Alexandre
écrit à




L'Impératrice Sissi






Bonjour, légendaire Sissi



Bonjour légendaire Sissi, et chère aïeule, puisque j'ai eu la joie d'apprendre au mois d'avril de cette année que j'ai l'extrême privilège de faire partie de votre descendance (par votre fils l'archiduc Rodolphe)!

Vous étiez la beauté incarnée, véritablement! J'ai trois portraits de vous, dont l'un vous représente parée de vos magnifiques étoiles d'argent! J'ai toujours eu beaucoup d'estime, voire d'affection pour vous: rares sont les souveraines qui étaient belles! J'ai toujours entendu que vous formiez un couple de rêve avec votre époux, l'empereur François-Joseph, mais récemment j'ai appris que c'était loin d'être le cas; serait-ce vrai?

Comment vous entendiez-vous avec votre belle-mère, qui était aussi votre tante? Et enfin avec ce malheureux Rodolphe?

À bientôt, je vous embrasse,

Alexandre


Cher Alexandre,

Comme vous l’avez sans doute lu ou entendu quelque part, je m’entendais on ne peut plus mal avec ma belle-mère. Alors que je m’attendais à être accueillie par une personne sur laquelle je pourrais m’appuyer, une sœur de ma mère qui se disait prête à m’accueillir avec un amour vraiment maternel, je me suis retrouvée en face d’une duègne régnant en maîtresse absolue sur la Cour, son mari et ses fils. Elle s’attendait évidemment à exercer sur moi la même emprise qu’elle exerçait sur tous ceux qui l’entouraient, et comme elle ne l’a pas pu, nos heurts ont été fréquents et assez retentissants. N’appréciant ni ma spontanéité ni mon désir d’être avec mon époux –m’a-t-elle assez répété de cesser de «courir après mon mari comme une petite épouse bourgeoise»!- ses tracasseries perpétuelles en vue de faire de moi une impératrice-potiche ont fini par me rendre malade. Malheureusement, mon époux lui était aussi soumis que le reste de son entourage, et prenait systématiquement son parti contre moi, malgré tout l’amour qu’il pouvait éprouver pour moi. Il m’adorait, mais était d’accord avec ma belle-mère pour me considérer comme une enfant un peu irresponsable, alors que je ne demandais qu’à lui être utile. Lorsqu’elle m’a enlevé mes enfants, pratiquement à la naissance, alléguant mon incapacité à les élever correctement, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Le chagrin se transforma en maladie, la toux et la fièvre s’emparèrent de moi, et ce n’est qu’en fuyant très loin, à Madère, que je parvins à retrouver un certain équilibre. Évidemment, les liens m’attachant à mon époux subirent les conséquences de ces querelles, et j’en vins à me détacher progressivement de lui, en perdant mes illusions de jeune fille. J’éprouve toujours pour lui un attachement profond, un respect et une affection qui ne se sont jamais démentis, mais l’amour d’adolescente que j’ai pu éprouver pour lui à l’ époque de nos fiançailles a été détruit à jamais par les aléas de cette vie de Cour qui n’était définitivement pas faite pour moi.

Quant à Rodolphe… son nom seul fait résonner en moi un cri de douleur, ce long cri que poussent les femmes grecques en deuil, ce cri que j’ai entendu une fois à Corfou. Sans même qu’il fut besoin d’aller vérifier, je savais que cette femme que j’entendais crier venait de perdre son fils! Mes relations avec mon fils, quoi qu’on en dise, étaient cordiales et chaleureuses. On m’a reproché de ne pas avoir assez veillé sur lui, d’avoir ignoré sa détresse… Mais on oublie qu’il s’agissait d’un adulte, d’un homme de trente ans! Quel homme de trente ans confie encore ses angoisses à sa mère? N’essaiera-t-il pas plutôt de cacher à tous les doutes qui le rongent, les douleurs et les peurs dont il peut avoir honte? N’était-ce pas plutôt à son épouse, s’il avait eu une épouse aimante, qu’il aurait dû se confier? Mes relations avec mon fils étaient plus chaleureuses qu’elles ne le sont généralement dans les familles royales. Guillaume II n’a jamais caché son mépris pour sa mère, une femme adorable qu’il n’appelle que «cette Anglaise». L’impératrice Victoria et son époux Frédéric étaient eux-mêmes fort déçus d’un tel fils et limitaient leurs contacts avec lui au minimum. Et la reine Victoria d’Angleterre, de même que son époux Albert, n’ont jamais caché la faible opinion qu’ils avaient des capacités de leur fils, ce cher Édouard, un homme pourtant charmant. Je crois donc que mes rapports avec mon fils, bien que distants en raison même de son âge, de ses fonctions et de son éloignement –on me reproche mes voyages, en oubliant qu’il vécut lui-même à Prague assez longtemps!– étaient agréables et affectueux. Nous nous aimions énormément, même si nous ne le disions pas à tous les jours. Il me ressemblait beaucoup, voilà où était sa faiblesse. Il me ressemblait au point d'attirer sur lui les mêmes haines que celles qui se sont concentrées, mais il n’avait pas, lui, le choix de fuir comme je l’ai fait. Il a assumé son devoir de Kronprinz bien mieux que je n’ai su le faire de mon devoir d’impératrice. Il m’en voulait, je le sais, mais au fond de lui je sais qu’il me comprenait car il méprisait la Cour et ses aristocrates oisifs et privilégiés autant que je les méprise moi-même. Il était seulement plus fragile que moi; cela lui fut fatal.

Amicalement,

Elisabeth