Sabine Masy
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Bonjour Majesté

    Madame,

Je suis enfin ravie de pouvoir communiquer avec vous. Il est vrai que, depuis que je lis les différentes biographies qui vous sont consacrées, je commence à comprendre la raison pour laquelle vous avez déserté, si l'on peut dire, les rigueurs écrasantes du protocole viennois (une belle-mère possessive qui n'a pas supporté que vous preniez la place de votre soeur aînée Hélène comme épouse de son fils, votre intérêt pour la cause hongroise que vous avez défendue bec et ongles, le vol de vos aînés Gisela et Rodolphe par l'archiduchesse Sophie, vos exercices de gymnastique sous les lambris de la Hofburg).

Il est vrai que votre plus grand malheur a été la perte de l'une de vos filles et de votre fils unique Rodolphe, héritier du trône. Mais s'est-il réellement suicidé à Mayerling comme le laissent entendre les différentes sources officielles ou a-t-il été victime d'un assassinat politique ordonné par votre mari, l'empereur qui ne se retrouvait pas dans ce fils si différent de lui (Rodolphe tenait plus des Wittelsbach que des Habsbourg)?

Est-il exact que lors des fiançailles de votre fils avec la toute jeune Stéphanie de Belgique vous avez déclaré: «Dieu veuille que cela n'en devienne pas un» en réponse à l'exclamation de votre dame d'honneur: «Dieu soit loué, ce n'est pas un malheur»? Est-il vrai que vous n'aviez guère d'atomes crochus avec votre bru ainsi qu'avec la maison royale de mon pays (la Belgique).

Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur de me parler de sa passion pour Heinrich Heine, la Grèce antique et pour la Hongrie?

À bientôt j'espère.

Respectueusement,

Sabine Masy fidèle sujette du Roi Albert II de Belgique
 

Chère Sabine,

La mort de ma fille Sophie a effectivement été l'un des plus grands chocs de ma vie. Jusque là, je me croyais la plus malheureuse des femmes, arrachée à mon milieu chaleureux et affectueux pour être transplantée dans un milieu hostile, privée de tout appui hormis celui de mon époux. J'ignorais que j'étais la plus heureuse des mères: mon enfant vivait! La mort de Sophie a en quelque sorte sonné le glas de mon rôle de mère, pour lequel je me croyais désormais indigne. Que l'archiduchesse élève mes enfants et que grand bien leur fasse! Pour moi, persuadée de ma propre incapacité, j'ai tout bonnement laissé faire, jusqu'à ce que je constate que les méthodes de Gondrecourt, un protégé de ma belle-mère, étaient de faire de mon fils de six ans une véritable épave! Ma belle-mère n'était donc pas plus compétente que moi, après tout! J'ai alors repris en main l'éducation de mon fils et l'ai délivré de ce bourreau, mais trop tard. Le mal de vivre et la peur s'étaient déjà installés durablement, je le crains, dans l'esprit de mon pauvre Rodolphe.

La mort de mon fils a effectivement été le plus grand malheur de ma vie. Survenu si vite après le décès de mon cher cousin Louis de Bavière, qui m'avait également causé un choc violent, le décès de mon fils m'a confortée dans l'idée que l'homme est décidément fait pour le malheur. On a colporté allègrement en Europe que j'étais devenue complètement folle après sa mort. Écrasée de douleur, peut-être, murée dans mon chagrin, certainement, et incapable désormais de me mouvoir «normalement» parmi les autres humains, je l'admets. Mais folle? Jamais au contraire je n'ai été aussi lucide sur l'absurdité de la vie, et sur le caractère éphémère de l'Empire. Je crois que mon fils était lui-même rongé par cette lucidité, si aiguë qu'elle en devient insupportable à vivre. Est-ce cela, la malédiction des Wittelsbach? Sans doute aurait-il mieux valu que Franz ne me rencontre jamais, pour éviter de léguer cette tare à l'unique héritier d'un empire séculaire. Empire qui est probablement mort à Mayerling avec un Rodolphe, tout comme il était né presque mille ans plus tôt avec un autre Rodolphe.

Un assassinat commandé par l'Empereur, dites-vous? Mais quelle absurde, quelle affreuse hypothèse avancez-vous là! Rodolphe avait certes un grand nombre d'ennemis politiques, à commencer par le tout puissant ministre Taafe, mais son propre père n'en faisait décidément pas partie! Il faut avoir vu Franz s'effondrer, à l'annonce de la mort de son fils, pour saisir toute la douleur de ce père, de ce souverain désormais forcé de travailler pour un héritier qu'il n'aime pas (François-Ferdinand), pour être persuadé que jamais, au grand jamais il n'a pu être impliqué, de près ou de loin, dans la mort de son propre fils! Franz était évidemment en désaccord avec les idées libérales de Rodolphe, mais il mettait cela sur le compte de sa jeunesse et de ses fréquentations, qu'il faisait surveiller, je vous le concède, et il attendait tout simplement que Rodolphe devienne plus «raisonnable», selon ses critères, pour l'introduire graduellement dans les conseils. Rodolphe était révolté d'être tenu à l'écart, c'est bien évident, mais jamais il n'aurait accepté, par exemple, d'être partie à un complot contre son père. S'il y a eu assassinat politique, c'est plutôt de ce côté qu'il faudrait rechercher. Rodolphe était en effet lié à plusieurs hommes politiques hongrois, qui lui ont peut-être proposé d'être couronné roi d'une Hongrie indépendante. Le refus de Rodolphe aurait entraîné son assassinat. Mais ce ne sont que des hypothèses, ma chère enfant, et même si l'énigme était résolue un jour, cela ne me rendra pas mon fils.

Je vois que vous m'avez écrit d'autres lettres. Si vous le permettez, je vous répondrai dans une prochaine correspondance en ce qui concerne Stéphanie, Heine, la Grèce antique et la Hongrie. La lettre que je viens d'écrire m'a mise dans un état d'agitation extrême et je ne puis continuer plus avant. Pardonnez-moi.

Amicalement,

Élisabeth


Madame,

Pardonnez-moi si j'ai effectivement manqué de charité en écornant quelque peu votre époux, l'Empereur. De grâce, que Votre Majesté se reprenne, je n'en veux à personne de l'entourage du prince héritier.

Quant à votre rôle de maman, vous avez été une mère exemplaire pour eux, n'en déplaise à feu votre belle-mère, il ne faut donc pas vous culpabiliser pour cela. Votre Majesté a eu la chance d'avoir des enfants. C'est déjà une très belle chose.

J'ose espérer que votre Majesté a fait bon voyage et qu'elle s'apprête à célébrer Noël en famille, n'est-ce pas?

Que Votre Majesté veuille bien m'excuser mais je dois la quitter, le courrier n'attend pas et j'ai des amis qui m'attendent.

Prenez tout votre temps pour me répondre.

Votre dévouée,

Sabine
 


Chère Sabine,

Je vous remercie pour ces mots de réconfort. J'ai certes commis bien des erreurs dans ma vie, je n'ai su remplir ni mon rôle d'impératrice, ni mon rôle de mère comme je l'aurais voulu, mais à ma décharge, je dirai que j'ai tout simplement été placée par le destin à un endroit pour lequel je n'étais nullement faite. Sans doute en aurait-il été autrement si on m'avait, dès le début de mon mariage, traitée en adulte responsable et qu'on m'avait expliqué le pourquoi et le comment de tous ces usages que je trouvais simplement ridicules. Sans doute mon rôle de mère aurait-il été assumé autrement si, dès la naissance de ma petite Sophie, on avait laissé près de moi cette raison de vivre. J'aurais pu alors m'adapter à la Cour, à Vienne, si on m'avait laissé cette attache. On m'a retiré la seule chose qui m'aurait rendu la vie de Cour supportable, et j'en vis encore les conséquences aujourd'hui. Heureusement, je peux dire que grâce à ma kedvesem, à ma chérie Valérie, j'ai fini par connaître la joie d'avoir un enfant, et personne n'a pu me l'arracher.

Ma chère amie, je ne fête plus Noël ni mon anniversaire – le 24 décembre – depuis quelques années déjà. Seul Franz m'adresse encore ses voeux lors de ces occasions, mais les ambassades et chancelleries ont été avisées, il y a quelques années, que je ne désire plus recevoir de souhaits ou de voeux. Les mots joie et espoir, je les ai bannis de mon vocabulaire depuis la mort de Rodolphe. Il n'y a plus pour moi de fêtes, et même si Valérie m'invite chez elle à chaque année pour cette occasion, mon bonheur est de penser à elle de loin. Mais cela ne m'empêche pas de vous souhaiter, à vous et à votre famille, tout le bonheur possible en cette sainte occasion. Puisse le Grand Jéhovah, par la grâce du Sauveur né ce jour-là, vous prendre sous Son aile et vous accorder Sa protection.

Sincèrement,

Élisabeth
 


Madame,

Ne vous sentez donc pas coupable, vous avez été une mère plus qu'exemplaire pour vos enfants. J'en veux pour preuve l'attitude courageuse que vous avez eue lorsque votre fils Rodolphe, traumatisé par les mauvais traitements que lui faisait son précepteur Gondrecourt, vous suppliait d'arrêter. Vous avez alors eu la force d'aller trouver votre époux et de lui dire d'en changer sinon vous enverriez tout promener.

Quant à votre rôle d'impératrice, il a été exemplaire: vous avez réussi un tour de force en réconciliant les Hongrois avec leur souverain et devenant leur Reine.

Oh oui que je vous comprends, perdre un ou plusieurs enfants, ce ne peut être qu'un drame pour une maman.

Et votre époux, quel homme gentil l'empereur, Votre Majesté devrait remercier le ciel d'avoir un tel époux (qui malgré tout a su vous vous conserver toute sa tendresse et son affection).

Reprenez espoir, Madame, ne vous laissez pas aller, ce n'est pas le moment, la vie vaut quand même la peine d' être vécue, laissez simplement le temps faire son oeuvre, il guérit bien des blessures même si c'est dur, même si des fois vous en avez marre de cette vie (ce que je comprends parfaitement vu les circonstances).

À bientôt Madame, que Votre Majesté prenne bien soin d'elle.

Ihre Sabine