Amyci
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Anorexie

    Ma chère majesté, permettez-moi d'abord de me présenter. Je m'appelle Amélia et j'ai 12 ans. Quel honneur de pouvoir enfin vous parler, moi qui suis une de vos grandes admiratrices depuis tant d'années. Je suis passée par une longue maladie: l'anorexie, comme vous j'ai fais beaucoup de régimes. Comme vous, je n'accepte jamais mon poids et je me trouve toujours trop grosse. J'ai été «hospitalisée» si vous connaissez le sens du terme et l'on m'a fait grossir. Maintenant que je n'ai plus le droit de maigrir à nouveau, je ne cherche que la mort mais j'y échappe toujours. Si vous aviez grossi quelle aurait été votre réaction? Et puis, je voulais aussi savoir si votre père était infidèle à votre mère?

Bien à vous

une âme du futur



Chère Amélia,

La vieille dame que je suis ne constate pas sans chagrin la souffrance d'une si jeune âme. Que de tristesse dans votre lettre, chère enfant! Comme j'aimerais que vous puissiez connaître la paix du coeur, cette paix qui m'échappe depuis tant d'années, mais qui devrait être accordée à une âme à l'aube de sa vie! A votre âge, chère enfant, je ne désirais absolument pas mourir, ce n'est que bien plus tard, après bien des chagrins — l'impossibilité de m'adapter à mon rang, mes enfants enlevés par ma belle-mère, la maladie, la mort de ma petite Sophie, puis de mon fils — que je me suis mise à appeler la mort, et à désespérer qu'elle me répondît enfin. Mais ma poursuite de la minceur n'a jamais fait partie d'une quête de la mort. Cette obsession m'a saisie après la naissance de ma seconde fille, lorsque je me suis rendu compte que c'est par ma beauté que je pouvais m'imposer. Ma minceur était le garant de ma beauté, et ne procédait nullement d'un désir d'auto-destruction. Bien au contraire, c'était une façon de m'affirmer, et même de défier un peu mon entourage. J'ai bien souffert de quelques conséquences physiques dues à ces régimes, mais jamais ma vie n'a été en danger à cause d'eux, comme cela semble avoir été le cas pour vous. Je me suis fixé un poids et dès que je le dépasse de quelques grammes, c'est bien de tous les maux celui qui me vexe le plus! Mais je connais la limite à ne pas dépasser; mon poids est très bas, mais je ne souhaite pas qu'il descende plus bas encore et je n'irai pas jusqu'à me laisser mourir. J'appelle la mort, mais je laisse le Grand Jéhovah décider du jour et de l'heure.

Quant à votre question, je dois répondre malheureusement par l'affirmative. Ma mère n'a guère été heureuse avec mon père, qui n'a commencé à être bon avec elle que durant les dernières années de sa vie. Chacun d'eux était amoureux de quelqu'un d'autre au moment de leur mariage, et ils ont dû se marier, sans aucune attirance réciproque, sur l'ordre de leurs parents. Ma mère était très belle dans sa jeunesse, mais mon père n'a jamais pu s'attacher à elle. L'image de ma mère, triste et solitaire, m'est apparue brutalement devant les yeux quand on a commencé à colporter que mon époux avait peut-être une liaison — je ne voulais absolument me retrouver dans cette situation de femme trompée, laissée à l'abandon! Mon père avait une maîtresse attitrée, deux filles naturelles avec qui il déjeunait souvent dans ses appartements privés — et c'était bien le seul horaire qu'il respectât — et j'ai compris assez jeune que certains petits paysans des environs, si différents des autres avec leur long cou et leurs yeux fendus en amande, étaient en fait mes demi-frères et soeurs.

Je dois avouer que durant ma jeunesse, moi-même ainsi que mes frères et soeurs préférions tous mon père. Il avait créé autour de nous, ses enfants, tout un monde de fantaisie et bien qu'il fût absent très souvent, chacun de ses retours était fêté avec des cris de joie. Ma pauvre mère, qui assumait la tâche quotidienne de nous élever selon notre rang était vue comme la mère grondeuse et un tantinet casse-pieds, alors que mon père poursuivait ses frasques à travers le monde. Heureusement, elle considérait avec philosophie ce qui pouvait ressembler à de l'ingratitude de notre part, sachant bien que plus tard nous saurions lui rendre ce que nous lui devions. Et ce fut le cas. Lorsque mon père est décédé, il y avait beau temps que je n'étais plus sa préférée, il avait été extrêmement critique envers toutes mes soeurs, et je n'ai pas assisté à ses funérailles. Mais j'ai continué à visiter régulièrement ma chère Mimi, qui nous a quittés en 1892.

Amicalement,

Élisabeth