Thomas
écrit à




L'Impératrice Sissi






Au secours



Bonjour,

Voilà: je suis amoureux d'une fille, mais je n'ose pas le lui avouer, car c'est une très grande amie et je ne veux pas la perdre. Aidez-moi, s'il vous plaît.


Cher Thomas,

Je ne veux pas d'amour
Je ne veux pas de vin
Le premier fait périr
et le second, vomir!

Vous me trouverez bien décourageante, mais voilà en bref ce que je pense de l'amour. Mon plus grand ami, Guylà Andràssy, fut très proche de moi; ce fut une amitié véritable qui ne fut jamais empoisonnée par l'amour. Voilà pourquoi il m'était si précieux, et voilà pourquoi il me manque tant depuis sa mort. Et Bay Middleton, le «pilote» de mes chasses à courre en Angleterre, ne fut jamais pour moi qu'un joyeux et fidèle compagnon. Je sais qu'il était amoureux de moi, mais je ne lui ai jamais laissé passer les bornes de l'amitié, puisque je savais que l'amour détruit tout sur son passage.

L'amour de Franz, cependant, est pour moi ce que j'ai de plus précieux. Sans doute parce que je sais à quel point je ne le mérite pas. Cet amour est même parfois lourd à porter, puisque je sais que je ne puis le lui rendre comme il le mériterait. Les chagrins, les déceptions des premières années de notre mariage ont à jamais dressé un mur entre nous. Restent la confiance, l'affection, une tendresse que j'ai pour lui et qui ne se démentira jamais. Il est l'être au monde que je souhaite le moins chagriner, mais je sais que je ne l'ai pas rendu heureux. Peut-être aurait-il mieux valu, pour lui comme pour moi, que je ne sois pas à Ischl, ce fameux été de 1853, et qu'il ait épousé Hélène, qui lui était destinée. Sa vie aurait été plus tranquille.

«Amoureuse, amoureuse, et donc sotte!», ai-je écrit au sujet de ma fille Valérie, un peu avant son mariage. Mais je vois qu'elle est heureuse, qu'elle a fait de sa demeure de Wallsee un petit nid d'hirondelle où les oisillons gazouillent à qui mieux-mieux, ces oisillons qui m'appellent Omama. Mes frères aussi furent heureux en ménage. Je vois donc que le bonheur dans l'amour est possible, mais ne l'ayant guère vécu moi-même, je ne peux malheureusement pas vous conseiller, chère âme du futur. Sachez simplement qu'au moindre geste équivoque, j'aurais rejeté loin de moi et Andràssy, et Bay Middleton. Soyez donc bien sûr de vous si vous tentez un geste vers votre amie, puisque vous risqueriez fort, comme vous le craignez justement, de la perdre à tout jamais.

Soyez heureux, cher Thomas,

Élisabeth