empire également lui cause. J’aimerais tant lui venir en aide, mais j’ai trop peu d’estime pour la politique; les ministres croient conduire les événements et ce sont les événements qui les surprennent. Mais pour François-Joseph, pour l’Empereur, j’ai le plus profond respect et une immense tendresse, pour rien au monde je ne voudrais lui causer le moindre chagrin. Et s’il est prématurément vieilli, sachez qu’il a toujours la silhouette d’un jeune homme et que son énergie est étonnante. Je sais que seul l’amour que ses peuples éprouvent pour sa personne tient son empire debout et que tout s’effondrera dès qu’il fermera les yeux. Tout ce que je souhaite, c’est de ne pas être témoin de tout cela, ni de la mort de François-Joseph, ni de l’effondrement de tout ce pourquoi il a travaillé si fort, sans relâche, toute sa vie.

Sincèrement,

Elisabeth