Martine
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Charles-Quint

    Votre Majesté, je vous salue,

Majesté, votre vie me passionne tant que je porte une réplique de votre bague.

J'aimerais, pour connaître ce que votre Majesté devait endurer, savoir où il me serait possible de me procurer une copie du cérémonial de Charles-Quint.

J'aimerais également, pour mon premier voyage, visiter les châteaux où vous avez vécu. Comme vous le dites si bien, votre cage dorée. Comme je ne connais pas les villes où votre Majesté a résidé, j'aimerais savoir par où commencer pour ne rien manquer.

J'aurais tellement aimé être à votre service durant ces années. Veuillez m'excuser, je sais que je ne devrais pas parler ainsi à sa Majesté l'Impératrice, mais j'aurais été comblée.

Votre très dévouée,

Martine

Au plaisir de vous lire, chère Sissi.



Chère Martine,

Avec le siècle et davantage qui nous sépare, il ne me serait guère aisé de vous transmettre une copie du cérémonial de Charles-Quint! D'autant plus que ce cérémonial n'est pas répertorié dans un simple recueil, mais dans plusieurs: les règles de l'étiquette pour un bal officiel, pour un bal privé, pour une présentation officielle aux souverains, pour un mariage, et j'en passe… Des règles assommantes, dont le Prince de Montenuovo est présentement le fidèle gardien, en tant que Grand Maître des Cérémonies. Vous savez, le prince de Montenuovo descend du second mariage de l'ex-impératrice des Français Marie-Louise avec le comte de Neipperg. Les enfants de Marie-Louise et de Neipperg étant nés alors que Napoléon étaient toujours vivants, ils ont été entachés d'une semi-bâtardise même s'ils ont été légitimés par la suite. Le Prince de Montenuovo en a conçu une espèce de complexe de classes, qui le rend particulièrement tatillon sur les règles de l'étiquette. J'ai bien peur que cette pauvre Sophie Chotek, si elle parvient un jour à épouser François-Ferdinand, n'ait à en pâtir abominablement.

Le cérémonial de Charles Quint, lui-même hérité son ancêtre le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, est vraiment très strict. Il règle le nombre de pas dans certaines cérémonies religieuses, pour quelles personnes on ouvre les portes à deux battants et pour qui on doit refermer l'un des deux battants, qui peut descendre l'escalier central lors des réceptions officielles et qui doit passer par la porte de côté… Que de simagrées! Et tout ça pour bien distinguer le souverain du commun des mortels, pour élever sa personne quasi-divine au-dessus de la vulgaire valetaille. Rien d'étonnant à ce que j'aie cherché à fuir cette atmosphère artificielle et carrément insupportable dès les débuts de mon mariage! Enfin, si vous désirez vraiment vous procurer ces textes rébarbatifs, j'imagine qu'à votre époque il doit exister des dépôts d'archives ou des bibliothèques qui en détiennent des exemplaires. Certains sont rédigés en latin, d'autres en espagnol, en français ou en allemand. Je vous souhaite de vous y retrouver. Moi-même, impératrice depuis près de quarante-cinq ans, je ne m'y retrouve pas toujours! Je ne le souhaite pas, d'ailleurs…

Si vous désirez visiter tous les palais où je suis passée, vous en avez pour quelques mois de voyage pour le moins! J'ai du mal à tenir en place. Lorsque je suis dans un endroit, c'est l'idée que je devrai un jour partir qui m'émeut et me le rend cher. D'où la nécessité d'être constamment sur la route. D'ailleurs, une destination n'est souhaitable que parce qu'elle présuppose le voyage. Je vous conseille de commencer votre visite par les châteaux viennois. Il y a bien sûr la Hofburg, située en plein coeur de Vienne, «capitale et résidence principale» comme le dit si souvent mon époux dans les documents officiels. J'occupe l'aile Amalie. Schönbrunn, notre résidence d'été, est situé non loin de Vienne. Le parc et les jardins sont superbes, et il y a une immense serre où poussent les plus belles roses, même l'hiver. Vous pourrez ensuite passer par Lainz, encore une fois tout près de Vienne, où mon époux a fait construire pour moi la Villa Hermès. Je n'y séjourne jamais très longtemps, mais cette villa reste tout de même pour moi ma demeure préférée à Vienne. La salle à manger donne directement sur la forêt, ce que nous apprécions également Franz et moi, unis que nous sommes par notre amour de la nature. Vous pouvez terminer, si le coeur vous en dit, par Laxemburg. Personnellement, j'ai horreur de ce château. C'est là que je suis allée en «lune de miel» après mon mariage, j'y ai passé des heures amères et j'y ai beaucoup pleuré. Rodolphe y est né, c'est le seul bon souvenir que je conserve de cet endroit.

Amicalement,

Élisabeth.