Benoît Barrail
écrit à

   


Franz Schubert

     
   

Symphonie inachevée

    Bonjour Franz,

Je tenais à vous remercier pour la «Symphonie inachevée» qui est vraiment fabuleuse.

Mais pourquoi est-elle inachevée? Pourquoi n'avez vous laissé que deux mouvements? Enfin, une autre question me vient: Comment aviez-vous prévu de la nommer au départ?

Merci infiniment de participer à Dialogus.

Cordialement,

Benoît Barrail



Cher Benoît,

Je suis à bien des égards très touché par votre missive... D'abord en raison des compliments que vous m'adressez, et je vous en remercie profondément. Mais surtout, car il me semble que vous mentionnez une des mes compositions qui, j'en étais jusqu'alors persuadé, était tombée dans l'oubli le plus complet. Je crois que par les termes «symphonie inachevée», que je lis pour la première fois, vous voulez parler de ma symphonie en si mineur, composée en 1822. Elle est, en effet, inachevée, comme de nombreuses autres oeuvres de ma composition. Seuls les deux premiers mouvements sont terminés. Je crois me rappeler avoir entamé le 3e mouvement, un Scherzo que j'avais même commencé à orchestrer. Avant de tout arrêter...

Vous me demandez donc pourquoi j'ai décidé de ne pas achever cette symphonie. Vous pourriez de même me demander pour quelle raison je n'ai pas terminé ma symphonie en ré de 1818, mon oratorio «Lazare» ou que sais-je d'autres projets inaboutis. Les raisons qui font qu'on se sent incapable de mettre un point final à une oeuvre sont souvent très multiples et complexes. Vous avez peut-être vous-même déjà éprouvé cette expérience.

1822 fut tout d'abord pour moi une année particulièrement mouvementée, tant sur le plan artistique que plus strictement physique. Vous n'êtes pas sans savoir que dans mon corps croît une maladie qui m'use et me détruit de jour en jour. Cette maladie, elle me fut infligée cette année-là, et au moment même où je m'attelais avec passion à la composition de la symphonie en si mineur. Mais encore une fois, là n'est pas une raison suffisante. Il m'est arrivé de composer abondamment dans un état physique parfois déplorable. Non, la vraie raison, l'unique, la seule possible, est que cette symphonie ne pouvait pas être achevée. Vous me dites que vous la trouvez fabuleuse et cela m'émeut véritablement au plus profond de mon être, car dans ces 2 mouvements, il m'a semblé verser une inspiration musicale et une passion démesurée. Je fus peiné, pour ma part, de voir cette partition disparaître et ne pouvoir être éditée, bien que je l'eusse remise à mon ami Anselm.

En définitive, toute ma réponse peut se comprendre en regardant l'ébauche de mon troisième mouvement. Je n'en ai orchestré que les quelques premières mesures. Il me fait aujourd'hui l'effet d'un lieu commun, l'inspiration y est inexistante, il est vide, dépassionné, banal. Pourquoi? Car les deux mouvements précédents exprimaient déjà tout ce qui emplissait mon coeur et mon esprit. Ils exprimaient, peut-être avec imperfection, peut-être avec étrangeté, mais en tout cas avec sincérité, à la fois mes espoirs et ma douleur, mes visions de mort et mon ode à la vie, mes lumières et mes ombres intérieures. Je ne pouvais espérer mieux des mouvements qui suivaient. Je sais aujourd'hui que cette symphonie n'est pas inachevée, car tout ce que je voulais dire, je l'ai dit dans ces deux mouvements.

Cher Monsieur, excusez mon épanchement... mais parler de cette symphonie m'emplit d'émotions contradictoires. Je pense à ce mal qui me tue lentement, et je suis heureux, quelque part, que cette oeuvre ait survécu dans votre monde.

Affectueusement,
votre dévoué,
Franz-Peter Schubert.



Cher Franz,

Merci d'avoir répondu si vite. Et je vous souhaite un grand courage pour votre maladie.

Au plaisir de vous réécrire,

Benoît Barrail