Léon
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Anarchiste ou non

    Pour sa Majesté L'Impératrice.

Comme disait une de mes aïeules, le corps doit être traité en oeuvre d'art.

Mon arrière-grand-mère, qui était d'un rang bien placé, disait toujours que toutes les classes du peuple doivent être représentées et que le libéralisme n'entraîne pas la révolution qu'elle évite.

Au contraire, une rébellion non? J'aimerais avoir votre avis.



Chère âme,

Votre arrière-grand-mère était définitivement une femme de grand bon sens. Il y a bien des années, alors que je travaillais si fort à la réalisation du Compromis hongrois, ma plus grande difficulté a été de persuader mon époux que son Empire ne s'écroulerait pas simplement parce qu'il accordait plus de libertés et un Parlement en Hongrie! Il avait été si profondément persuadé par l'archiduchesse Sophie que le salut de l'Empire passait par l'absolutisme, qu'il était, et qu'il est encore davantage aujourd'hui très difficile de l'amener à prendre des décisions importantes et même nécessaires, s'il a l'impression que cela va lui retirer la moindre de ses prérogatives de souverain.

N'allez pas croire que mon époux raisonne ainsi par amour du pouvoir. En fait, c'est son sens du devoir, si profondément ancré en lui, qui lui dicte que c'est là le bien de ses peuples, et qu'il est également redevable envers ses ancêtres Habsbourgs de ne rien perdre de ce qui lui a été légué, afin de pouvoir remettre l'héritage impérial tel qu'il l'a reçu. Je crois pourtant que même ses ancêtres seraient aujourd'hui forcés de convenir que la monarchie n'est plus qu'un squelette d'une splendeur passée, appartenant à des temps bien révolus et ne convenant plus aux hommes du XIXe siècle. J'ai d'ailleurs écrit un poème à l'occasion de l'inauguration du monument à la Grande Marie-Thérèse, en 1888, et j'y fais parler ainsi la souveraine:

C'est à toi que je m'adresse, fils
Mon successeur sur le trône
(...)
Toi qui te dévoues loyalement
Depuis des décennies, sans repos
Ni faiblesse, mais à qui la chance
A manqué déjà dès la jeunesse!

Ordonne donc à tes armées
Qu'elles déposent les armes
Honore aujourd'hui ton peuple
Et cela te portera bonheur

(...)

Race des Habsbourg, avancez!
Sortez de l'ombre de vos tentes
Servez aujourd'hui en chœur
Le peuple de droit divin

Je ne crois pas que mon époux apprécierait, s'il venait à lire ces vers, que je fasse des glorieux Habsbourgs un chœur de serviteurs pour «le peuple de droit divin»! Mais dans aucun de mes écrits, même dans mes poèmes les plus satyriques, je ne le mets au même rang que les autres membres de la dynastie, et jamais je ne mets en cause son intégrité ou son sens du devoir. Malheureusement, le sens du devoir de mon époux professe d'une pensée archaïque héritée de l'archiduchesse Sophie et c'est, comme vous le dites si justement, cette rigidité qui risque de déclencher des rébellions, voire même la chute de son Empire, surtout quand lui-même fermera les yeux. Car tout se maintient aujourd'hui par la force de l'habitude, et surtout par le respect que l'Empereur inspire. Mais si le pilier lui-même disparaît, sur quoi pourra bien reposer le vieil édifice séculaire? Le libéralisme, trop longtemps brimé, explosera d'un seul coup, comme un bouchon de champagne trop longtemps retenu. Ainsi, en tentant de préserver l'héritage, c'est François-Joseph lui-même qui finira par provoquer son érosion. Mais je sais qu'à la fin, les générations futures lui rendront justice:

Ainsi, quand seront depuis longtemps ces années passées
Tes actions vivront encore de siècle en siècle;
Nous nous souviendrons reconnaissants de ton existence
Et te bénirons bien souvent dans nos prières.

Amicalement,

Elisabeth