Violette
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Conte de fée

    Chère impératrice Elisabeth,

J’aurais voulu savoir si vous aimiez l’empereur où si vous l’avez aimé? Votre vie ressemblerait-elle à un conte de fée? Aviez-vous de merveilleuses robes? Laquelle est votre préférée?

Merci. Amicalement.

Violette



Chère Violette,

On me pose bien souvent cette question, relativement à l'amour qui a pu nous lier, Franz et moi. Les rêves roses des petites filles de votre temps ont été entretenus, je crois, par les «films» (mot nouveau pour moi) qui ont été largement diffusés à votre époque. Chère enfant, au risque de vous décevoir cruellement, je dois vous dire que je n'ai jamais aimé l'empereur d'un amour aussi profond que celui qu'il me voue lui-même depuis des années.

Lorsqu'il m'a demandée en mariage, j'ai été la première surprise. J'étais évidemment flattée, troublée par ce grand jeune homme, si beau et si puissant, qui m'avait choisie entre toutes. J'ai été très attirée par lui, je l'admets, mais si je l'ai aimé, c'était d'un amour d'adolescente, d'un amour idéalisé qui s'enflamme comme une étoupe et qui s'éteint aussi vite.

Il a lentement tué cet amour en acceptant que nos enfants soient confiés à sa mère, en traitant à la légère mon besoin d'intimité, mon besoin de m'impliquer aussi dans la vie de ce vaste empire qui était le sien et que je voulais faire mien. Mais le service du protocole avait pour instruction de répondre à toute demande d'intervention que «Sa Majesté l'impératrice n'use d'aucune influence». J'ai prouvé le contraire de façon spectaculaire, lorsque je suis intervenue en faveur de la Hongrie, mais les combats des années avaient usé mes forces et mon désir de m'engager davantage.

Chère enfant, ma vie ne ressemblait pas à un conte de fées. Oui, cela peut sembler éblouissant vu de l'extérieur. Les bals, les toilettes somptueuses, les coiffures, côtoyer le grand monde. Mais je peux vous renvoyer à ce commentaire de ma dame d'honneur, Marie Festetics, concernant cette brillante société: «Beaucoup de gens spirituels, des hommes charmants, d'autres seulement agréables, des élégants, des parvenus, aussi des oisifs et des bavards, de belles femmes et des femmes aimables, des amis, des parents, des cousins, des cousines; ajoutez à cela une poignée d'imbéciles et d'arrivistes, voilà le grand monde.» Voilà le grand monde que j'étais forcée de côtoyer quotidiennement et que je me force encore à rencontrer une ou deux fois par année, par égard pour l'empereur. Un entourage insipide qui donne la nausée, un monde basé sur des critères essentiellement artificiels, où la simple culture est bannie. On m'a jugée longtemps un peu sotte, parce que je ne savais pas faire la conversation. La conversation de salon, s'entend, l'art de dénigrer un peu celui-ci et de faire un mot d'esprit sur celui-là. Non, effectivement, je n'ai jamais été douée pour la conversation de salon. Ceux qui me jugeaient sotte ne voulaient absolument pas parler avec moi de poésie, de philosophie, ce n'est pas à cette aulne que l'on juge l'intelligence, à la Cour de Vienne. J'ai dû lutter longtemps pour avoir des professeurs désignés simplement pour leurs compétences; c'est également ce type de professeurs que j'ai choisis pour mon fils Rodolphe, lorsque j'ai enfin récupéré la charge de son éducation, en 1865. Quant aux bals, ce n'était que de fastidieuses corvées pour moi, et ce l'est encore pour l'empereur qui s'impose d'y paraître au moins quatre ou cinq fois par année.

Lors de ces bals de la Cour, nous dansions très peu, Franz et moi, et jamais ensemble. En fait, le protocole prévoyait que nous dansions la dernière danse de la soirée, ordinairement vers 2 h, mais habituellement, nous nous étions retirés pour nous coucher depuis très longtemps, nous quittions rarement un bal plus tard que 23 h. La grande partie de la soirée était consacrée à recevoir les hommages des différents invités, à parler à l'un ou à l'autre en tentant de ne pas favoriser qui que ce soit, car la durée des conversations était largement commentée par les courtisans si elle dépassait dix minutes. Nous étions debout, circulant à travers la salle durant des heures, après avoir dansé quelques danses avec les partenaires prévus par l'étiquette. Rien de très amusant, je vous l'assure.

Je n'ai conservé aucune de mes merveilleuses robes, je les ai toutes distribuées à la mort de mon fils, en 1889. Ma robe préférée était ma robe du sacre, que j'ai portée lors de mon sacre comme reine de Hongrie, en juin 1867. Elle avait été confectionnée par le grand couturier parisien Worth et était inspirée du costume national hongrois. Une masse de brocard et de dentelles très lourde, notamment à cause de la crinoline (heureusement passée de mode durant les années 1870!), mais une merveille tout de même. Il ne me reste désormais que des robes de deuil et quelques robes gris clair, que je porte lors d'occasions dites «heureuses», lors d'un baptême ou d'un mariage, par exemple, bien que ces événements ne me semblent aucunement heureux. Toute nouvelle naissance me semble marquée par le malheur, et en ce qui concerne les mariages, le mien m'a tellement déçue que j'ai du mal à considérer ces événements comme heureux. Je n'ai jamais compris ceux qui manifestent une grande hâte à se marier, à la perte de leur liberté; sans doute ne peut-on mesurer la valeur de ce qu'on a que lorsqu'on l'a perdu.

Amicalement,

Élisabeth