Mara
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Franz Schubert
Franz Schubert

     
   

Margarita

    Cher monsieur,

J'aime beaucoup votre lied de «Margherite» (Gœthe). Comment voyez-vous cette fille si sensible pour moi, parfois un peu affolée par l'amour? Réellement, la voyez-vous comme folle? Ou est-ce à cause de la magie? Qu'est-ce qui s'est passé avec elle?

Merci pour votre réponse.

Respectueusement,

Mara Passini


Chère Mara,

Pardonnez-moi du retard excessif de ma réponse. J'ai failli faire subir à votre lettre le même sort qu'a subi, justement, ce lied, «Marguerite au rouet», que vous mentionnez: j'avais chargé mon cher ami Spaun de le mêler à certains autres lieder et de les envoyer, joints à une lettre, au Grand Goethe lui-même, poète parmi les plus illustres que la terre ait porté... Nulle réponse, à mon si grand regret! C'eût été une bien triste ironie que d'infliger à votre question une aussi cinglante indifférence!

Marguerite, notre chère Marguerite, mérite pourtant bien que l'on s'intéresse à elle de plus près, et vous avez bien raison de m'interroger à son sujet. Comme ce n'est pas vraiment une question musicale, je ne pense pas être plus compétent que vous pour y répondre. D'ailleurs, vous semblez avoir de bien profondes pensées là-dessus! Vous parlez de folie, d'amour, de magie, et il y a sûrement un peu de tout cela. Je vais cependant tâcher d'y apporter ma lecture, toute personnelle!

Vous dites sûrement «magie» en référence au texte dont est tiré ce lied, le fameux «Faust» de Goethe. C'est en effet le diable qui pousse Marguerite dans les bras de Faust. Dans mon lied, cependant, j'ai surtout pensé à Marguerite au-delà des circonstances particulières du texte du grand Goethe, c'est-à-dire, plus généralement, comme à une jeune femme tiraillée par l'amour. Irai-je trop loin dans la confidence en vous disant que je l'étais moi-même, au moment de l'écriture de ce lied?

Bien sûr que Marguerite est sensible, très sensible, et n'est-ce pas quelque part une admirable qualité? Nous parlions d'indifférence tout à l'heure; en voici une, en tout cas, qui n'est pas capable d'avoir d'aussi froids sentiments, et qui semble agitée de tout son être par le plus violent, le plus contradictoire, le plus incontrôlable des sentiments. Elle est, oui, peut-être folle dans un sens («ma pauvre tête s'égare, mon pauvre esprit se brise...»), mais cette folie amoureuse est si extraordinaire, si puissante! Cet amour inassouvi qui se heurte à l'absence, au néant, à l'impossibilité de poser ses lèvres sur ce qui n'est plus qu'un être lointain, distant... Voici les pleurs de Marguerite, voici sa colère, sa souffrance, elle qui désire rester auprès de son Faust mais qui doit subir les intermittences de l'amour. C'est une tristesse sans fond qui l'habite, et qui existe en dehors de tout ensorcellement, de toute «magie». Marguerite actionne son rouet, encore et toujours, le rouet de sa vie qui passe, le rouet de ses tourments. Quelle admirable poésie de sentiments, quelle profondeur dans chacune de ses exclamations, de ses soupirs! Marguerite nous ouvre les portes de ce qui est peut-être le plus mystérieux des sentiments humains, et le plus inexpliqué: la passion, la passion «endiablée»... C'est en tout cas ainsi que je la comprends et que j'ai essayé de dialoguer avec elle à travers ma musique.

Dans l'espoir de vous relire, votre dévoué,

Franz Schubert.

Cher monsieur,

Je vous remercie infiniment de m'avoir écrit. Votre lettre m'a éclairée sur plusieurs doutes.

Cordialement,

Mara Passini