Sabine Masy
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Calomnies

    Je comprends votre Majesté. Il est exact qu'on a longtemps culpabilisé votre brue, la princesse Stéphanie. Je crois même que certains ragots et ce dans les milieux proches de la Cour ont carrément affirmé qu'elle était responsable du suicide ou devrais-je dire de l'assassinat de votre fils.

Dans ce cas, on comprend que la princesse ait voulu mettre de la distance entre Vienne et elle après la mort de son mari. Et puis elle n'avait que 24 ans au moment de la mort de ce pauvre Rodolphe.

À bientôt Majesté et pardonnez-moi de vous avoir parlé un peu durement.

Votre Majesté me permet-elle de l'appeler par son prénom?

Sabine Masy
 


Chère Sabine,

Il est exact que l'on a ergoté de façon fort peu appropriée au sujet de Stéphanie, lors du décès de Rodolphe. Si la plupart de ces ragots furent en effet assez ignobles, il reste qu'un fait demeure: le ménage de mon fils n'était pas heureux. Alors que Rodolphe a manifesté dès le début de leur union une tendresse qui ne s'est jamais démentie, jusqu'aux derniers jours de sa vie, Stéphanie a semblé n'avoir de sympathie pour Rodolphe que durant les premières années de leur mariage.

J'admets que je suis peut-être mal placée pour parler, puisque dans mon cas également, l'amour que j'ai pu éprouver pour Franz s'est rapidement envolé. Mais j'ai toujours continué à éprouver pour lui de l'attachement et une grande tendresse, ce que Stéphanie n'a pas fait. Jusque dans les dernières années, Rodolphe lui a écrit des lettres d'une grande tendresse, où il l'appelait affectueusement «Coco», et sa lettre d'adieu, que j'ai tenue entre mes mains, était fort tendre. Stéphanie a détesté son père, n'a pas aimé son mari et n'aime pas non plus sa fille. Je suis désolée chère amie, même s'il s'agit d'une de vos compatriotes, je ne puis éprouver de sympathie pour ma bru. Je réprouve la calomnie et les médisances dont elle a été victime, mais je préfère nettement ne pas la fréquenter. D'ailleurs, comme elle voyage désormais presque autant que moi, nous nous trouvons très rarement en même temps en Autriche, et c'est très bien ainsi.

Sincèrement,

Élisabeth





Votre Majesté me fait un très grand honneur en communiquant avec moi par l'intermédiaire de Dialogus et cela me fait un immense plaisir.

Je suis ravie d'apprendre à vous connaître mieux et d'essayer de découvrir la vraie impératrice d'Autriche dont on a dit «qu'elle s'était trompée de siècle comme on se trompe de porte». Auriez-vous la gentillesse de m'éclairer à ce propos et de me rappeler, Madame, qui est l'auteur de cette citation.

Je ne puis qu'être d'accord avec Votre Majesté au sujet de votre belle-fille, j'ai pu en voir des photographies: elle est loin d'être une beauté.

On ne peut pas aimer tout le monde, ni plaire à tout le monde, n'est-ce pas?

Quelle est votre prochaine destination, Madame?

À bientôt.

Votre dévouée,

Sabine



Chère Sabine,

L'auteur de la citation qui vous intrigue, fort caustique et qui me décrit très bien je crois, ne peut être qu'une personne de votre siècle. Comme je vous écris depuis l'année 1898, bien vivante, il m'est impossible de vous éclairer à ce sujet. Je crois cependant que cette personne a raison. Plusieurs de mes agissements, que l'on considère «excentriques» à mon époque, seront probablement jugés parfaitement normaux plus tard. Mon intérêt pour une forme de vie saine, le sport, l'hygiène (vous savez qu'il a fallu que je lutte contre ma belle-mère pour avoir une baignoire!) le grand air, la minceur, qui ne sont vraiment pas à la mode à mon époque, le seront probablement davantage durant votre siècle. De ce point de vue, je crois effectivement que je suis en avance sur mon temps. La fonction de pure représentation des souverains régnants changera probablement aussi avec le temps et d'ailleurs, je ne crois pas que la plupart des trônes survivront au changement de siècle. Le régime monarchique me semble un anachronisme, le régime républicain est le seul raisonnable à mes yeux. Comme le dit si bien mon amie Carmen Sylva, reine de Roumanie, je ne comprendrai jamais tous ces peuples qui nous supportent encore.

Quant à ma prochaine destination, je n'en sais rien pour l'instant. Je me trouve présentement à Ischl, avec mon époux, et nous irons probablement passer quelque temps à Lainz par la suite, dans la Villa Hermès. J'aime bien cette villa au coeur de la forêt. Pour une des rares fois de ma vie, je me trouve bien là où je suis. Une pause dans mon vol de mouette. Mais les médecins croient que je dois repartir bientôt, l'automne approche et le climat hivernal de Vienne ne convient pas à ma sciatique. Je ferai probablement un petit passage en Suisse cet automne, la baronne de Rothschild m'a invitée à visiter ses serres, à Pregny. Je vous en donnerai des nouvelles.

Amicalement,

Élisabeth




Madame,

Exactement, il s'agit de Paul Morand si mes sources sont exactes.

Cela dit, Madame, il a parfaitement raison vos principes d'hygiène de vie correspondent parfaitement aux critères de mon époque.

Comment cela vous avez dû lutter avec votre belle-mère pour faire installer une baignoire à la Hofburg (il n'en existait pas à ce moment là).

À mon époque, pour ce qui concerne la fonction monarchique, je crois que la tendance est à plus de simplicité et de proximité avec la population (D'ailleurs, chez nous les princes de la famille royale votent comme tout un chacun à l'exception du Roi bien sûr.), sauf en cas de manifestation officielle.

Vous avez eu raison sur un point peu de trônes que vous avez connus ont résisté à la tourmente de deux guerres mondiales plus tous les bouleversements de l'histoire.

Vous êtes liée à la reine de Roumanie, j'en suis bien aise, vous avez beaucoup de points communs, dont l'amour pour la poésie.

Pour le reste Madame, reposez-vous bien, passez un bon séjour à Pregny et à très bientôt.

Vos lettres me font toujours autant plaisir.

Ihre Sabine



Chère Sabine,

Comme toujours, votre lettre m'a fait le plus grand plaisir. Je suis ravie d'avoir, grâce à vous, un aperçu de la façon dont vivront les âmes du futur.

Ainsi, mes prévisions sont exactes; si je vous comprends bien, nombre de monarchies ne survivront pas au prochain siècle. Ces anachronismes vivants que sont les rois devront bien, tôt ou tard, s'incliner devant les peuples de droit divin. Que ceux que j'aime ne souffrent pas trop de la débâcle, voilà tout ce que je souhaite. Mais pour le reste, le vieux tronc pourri se meurt depuis longtemps et franchement, il a fait son temps.

Votre remarque sur ma «fameuse» baignoire m'a ramenée aux premiers temps de mon mariage. En effet, chère Sabine, cette somptueuse demeure qu'est la Hofburg ne comportait aucune salle de bains! Toute sa vie, Franz s'est contenté d'un baquet et de deux brocs d'eau chaude. Mais moi, habituée aux installations de Possenhofen et de notre palais de la Ludwigstrasse, j'étais sidérée de voir qu'il n'existait aucune de ces commodités dans les palais de l'Empereur le plus puissant du monde! J'ai dû payer cette baignoire de ma cassette personnelle, et aux plaisirs de l'hygiène s'est bientôt ajouté celui de pouvoir arracher quelques minutes de solitude à ma nuée de dames d'honneurs, dames du palais, dames d'appartement et autres pies cancanières. Isolée derrière mon paravent, je goûte encore aujourd'hui ces précieuses minutes arrachées à un entourage qui, bien que composé désormais de gens que j'aime et qui m'aiment, n'en est pas moins toujours présent.

Ma solitude m'est un bien précieux, qui m'est fort mesuré. Même mes amies les plus chères, Ida Ferenczy (ma lectrice depuis 1866) et Marie Festetics (ma dame d'honneur depuis 1871) ne peuvent s'empêcher de s'enquérir, au bout d'une heure, si «Sa Majesté a besoin de quelque chose». On a beaucoup spéculé sur ma santé mentale, surtout depuis la mort de Rodolphe. Sans doute craint-on quelque «bizarrerie» de ma part. Comme je sais qu'elles m'aiment sincèrement, je ne leur tiens pas trop rigueur de ces petites indiscrétions. Il n'y a guère que devant mon écritoire qu'on me laisse vraiment tranquille, ce qui ajoute encore au plaisir de vous écrire, chère Sabine.

Amicalement,

Elisabeth



Madame,

Je suis toujours très heureuse lorsque je reçois une lettre de votre Majesté. J'ose espérer qu'elle se porte bien.

Oui, on vit plutôt bien dans le futur. Mais moi je préfère me projeter dans le passé grâce à vous.

Pourquoi en 1854, lors de votre mariage, il n'y avait pas encore de salles de bains à la Hofburg ni de water-closet comme disent les Anglais?

Je me suis laissé dire qu'on transportait les chaises percées au vu et su de tout le monde au palais. Bonjour les mauvaises odeurs et la propagation de certaines maladies contagieuses.

C'est exact, Madame, la monarchie austro-hongroise sera balayée au profit d'une république en 1918. Les Romanov auront aussi disparu en 1918, plus d'autres trônes qui disparaîtront au cours de cette première guerre mondiale. Les monarchies de droit divin n'ont plus cours et seront remplacées soit par des républiques ou des monarchies constitutionnelles (comme la Belgique par exemple) où les pouvoirs du Roi sont limités, ce qui est un peu plus démocratique que les vieilles monarchies comme l'Autriche-Hongrie et autres.

Avez-vous entendu parler, Madame, d'une invention qui va dans le futur bouleverser les habitudes des gens au point qu'ils ne sauront plus s'en passer? Je veux parler ici de la voiture automobile. En avez-vous déjà croisé dans les rues de Vienne ou de Budapest? Bien sûr ces engins pétaradants sont réservés à une certaine élite mais avec le temps, elles seront accessibles au plus grand nombre.

Avez-vous déjà vu dans le ciel des drôles de machines que l'on appelle avions ou aéroplanes? Il paraît que ça doit être fantastique de pouvoir voler dans ces drôles de machines.

À mon époque ils en ont même fait un moyen de transport que j'ai déjà utilisé plusieurs fois pour me rendre en Grèce.

Si votre Majesté s'y rend un jour prévenez-moi pour que j'aie le temps de préparer ma valise et je vous rejoins. Bon, trêve de plaisanterie.

Je crois que j'ai un point commun avec vous Madame. Je suis une grande solitaire aussi. Mon époux est un peu comme vos dames d'honneur, il ne peut s'empêcher de venir me voir toutes les 5 minutes. A croire qu'au bout de ce temps là je lui manque déjà. A la fin c'en devient énervant.

Bon, je vous laisse madame j'ai du travail qui m'attend.

À bientôt Madame.

C'est toujours un immense honneur que de pouvoir recevoir des nouvelles de votre Majesté.

Reposez-vous bien à Prégny et profitez bien de la vue sur le lac Léman. Elle est superbe.

Votre amie,

Sabine

Ps: présentez mes respects à Sa Majesté l'Empereur.



Chère Sabine,

Ne vous inquiétez pas, les installations de la Hofburg étaient sans doute fort désuètes, mais nous n'en étions tout de même pas à transporter les chaises percées d'un endroit à l'autre! Les cabinets d'aisance existaient, c'est l'eau courante qui faisait défaut, ainsi que les salles de bains. A l'origine, ma baignoire était installée dans un coin de ma chambre, derrière un paravent. Depuis, j'ai fait installer des salles d'eau dans pratiquement tous les châteaux, bien que Franz se contente encore d'un baquet qu'il fait remplir de brocs d'eau chaude... Le véritable progrès en ce sens est tout de même bien récent, et ce ne sont que mes maisons de Lainz et de Corfou qui ont été construites avec toute la tuyauterie requise. Je ne vous cache pas le plaisir quasi enfantin que j'ai eu à manipuler pour la première fois les robinets... Ma salle de bain de la villa Hermès est magnifique, décorée de fresques représentant des scènes de gymnase de la Grèce antique. A faire frémir d'horreur les pimbêches de la Cour! Ma belle-mère en aurait certainement fait une crise d'apoplexie!

Oui, il m'est arrivé de croiser à quelques reprises ces affreuses machines, bruyantes et pétaradantes, que l'on appelle «automobiles». Vous me dites que leur utilisation se généralisera avec le temps? Quel dommage... Oui, ce doit être bien pratique, mais renoncer à la noblesse du cheval... Je me souviens que parfois, ces noms de Daimler, Benz ou De Dion-Bouton émaillaient les discours enthousiastes de Rodolphe, naguère. Rodolphe, contrairement à moi, aimait les innovations technologiques. Je crois même que Franz a essayé une de ces automobiles, lors des fêtes du Millénaire à Budapest en 1896, pendant lesquelles se tenait également l'Exposition Universelle. Franz n'aime pas beaucoup, lui non plus, les innovations technologiques, il préfère encore la calèche et le cheval, mais en tant que souverain, il se doit d'encourager l'industrie. Quant à l'aviation, ce mot est relativement récent, n'étant apparu dans le langage que durant les années 1860, et aucune machine plus lourde que l'air n'a encore pris son envol au moment où je vous écris... Il y a bien un Monsieur Adler qui se vante d'avoir fait voler une machine en 1890, et une autre en 1897, mais il n'a jamais pu prouver ses dires. Je suis fort sceptique en ce qui concerne ces drôles de machines et le fait de voler. Contrairement à l'Impératrice Eugénie, qui s'y est aventurée avec l'ex-roi Louis 1er de Bavière lors de l'Exposition Universelle de Paris en 1867, je ne suis même jamais montée dans la nacelle d'un ballon captif ou tout autre type d'aérostat... Je préfère la rapidité du chemin de fer à la lenteur d'un ballon qui n'avance qu'au gré du vent. Et puis, vous vous imaginez l'inquiétude de Franz, si je partais à bord de l'un de ces engins, seule avec un aéronaute? C'est qu'on ne doit pas pouvoir voyager à plusieurs, là-dedans! Que deviendrait ma suite? Je souris en imaginant Marie Festetics dans un ballon! La pauvre, on ne manquerait pas encore une fois de m'accuser de l'avoir presque tuée!

Amicalement,

Élisabeth