Benoît Barrail
écrit à

   


Franz Schubert

     
   

Der Leiermann

    Mon cher Franz,

Nous nous connaissons depuis peu, et déjà une multitude de questions pointent.

Je ne me contenterai pour ce soir que d'une qui me tracasse depuis un moment.

Qu'est-ce qui vous a inspiré pour écrire le superbe lied «Der Leiermann»? Pourquoi cet ostinato si simple et à la fois si complet?

Je vous remercie de bien vouloir me répondre lorsque vos activités le permettront.

Cordialement,

Benoît Barrail



Cher Benoît,

Ne vous troublez point pour mes activités. Mon état physique ne me permettant pas de composer comme je l'entends, je ne fais que traîner de mon lit à mon fauteuil et de mon fauteuil au lit, ne sachant comment lutter contre ces maux de tête abominables. C'est pourquoi j'ai tout le loisir de répondre à vos très agréables missives venues de l'Inconnu, pendant les quelques moments de répit dans ma maladie. Je suis à vrai dire surpris de vous voir mentionner et faire l'éloge (je vous en remercie!) d'un des lieder les moins appréciés même parmi mes amis, «Der Leiermann». Ce «joueur de vielle» est, vous le savez peut-être, le dernier lied d'un cycle intitulé «Winterreise», «Le voyage d'Hiver». J'y ai mis en musique 24 poèmes du très regretté Wilhelm Müller. Si je vous dis tout cela, c'est que je crois qu'on ne peut comprendre «Der Leiermann» que si on le replace comme, en quelque sorte, le «mot de la fin» de ce cycle.

Vous comprendrez aisément que ma première inspiration me fut donnée par Wilhelm Müller, et par son talent poétique. Parmi les 32 poèmes de son cycle du «Voyage d'hiver», les 24 que j'ai sélectionnés racontent une histoire qui ne pouvait que me toucher profondément. Ce personnage central, déçu par la vie et l'amour, et qui quitte le foyer et la bien-aimée, que voit-il, au terme de sa course hivernale? La mort, toujours la mort. Pardonnez mon air assombri, mais je crois être moi-même arrivé à l'hiver de ma vie. L'ironie tragique de Müller a trouvé un écho dans mon désespoir, elle a résonné parmi mes déceptions. Ces poèmes reflétaient tant mon état d'âme que je ne pouvais que les mettre en musique.

Ma seconde inspiration, lorsque j'ai composé ce cycle, dans le courant de l'année dernière, vous paraîtra peut-être secondaire, mais elle est très importante pour tout artiste et tout créateur. Les poèmes de Müller sont chargés d'une émotion qui m'empoignait terriblement, mais il me fallait surmonter l'outrance émotionnelle du texte, et éviter tout excès de sentimentalisme et d'artificiel. J'ai voulu rester simple dans ces lieder, et mon inspiration profonde me commandait de traduire ce cycle avec ce souci de simplicité.

C'est pourquoi je vous suis très reconnaissant de qualifier le motif répété du «Leiermann» comme simple et complet... Je n'aurais souhaité meilleure interprétation, ni meilleure écoute de ce lied. Dans un sens premier, ce motif est celui de la vielle actionnée par le vieillard, de même que l'accompagnement du piano suggérait les mouvements de roue dans «Gretchen am Spinnrade» («Marguerite au rouet). Mais évidemment, dans ces deux exemples, on ne peut se contenter de ce sens premier. Le thème du joueur de vielle, ce n'est rien d'autre que des quintes à vide. C'est une mélodie dévidée. Comme le coeur du vieillard. Comme mon âme qui quitte doucement la vie.

Benoît, je me confie à vous et à votre univers inconnu. Je suis à la fois jeune et vieux. Jeune, simple et naïf comme le thème du joueur de vielle. Vieux, désespéré, vidé par la maladie comme la dernière harmonie du lied, comme ces dernières notes que j'aimerais tant faire exploser dans une lumière ahurissante, dans la folie et dans l'exubérance, mais qui ne font que sombrer dans le silence, l'oubli, le calme absolu.

J'ai souvent tenté, parfois sans succès, souvent sans être compris, de traduire des sentiments intenses et complexes dans des mélodies et des harmonies simples, en apparence... Vous ne pouvez me faire plus de joie en découvrant cela dans l'ostinato du joueur de vielle.

Je m'excuse si le pathétisme a pris le pas sur la pudeur dans cette réponse et j'espère ne pas vous avoir trop ennuyé. Dans l'attente de votre prochaine lettre,

Amicalement,

Franz-Peter Schubert