Jérémiah
écrit à

   


Franz Schubert

     
   

Petit service

   

Salut Franz,

Désolé, je ne parle pas allemand. Je voulais juste te dire que j'adorais La jeune fille et la mort et que je te sais gré de l'avoir composée. Mon passage préféré se trouve aux alentour de la 10ème minute (je sais, ce n'est pas un repère génial, puisque cela dépend des interprétations, mais bon, tu es mort, alors je suis déjà sympa de t'écrire), qui va crescendo et la fin du morceau, après ce somptueux passage, me saoule terriblement. Alors, je ne sais pas, si tu pouvais faire quelque chose, genre virer la fin et la remplacer par une répétition du passage qui tue, ça serait bien. Sauf ton respect, je suis assez sceptique concernant ta capacité à intervenir en ma faveur, chose que je ne mérite certainement pas, je le reconnais, mais qui ne tente rien n'a rien, alors voilà.

La bise à Ludwig, si tu traînes encore avec lui.

Jérémiah


Cher Jéremiah,

Quelle énergie dans votre lettre qui, je l'avoue, n'a pas été sans me faire rire. Allez, quelques rectifications tout de même: Ludwig, enfin Ludwig Van Beethoven, n'est pas de taille à me fréquenter, voyez-vous! Pardonnez-moi, ce n'était qu'une petite inversion involontaire: moi, le petit Franz, je n'arrive pas à la cheville du Grand Maître. Vous comprendrez aisément que, dans ces conditions, il est assez difficile pour moi ne serait-ce que d'atteindre sa joue. Si vous demandiez plutôt au Grand Goethe, il pourrait peut-être plus facilement transmettre cette «bise» à laquelle vous semblez tant tenir. Comme, d'ailleurs, vous semblez tenir à me voir mort, ce qui est aller un peu vite en besogne, mais, ne vous inquiétez pas, mon petit doigt (et d'ailleurs non seulement mon petit doigt mais tout mon corps) me dit que ça ne saurait tarder...

Ne m'en tenez pas rigueur, mais je ne changerai mon quatuor der tod und das mädchen comme vous l'espérez. D'une part, je n'en ai pas la force. D'autre part, je n'en ai pas l'envie. Enfin, il est déjà bien que vous trouviez un «passage qui tue» dans cette oeuvre, peut-être même que ce passage ne vous plairait pas autant s'il n'y avait pas avant et après ces passages qui semblent moins vous plaire ou s'il était bêtement répété une nouvelle fois, ce qui le rendrait alors terriblement ennuyant. Si je peux vous faire une suggestion, récrivez vous-même ce quatuor, à votre sauce. Ce sont après tout des choses qui se sont toujours faites, et puisque je me meurs, ce sera sans danger...

J'espère ne pas avoir été trop froid à votre égard. De toute manière, n'abandonnez pas le ton franc et quelque peu osé que vous employez avec un certain humour.

Amicalement,

Franz Schubert

Post Scriptum: J'ai reçu votre lettre dans un allemand parfait. Étrange... mais certaines voies sont impénétrables.