Justine
écrit à




L'Impératrice Sissi






Beauté et charme indéniables



Très chère Élisabeth,

Il y a tout juste quelques mois, je découvrais un ouvrage à votre sujet dans l'immense bibliothèque de ma grand mère. Tellement absorbée par votre histoire, je la lus en à peine une après-midi.

Possédant une longue chevelure (pas aussi longue que la vôtre malheureusement) j'ai pour habitude de la relever, un peu comme vous le faites, et de rédiger de temps à autres des poèmes ou autres écrits parlant de ma nostalgie croissante, si bien que mon entourage m'apparente souvent à vous, ce qui est pour moi un très grand honneur. J'aimerais que vous me renseigniez sur vos cheveux ainsi que sur votre manière de les coiffer et d'en prendre soin, ainsi que sur vos rituels de beauté -car il me semble qu'encore aujourd'hui aucune reine ou impératrice n'est parvenue à égaler votre beauté.

Bien amicalement,

Justine



Chère Justine,
 
Au moment où je vous écris, je vais sur mes soixante et un ans. Ma beauté légendaire n'est, depuis des années, plus qu'un souvenir. Mon visage est fané, marqué de profondes rides par les larmes et le malheur. Je me cache des badauds derrière une épaisse voilette, une ombrelle ou un éventail de cuir. Dès que ma beauté a commencé à se faner, j'ai décrété que je ne permettrais plus jamais que l'on fasse mon portrait ou que l'on me prenne en photo. Je laisserai au monde l'image de «l'impératrice aux étoiles» que vous devez au talent de Monsieur Winterhalter...
 
J'ai toutefois conservé ma taille mince et ma souplesse grâce à un régime alimentaire très strict -mon époux lève les bras au ciel lorsqu'on lui apprend que j'ai mangé dans la journée six oranges et deux glaces à la violette- et beaucoup d'exercice. Je ne supporterais pas de devenir l'une de ces Viennoises rondes comme des tonneaux, ce que sont la plupart des dames d'honneur en fait. Mon amie Marie Festetics a bien du mal à garder la ligne, et on m'a accusée de l'avoir presque tuée en la forçant à m'accompagner dans mes longues promenades -je peux marcher de six à huit heures sans discontinuer, lorsque ma sciatique me laisse tranquille!- et j'ai donc engagé une dame plus jeune, Irma Stzaray, pour m'accompagner depuis trois ans. Mes promenades lui ont fait du bien, elle a minci un peu depuis qu'elle m'accompagne, mais je dois dire qu'elle a également été fort malade l'an dernier et que je me suis bien inquiétée pour elle...
 
Pour en revenir à mon «régime beauté», j'ai toujours essayé de conserver autant que possible ma minceur et ma souplesse. Ma chevelure est confiée depuis des années aux talents de Fanny Feifalik (née Angerer), ancienne coiffeuse au Burgtheater. J'ai trouvé les coiffures des actrices si belles que j'ai voulu l'avoir à mon service. Il lui faut presque trois heures quotidiennement pour démêler, lisser et natter mes cheveux, puis les monter en une couronne dont elle seule a le secret. «Votre Majesté porte ses cheveux en couronne à la place de sa couronne», disait mon lecteur Constantin Christomanos. «Oui, lui répondais-je, à cela près qu'il est plus facile de se débarrasser de n'importe quelle autre couronne!». Je suis vraiment l'esclave de mes cheveux. Si Fanny est fâchée contre moi et veut obtenir quelque chose, elle se déclare malade et envoie une chambrière s'occuper de mes cheveux à sa place. Après trois jours de ce régime, je n'en puis plus; chacun le sait et attend ma reddition. Fanny lave mes cheveux toutes les deux ou trois semaines, avec un mélange d'œufs, d'herbes et de cognac. Il lui faut une journée entière pour les laver, les démêler et les sécher. Elle a même créé pour moi une sorte de casque qui me permet de prendre mon bain sans mouiller mes cheveux. Toutefois, cette parure si rare devient une vraie malédiction lorsque se déclare la migraine. Et chez les Wittelsbach, la migraine se déclare souvent... La seule chose qui me soulage alors un peu, c'est de m'asseoir devant une sorte de corde à linge où l'on suspend mes cheveux avec des rubans, afin d'alléger ma pauvre tête de ce poids. Lorsque j'ai fait une chute de cheval en France, il y a bien longtemps, le médecin parlait de me couper les cheveux tant ma tête me faisait souffrir, à cause d'une commotion. Ida et Marie s'y sont farouchement opposées, sachant que le remède serait pour moi pire que le mal. Je crois bien que ce pauvre médecin n'aurait pas survécu à l'orage qui se serait abattu sur lui, s'il avait commis ce sacrilège!

Avec le temps, tous ces rituels de beauté sont devenus pour moi de plus en plus lourds. Alors que l'on n'en attendait pas autant des autres souveraines, on s'attendait à trouver la perfection à chaque fois que je paraissais à une manifestation officielle, ce qui m'imposait une pression supplémentaire. J'ai donc fui de plus en plus ces réceptions qui, pour faire honneur à ma réputation de beauté, m'imposaient des heures de préparation et je me suis retirée graduellement de toute vie publique. J'y ai gagné une autre réputation, celle de souveraine qui fuit ses devoirs, mais je n'ai cure de l'opinion de l'aristocratie. Je mène une vie désormais en harmonie avec mes goûts, et si je n'y trouve pas nécessairement le bonheur -mot qui n'a plus aucune signification pour moi- j'y trouve au moins la tranquillité et la satisfaction d'avoir un entourage qui m'apprécie et ne me juge pas.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth