Anonyme
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Franz Schubert
Franz Schubert

     
   

Vos oeuvres

    Cher Franz,

J'étudie vos œuvres comme l'«Ave Maria», le «Trio» n°2 et «Ständchen». Pouvez-vous me raconter votre vie car les livres donnent des informations différentes à chaque fois?

Merci.

Un fan d'opéra et d'histoire


Cher Monsieur,

Ainsi l'on écrit des livres sur ma personne? Quel bien étrange phénomène! Que peut-on bien écrire à mon sujet? Car, cher monsieur, vous m'en voyez désolé, mais je ne vois pas ce que je pourrais raconter de ma vie qui puisse un tant soit peu vous intéresser. Je mène finalement l'existence d'un petit et modeste musicien viennois. À défaut de vivre confortablement, j'ai la chance d'avoir autour de moi des amis aussi passionnés dans leurs arts que je le suis dans le mien. Lorsque ma santé me le permettait encore, nous nous rencontrions souvent, dans des soirées intimes où le piano, le violon, le chant, la musique des mots poétiques... se rejoignaient et accompagnaient notre douce camaraderie.

Mais enfin, que vous dire de plus? Si, vraiment, je vous «racontais ma vie», je crains fort, cher monsieur, de vous ennuyer. Je ne suis pas de ces aventuriers que l'on écoute le cœur en attente, l'âme alerte, à chaque récit d'une nouvelle contrée, d'une nouvelle île conquise. Je n'ai pas non plus vécu la vie mouvementée des salons et je ne saurais rien vous dire sur les hautes sphères du «monde». Vous parler cependant de mon instituteur de père, de mon frère Ferdinand, des moindres détails de ma vie, dans toute sa quotidienneté, bien entendu j'en suis capable, mais, voyons, ce ne serait pas très judicieux de ma part de vous infliger cela! D'autre part, je ne me sens pas particulièrement disposé à cela, surtout par les temps qui courent, qui galopent même, fuyant quelque funeste roi des aulnes de passage...

Je ne sais pas vraiment quel trio vous mentionnez à travers cette obscure numérotation. Je suppose qu'il s'agit du trio en Mi bémol majeur (j'ai composé un autre trio, mais, à vrai dire, personne ne le connaît, si ce n'est quelques intimes), qui connut un étonnant succès lors des rares représentations publiques de mes œuvres. On l'édite actuellement à Leipzig, j'attends d'en recevoir sous peu un exemplaire, tandis qu'il semble que, pour votre part, vous soyez déjà en sa possession... N'y a-t-il pas là quelque ironie?

Cependant, je suis tout à fait ravi de voir que les œuvres que vous citez aient trouvé grâce à vos oreilles. Mais...après tout, n'avez-vous pas là toute la réponse à votre question? Si mes compositions vous touchent, quelque part, ne me connaissez-vous pas déjà? Il me semble que, si, par ce mystère étonnant qui a fait perdurer une œuvre, avec toute sa fragilité, depuis mon espace jusqu'au vôtre, vous tendez l'oreille à ce trio, par exemple, vous en savez dès lors sur moi bien plus que ce que bien des livres vous diront, bien plus, même, que ce que moi-même je serais capable de vous dire!

Alors, frissonnons ensemble, si vous le voulez bien, avec cet «Andante con moto», que j'aime à écouter, parfois, dans le silence de mes pensées nocturnes...

Bien à vous,

Franz Schubert