Anna
écrit à

   

Franz Schubert
Franz Schubert

     
   

Odeur

   

Sehr geehrter Herr Schubert,

Grande admiratrice de vos élans et de votre géniale limpidité depuis longtemps -je dansais sur "La Truite" en chemise de nuit à cinq ans, c'est vous dire-, j'apprends avec horreur que vous n'étiez pas très assidu dans votre salle de bains. Est-il exact que vos amis vous appelaient le champignon, en référence à l'odeur de moisi qui se dégageait de vous?

Par ailleurs, je bute toujours au même endroit dans le premier mouvement de votre première sonate pour violoncelle. À chaque fois, et depuis des années, je râle, je vous maudis et je finis par sauter le passage. Est-ce que vous m'entendez? Est-ce que vous m'en voulez? Si vous voulez, j'arrête de jurer à voix haute...

Schöne Grüsse von

Anna


Voyons voyons, est-ce convenable de médire ainsi sur des inconnus, ma chère Anna? Car bien que vous ayez dansé sur la truite à l'âge de cinq ans, cela ne vous donne pas, je crois, la liberté de me haranguer sur des questions touchant à mon intimité! Ceci étant, je ne vous en tiens pas rigueur, car je vois bien que se cache derrière cette entrée en matière un peu provocante un
humour attendri!

Tout de même... je ne vois nul intérêt à débattre ici de mon hygiène, ou de la vôtre d'ailleurs: combien de fois par jour vous lavez-vous les mains? Combien de fois faites-vous votre toilette des pieds? Ceci n'a aucun sens, vous le voyez bien. De toute manière, rassurez-vous, je suis encore loin de sentir le moisi, et je n'ai pas à pâtir de problème d'hygiène particulier.

Quant au surnom de «Schwammerl» («petit champignon»), cela fait bien des années qu'il me «colle à la peau» si j'ose m'exprimer ainsi. Il n'est pas dû au problème d'odeur dont vous me chargez, mais tout simplement à ma petite taille et à mon physique qui, il faut bien l'avouer, est assez éloigné des «divines proportions»! Ce surnom est certes assez ingrat, à l'origine, mais je m'en suis accoutumé, avec d'autant plus de facilité que l'apparence physique, du moins pour un musicien, est superficielle et dérisoire.

Avec toutes ces histoires, j'allais oublier votre mystérieuse «première sonate pour violoncelle». Je reste assez songeur, puisque je n'ai
pas écrit de sonate pour violoncelle. Ni une, ni plusieurs. Vous devez peut-être faire référence à la sonate que j'ai écrite il y a déjà quelques années pour le piano et l'arpeggione (cet instrument assez en vogue en ce moment, fabriqué par Staufer: a-t-il atteint la postérité?) mais il  n'y a pas de première ou de deuxième, il n'y a que celle-là. Et puis, si vous pouviez précisément me dire où se situe votre passage, je pourrais peut-être remédier à votre problème!

Tenez, je ne vous en veux pas et la preuve, c'est que je vous autorise à sauter ce passage! Je préfère cela plutôt que de vous entendre me maudire à chaque fausse note! De toute manière, je suis rempli de joie à l'idée que certaines de mes compositions soient jouées dans votre monde, ce rêve aux contours brumeux qui me semble si éloigné et si différent.

Au plaisir de vous lire,

Bien à vous,

Franz Schubert


Anna

Absolument. Je parlais de l'Arpeggione, mon cher et admiré Franz Schubert, allez savoir pourquoi j'ai parlé de sonate! Sûrement parce que j'écoutais celles de Beethoven au moment où je vous écrivais, peut-être? Je sauterai sans remord, dorénavant, le passage trop difficile pour moi: si vous m'y autorisez, je n'ai plus rien à craindre! Je vais chercher dans la partition le numéro de mesure pour que vous puissiez m'aider.

Je suis absolument ravie de savoir que «Schwammerl» n'a rien à voir avec votre odeur, comme je le pensais avec tristesse.

Avec toute ma révérence,

Anna