Maria C.
écrit à

   

Franz Schubert
Franz Schubert

     
   

Comment naît une musique ?

   

Monsieur,

S'il y a une musique dont le raffinement et la mélancolie affleurent à chaque note, c'est bien la vôtre. Sous les doigts de musiciens contemporains tels qu'Alfred Brendel, Vladimir Ashkenazy ou le trio Wanderer mais de bien d'autres encore, elle saisit notre cœur et tous nos sens.

Je ne veux pas énumérer ici ces morceaux splendides que j'écoute tous les jours. Simplement, je voudrais partager avec vous le bonheur que j'ai d'écouter, tandis que je vous écris, l'andantino de la sonate pour piano D959, joué par Brendel.

Merci Monsieur, d'écrire de telles merveilles.

Aurez-vous le temps de m'expliquer comment naît une musique? Comment des événements de la vie, des paysages, des sentiments deviennent musique? Qu'entendez-vous intérieurement avant de poser des notes sur une portée?

Je vous remercie, Monsieur, du temps que vous prendrez pour me répondre.


Respectueusement,

Maria C.


Chère Maria,

Tout d'abord je souhaite vous remercier pour vos compliments à l'égard de ma musique. Je ne sais ce que vous entendez par «D959», ce numéro étrange ne m'évoque rien, et comme j'ai composé de multiples «Andantino» de sonates pour piano, pourrais-je vous demander de préciser la composition dont il s'agit -au moins la tonalité par exemple, voire le numéro d'opus? Je pourrais alors, peut-être, vous en dire quelques mots...

Quant à vos questions... Ce sont bel et bien des questions essentielles, mais hélas, je dois vous dire -bien qu'on me l'ait demandé déjà à différentes reprises- que je ne parviens pas vraiment à expliquer comment surgit -presque du néant- la musique! Je vais devoir vous décevoir en vous affirmant que je suis le plus souvent le premier surpris de ce qui se passe sous mes propres doigts, et de ce que produisent, sur une portée, puis par l'art exercé des interprètes, notes et harmonies sortant de mon esprit comme le flux incontrôlé d'un fleuve capricieux.

Mais toutefois, il me faut quelque peu nuancer mes propos, car ceux-ci laissent à penser que la musique naîtrait d'elle-même, sans effort de l'esprit ou du cœur, qu'elle serait naturelle en somme et ne nécessiterait ni connaissance ni art. C'est faux, bien entendu. Car la composition est un art qui s'apprend, et il faut savoir trousser les notes, si vous me pardonnez la trivialité de l'expression, comme l'ébéniste travaille le bois et comme le boulanger pétrit sa pâte. Cela est fort utile si l'on veut qu'une musique sonne et qu'elle sonne bien, et permet d'éviter les mauvaises combinaisons et les formes inappropriées. En revanche, cet art, aussi sophistiquées, aussi complexes qu'en soient les règles, ne saurait nous montrer la voie de la beauté, de la vérité, de l'émotion, de la passion, sans quoi il n'est pas de véritable musique.

Mais qu'y a-t-il dans mon âme, dans la vôtre? Comment le savoir vraiment? La vie nous abreuve de ses joies et ses peines, et tantôt brûle tantôt caresse notre pauvre cœur. Nous nous imprégnons de ces sentiments comme les failles d'un rocher de montagne s'emplissent de l'eau de source.

Alors, si l'on a, comme moi, appris à écrire des notes et à les harmoniser gentiment, et qu'à l'esprit, la raison, la science de la composition se mêlent les mouvements de l'âme, naît alors, comme une divinité hybride, la musique véritable, reflet de notre vie, miroir de notre tourment.

Voyez-vous, chère Maria, ce n'est qu'avec d'insipides longueurs et quelques détours lyriques que je peux esquisser un semblant de réponse à vos questions. Ou, tout du moins, approcher ce que peut-être Dieu seul sait: le mystère absolu de la création, ce trésor inespéré logé dans le cœur de l'homme.

Excusez-moi de m'être quelque peu attardé dans cette lettre.


Je vous salue bien amicalement dans l'espoir de vous relire,

Franz Schubert


Monsieur,


J'ai été très heureuse de trouver votre message ce jour et je vous en remercie vivement. Quant à sa longueur, comment voulez-vous qu'elle me coûte? C'est un si grand plaisir de vous lire qu'au contraire, je l'aurais plutôt trouvé court.

Avant de continuer, je vous demande de bien vouloir excuser la bêtise que j'ai faite en vous donnant, pour vous parler d'une de vos sonates, un numéro qui n'appartient qu'à notre monde moderne qui aime la classification. Je voulais parler de la «Sonate pour piano n° 20 en La majeur». Son andantino est terrible pour le cœur et l'âme. Voyez-vous, tandis je vous écris, je l'entends, même si personne ne la joue. Les toutes premières notes arrivent comme des larmes. Et reviennent à la fin: le chagrin est tenace.

Je ne suis pas musicienne et encore moins musicologue: pour parler de la musique, je n'aurai que des mots courants. J'espère simplement arriver à me faire comprendre de vous. Il y a dans certains de vos morceaux, ce que j'appelle des «montées» ou des «descentes» de gammes, je veux dire une suite de notes qui ressemble à une gamme et qui ont la douceur de l'abandon. Je pense notamment à la fin de votre «Notturno» en mi bémol majeur lorsque le piano égrène des notes si légères! On a le sentiment d'un ciel de nuit infini, d'une nuit d'été qui commence.

C'est vrai que la création reste un mystère sans doute même pour celui qui crée. La création musicale est sans doute aussi la plus stupéfiante des créations. C'est un lieu commun de dire que la musique est le plus grand de tous les arts mais les mots nous manquent pour le dire mieux. Il n'est que d'en écouter pour comprendre. Le premier morceau de vous que j'ai écouté est la «Sonate en La mineur pour arpeggione et piano», jouée aujourd'hui avec un violoncelle. Je pourrais presque écrire que ce jour-là, j'ai été choquée si ce mot n'avait pas une connotation péjorative. Il me reste de cette première écoute une nostalgie comme celle qui surgit à l'évocation d'un souvenir d'enfance: éblouissant, enfoui et pourtant si présent.

Même si ce don est un don de Dieu, il faut bien, Monsieur, vous remercier car ce que vous en faites est un cadeau pour nous.

Je souhaiterais vous poser, là encore, une question: avez-vous écrit des pièces dont un mouvement au moins ne soit pas empreint de nostalgie? Je vous avouerais que, quel que soit le morceau de vous que j'ai écouté, jamais il ne m'a semblé qu'il ait pu échapper au chagrin, même fugitif. Il y a toujours une petite note, aussi furtive soit-elle, qui ressemble à la grimace qu'on fait lorsque, devant quelqu'un, on veut réprimer une tristesse qui monte.

Je vous remercie, Monsieur, de prendre à nouveau le temps de me lire.

Respectueusement,

Maria C.


Chère Maria,


Je vous remercie pour votre réponse qui a permis d'éclairer plusieurs incertitudes mais aussi qui me permet de faire plus amplement votre connaissance. Car si vous n'êtes pas musicienne par les doigts, vous l'êtes assurément par le cœur et par l'esprit, comme en témoigne votre fine sensibilité musicale.

Je ne saurais trop vous remercier aussi, non seulement de vos doux compliments, mais d'évoquer à ma mémoire quelques-unes de mes compositions. Aucune des trois que vous avez citées n'a été pour l'heure éditée; c'est vous dire ma joie de savoir que cette musique vit encore dans votre monde lointain et touche d'autres âmes.

La «Sonate pour arpeggione» est déjà, en quelque sorte, une vieille composition. Il s'agissait bien sûr d'une commande pour mettre en valeur cet instrument, ce qui ne semble pas avoir fonctionné si j'en crois vos propos. C'était, à vrai-dire, un instrument étonnant, et je ne sais pas si je suis parvenu à en exploiter véritablement toutes les possibilités. Il reste cette sonate, ma foi pas vilaine, et assez divertissante. Je suis ravi qu'elle vous plaise. En ce qui me concerne, le souvenir qu'il m'en reste n'est plus très vivace.

Je ne suis en effet pas mécontent de la fin du «Nocturne en Mi bémol majeur» que vous me mentionnez et qui est une composition plus récente, pas encore éditée. C'est toutefois une œuvre que j'ai rapidement composée, qui évoque pour moi des sentiments plutôt légers, dans la tristesse comme dans la joie. Je voulais qu'il s'agisse avant tout d'un moment musical agréable, à défaut d'être particulièrement profond. La conclusion de la pièce est peut-être le passage le plus réussi, après tout!

Enfin, la «Sonate en La majeur» que vous me citez est toute récente, elle date de ces derniers mois. Je comprends le chagrin que vous ressentez à l'écoute de son andantino. Le cœur me serre moi aussi à chaque écoute intérieure de ce mouvement. Il y a du chagrin, bien sûr, mais c'est d'abord à travers la douce tristesse du thème -ce que vous appelez nostalgie, peut-être- qu'il s'exprime. Vient ensuite quelque chose pour moi de bien plus terrifiant, et le chagrin se mue en angoisse, c'est une sorte d'expérience du gouffre, de la mort (mais je deviens par trop dramatique!), si vous voulez. Quand revient la douce tristesse du départ, au retour du thème, il y a encore, en écho, comme une lointaine oscillation, cette angoisse encore fraîche, encore vive. Un peu à la manière de ces mauvais rêves qui finissent par imbiber la réalité.

Vous comprendrez à ces quelques lignes que cette sonate à la fois m'est chère et, presque autant, me tourmente et m'effraie. En ces temps où je suis alité, j'ai le sentiment d'un mauvais présage et que, peut-être, à trop l'écouter...

Mais trêve d'atermoiements dramatiques! Si j'évoquais plutôt, comme vous me le demandez, certaines de mes compositions qui ne versent pas dans la nostalgie ou la mélancolie? Heureusement, j'ai connu, et, je l'espère, continuerai à connaître des joies intenses qui, fort naturellement, se sont parfois retrouvées dans ma musique. Puisque nous parlions d'une «Sonate en La majeur», il en est par exemple une autre, écrite il y a plusieurs années, lors de mon séjour à Steyr. C'était il y a un peu moins de dix ans, en 1819, si mes souvenirs sont exacts. Je doute que vous puissiez l'entendre dans votre monde, puisqu'elle n'a jamais été éditée, mais enfin, sait-on jamais... Vous y entendez non seulement de la joie, mais peut-être même aussi de la candeur, voire un brin de facétie. De même pour un quintette à cordes dont un des mouvements est construit à partir de mon lied «La truite». Il date d'à peu près la même époque - et n'a pas non plus été publié. J'ai voulu mettre dans cette œuvre les charmes et les grâces que, parfois, la vie nous accorde. Il est bien d'autres œuvres de ce type, et, surtout parmi mes lieder, vous trouverez, je l'espère, non seulement les sentiments mélancoliques que les évènements malheureux nous inspirent, mais aussi les insouciances, les amitiés, les rires qui peuplent ma mémoire encore jeune.

Bien entendu, je ne saurais vous garantir que, parmi ces œuvres, vous ne puissiez trouver ou ressentir la moindre nostalgie: il n'est jamais vraiment de joie ni d'ailleurs de tristesse pleine et entière, et nos sentiments, faits d'émotions mêlées, sont, comme notre vie ici-bas, toujours fugitifs et toujours éphémères...

Je vous salue amicalement,

Franz Schubert


Monsieur,

J'éprouve tant d'impatience à vous lire et tout autant à vous écrire que je crains que cela ne finisse par vous importuner. Mais je voudrais que vous sachiez que cette impatience est toute pétrie de l'immense respect que j'éprouve à votre endroit et de la joie que j'ai de cette correspondance. Quand je vous écris, votre présent devient le mien.

Je vous remercie du plus beau compliment que vous pouviez me faire. Qu'un grand musicien puisse considérer que je suis musicienne, c'est un cadeau magnifique. Encore une fois, soyez-en remercié.

Vous avez des paroles terribles lorsque vous parlez de l'andantino de la «Sonate en La majeur». Le trouble qui vous saisit, simplement à l'évocation de ce morceau; cette tristesse qui vous reprend et cette angoisse qui vous taraude; et puis cette tristesse qui revient chargée de douleur parce qu'elle ne s'est pas débarrassée totalement de l'angoisse. Ce que vous décrivez, je l'avais ressenti mais je craignais de vous prêter des blessures et des chagrins qui ne seraient en fait que les miens. On croirait, Monsieur, à certaines notes, que vous cherchez un souffle, une respiration qui ne vous sont pas accordés. Vous nous racontez le désarroi des hommes devant l'immensité du monde et la fragilité de leur vie.

Je sais aussi dans quels tourments et quelles douleurs la maladie vous jette actuellement. Cet échange n'a pas vocation à changer le cours des choses mais sachez Monsieur, si cela peut adoucir vos journées, qu'aujourd'hui, vous êtes l'un de nos plus grands musiciens. Certains consacrent leur vie à votre musique, se laissent envahir par elle, deviennent vous, tant ils sont vos frères de cœur et d'âme. Voyez ces morceaux dont vous m'avez conseillé l'écoute, ils sont aujourd'hui connus, joués et aimés de tant de gens! Même si le monde dans lequel vous vivez ne vous rend pas cette justice, le nôtre, pourtant à bien des égards égoïste et matérialiste, vous a donné la place qui vous revient: celle d'un très grand musicien.

J'ai écouté la sonate en La majeur et le quintette à cordes dont vous m'avez parlé dans votre dernière lettre. C'est sûr que ces pièces sont légères et gaies. Je ne les connaissais pas et je les connais fort mal encore: je n'ai pas suffisamment l'oreille musicale pour déjà les apprécier. Lorsque ma mémoire en sera imprégnée, je viendrai en parler plus longuement avec vous. Simplement, je suis heureuse de savoir qu'ils racontent «les insouciances, les amitiés, les rires qui peuplent votre jeune mémoire», pour reprendre vos mots. Il est sans doute possible à un musicien d'écrire une pièce qui ne soit pas dans le ton des sentiments et des émotions qui sont les siens à ce moment-là mais sa musique est tout de même marquée par ses expériences et je trouve qu'elle se charge peu à peu, au fil du temps qui passe, de nuages. Et ces nuages peuvent crever, de manière inattendue, au détour d'une petite note qui, isolée, serait sans pouvoir, mais liée à la précédente, emporte la mélodie dans le chagrin. Comme vous le dites si bien, que cela est éphémère!

Je me permets encore quelques questions et je vous conjure de n'y répondre que lorsque la maladie vous laissera du répit. Lorsque vous composez, jouez-vous sur votre piano ce que vous venez de créer? Et à l'inverse, jouez-vous des notes que vous allez par la suite reporter sur le papier?

Je sais la grande admiration que vous vouez à Beethoven. Je sais aussi que ce géant est mort sans que vous ayez pu le rencontrer. Comment aviez-vous imaginé cette rencontre qui ne s'est jamais faite? Et parmi les nombreuses œuvres qu'il a composées quelle est celle qui emporte votre âme?

Je vous remercie encore du temps que vous prenez à me lire et à me répondre.

Respectueusement,

Maria


Chère Maria,


J'ai reçu votre dernière lettre et l'ai lue avec beaucoup de plaisir et d'émotion. Je vous remercie à nouveau pour ces compliments inespérés que vous m'adressez et que vous adressez à ma musique. Vous employez des mots si justes pour parler de mes compositions que cela me terrifie, presque, et me donne le sentiment d'être mis à nu. Je n'ose vous écouter lorsque vous me dites que votre monde m'estime comme un «grand» musicien et que mes œuvres y sont connues et reconnues. Ce sont des paroles trop douces que j'ai grand-peine à croire tout à fait, elles me semblent comme une liqueur légèrement amère qui réchauffe le corps mais ne manque pas d'enivrer l'esprit. Quoiqu'il en soit, je n'ai jamais recherché la postérité avant tout, et si j'ai voulu éditer, faire jouer mes œuvres, voire en écrire parfois certaines simplement pour me faire connaître, c'était surtout dans le but de m'assurer une condition de vie correcte et des revenus dignes. Ça n'a pas été souvent le cas, malheureusement. Alors, voyez-vous, je préfèrerais mille fois vivre et composer toutes les pièces que les caprices de l'inspiration me dicteront, fussent-elles incapables de rencontrer le succès ou l'estime, plutôt que de quitter prématurément ce monde, pourtant bien hostile parfois, quelles que soient les promesses d'un piédestal posthume!

Mon espoir est donc plus humble que ce vous imaginez peut-être: avant tout, quitter ce lit avant qu'il ne devienne un lit mortuaire, et reprendre, si Dieu me le permet, les chemins de la création musicale.

Je n'ai malheureusement plus guère le temps de m'attarder, si j'ose dire, en votre compagnie. Je finirai toutefois en répondant à vos dernières questions.

La première concernait ma manière de composer, et, sur ce point, je peux vous répondre assez simplement. Je compose avant tout sur la table, armé d'une plume et de papier, les doigts tentant de rattraper les flux de la pensée parfois trop fugitive pour être emprisonnée dans une portée. Ce travail à la fois émotif et cérébral amène le plus souvent à une composition musicale que je m'empresse d'interpréter, sur un piano si j'en ai la possibilité, ou sur tout autre instrument harmonique à ma disposition. N'ayant pas de piano, j'ai longtemps utilisé la guitare pour essayer mes nouvelles musiques. À présent, j'utilise le piano qui trône dans le salon de mon frère Ferdinand chez lequel j'habite. Évidemment, et surtout pour les œuvres pour ensemble et les symphonies, le piano seul ne donne qu'une vague idée de la manière dont pourra sonner l'œuvre. Malgré tout, ce premier essai me permet de corriger quelques erreurs, de rectifier quelques passages. Parfois, ce n'est pas nécessaire et le premier jet convient. Parfois, je dois le reprendre presque entièrement.

Quant au regret de n'avoir jamais rencontré ce grand génie de la musique qu'est Beethoven, il est vivace, bien évidemment. Je ne sais comment se serait déroulée cette rencontre qui n'a finalement pas eu lieu. Après lui avoir témoigné mon respect et l'admiration que je porte à son œuvre, j'aurais tout simplement aimé parler avec lui de musique, que nous évoquions ensemble cet art de la composition qui nous unissait tous les deux - bien qu'à des niveaux différents - et parfois, aussi, il faut bien le dire, nous différenciait. Car je n'apprécie pas également toutes les œuvres de Beethoven, loin s'en faut. Mais j'ai été, peu avant son décès, bouleversé par la création, par Schuppanzigh, de ses derniers quatuors à cordes. L'un d'eux, d'une longueur que l'on a jugée excessive - il possède six ou sept mouvements, si mes souvenirs sont bons - est magistral, d'une science architecturale inouïe tout en étant profond et intensément émouvant. J'ai beaucoup apprécié, lorsque j'étais jeune élève, ses premières symphonies - mais moins certaines «bizarreries» des suivantes. Je garde aussi de cette période le souvenir vivace de son «Septuor», œuvre qui m'est chère, et dont je me suis d'ailleurs inspiré pour écrire à mon tour un «Octuor».

J'espère avoir répondu aussi judicieusement que possible à vos questions. N'hésitez pas, chère Maria, à me réécrire, vos mots sont des douceurs pour moi en ces journées sombres.


Avec toute mon amitié,

Franz Schubert


Monsieur,

Vous avouerais-je que j'ai pleuré en lisant votre dernière lettre? Je me suis sentie envahie d'un trop-plein d'émotions, si vives et si contradictoires.

Et d'abord une peine immense en réalisant brutalement cette envie de vivre qui est la vôtre. Et la tout aussi brutale découverte de l'impuissance de cet échange: il n'y aura que les mots qui passeront le barrage du temps. J'ai du mal à quitter l'andantino de la «Sonate» n°20. J'ai du mal à ne pas penser aux tourments qui sont les vôtres, à ceux qui ont dû accompagner l'écriture de ce morceau, quand la plume courait après les notes, que tout était là ensemble, la souffrance, la musique, les notes pour la dire. J'ai tellement écouté ce morceau que j'en connais les notes une à une, leur intensité. Ce n'est plus désormais une histoire, c'est un morceau de votre vie, c'est votre vie.

Comme je comprends, Monsieur, que vous chérissiez la vie par dessus tout, contre la gloire, contre les honneurs, contre la postérité! Et je comprends bien aussi l'amertume que vous avez ressentie à lire ce que je vous ai écrit, veuillez m'en excuser: que faire de la gloire si c'est la vie qui manque! J'espère qu'à cette heure, il y a malgré tout un peu de soleil qui entre par vos fenêtres et qu'autour de vous, les vôtres vous expriment leur affection. Pour que la peine ne l'emporte pas sur la vie, je voudrais vous dire ici quelques mots que le très grand pianiste d'aujourd'hui, Alfred Brendel, qui est comme un deuxième vous-même, a dits: «J'éprouve une infinie gratitude pour ce que Schubert nous a légué. C'est un miracle absolu». Vous pouvez, Monsieur, laisser votre esprit s'enivrer: ce qui fait de vous un grand musicien, ce n'est pas la vanité des hommes, c'est le miracle d'une très grande musique. Et là, aujourd'hui, dans votre présent, dans ce présent où vous recevez ma lettre, vous êtes vivant. Fasse Dieu que ces mots soient de la douceur pour vous!

Oserais-je maintenant dire que j'ai éprouvé de la joie? La joie de vous lire qui se renouvelle à chacune de vos lettres, celle que me procurent vos compliments; si ceux que je vous adresse sont plus que mérités, ceux que vous me faites sont inespérés, inouïs même! La joie aussi de découvrir, mêlés, l'homme et le musicien. Je ne sais quasiment rien de vous sinon les choses qu'on sait d'un grand homme, les bribes de vie que tout un chacun a déjà entendues quelque part. Je ne vous connais en fait qu'à travers votre musique. Votre dernière lettre lève légèrement un pan du rideau sur votre table de travail, sur le salon de votre frère, le piano qui y trône, votre guitare. C'est très doux. C'est émouvant. Grâces vous soient rendues pour la simplicité avec laquelle vous concevez les choses de la vie, la façon sereine dont vous parlez de Beethoven, le peu d'attachement que vous avez pour la gloire.

Chaque morceau de vous que j'entends est désormais une rencontre: c'est comme si vous veniez me parler; c'est comme si je venais vous écouter. Je sais que la musique est de vous, même si je ne l'ai jamais entendue, car j'y reconnais votre voix.

Le hasard m'a offert hier un bien joli cadeau. J'ai entendu un de vos lieder: «Auf dem Wasser zu singen». Je ne le connaissais pas et l'émotion a été immédiate. Toute la mélancolie d'une promenade en barque; glisser au fil de l'eau, s'éloigner des rives, laisser le silence filer au-dessus du fleuve et les éclats de rire s'éteindre peu à peu, et déjà le soleil qui descend sur l'horizon. La promenade est finie. Le temps ne se retient pas.

Ce lied m'a fait penser à un poème que vous ne pouvez pas connaître mais dont je vous laisse ici les premiers vers, si vous me le permettez:

«Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains»

Je me permettrai aussi une question: pour quelle voix avez-vous écrit ce lied? J'ai voulu le réécouter et je l'ai entendu chanter par un contre-ténor mais aussi par un baryton. Je croyais qu'une partition était écrite pour une voix et une seule?

«L'Hymne à la joie» de Beethoven a été le premier morceau de musique que j'aie entendu. J'avais cinq ans. La «Neuvième symphonie» est-elle l'une des bizarreries dont vous parlez?

Une dernière question si vous le voulez bien: lorsque j'écoute certains morceaux comme l'Andante con moto de votre «Trio en Mi bémol majeur pour piano et cordes» n°2, opus 100, il me semble que vous faites la part belle au piano. Le violon et le violoncelle sont des instruments qui vont chercher loin au fond de nous, qui pénètrent notre cœur et le taraudent mais c'est votre piano qui détient vos secrets, c'est à lui que vous les confiez. C'est lui, qui même en sourdine, derrière les voix puissantes du violon et du violoncelle, joue la petite phrase qui parle si bien de vous. Si on l'écoute bien, c'est votre voix qu'on entend?

Je vous quitte, Monsieur, dans l'espoir de vous lire et dans l'espoir plus grand encore que cette lettre vous trouvera moins souffrant.


Respectueusement,

Maria


Chère Maria,


Merci une nouvelle fois pour votre message, merci de me faire partager vos émotions, si belles et si sincères. Je ne peux bien entendu accepter certains qualificatifs par trop élogieux pour décrire ma musique, et ce serait manquer de raison et sombrer dans la vanité que de les reprendre à mon compte. En revanche, je pense comme vous que la musique est un art vivant, qui nous dépasse, et qui peut atteindre d'autres vies, d'autres temps, au-delà de notre bien éphémère passage sur terre. En lisant vos mots troublants et profonds, je sais à présent que ma musique vit en vous, que vous la ressentez avec force et que, quelque part, vous l'avez adoptée. Cela me rend heureux, plus que toute promesse de gloire.

Comprenez-moi bien, il ne s'agit pas de la fierté de voir mon nom atteindre une quelconque postérité -ce qui ne saurait durer à l'infini, de toute manière, puisque nous sommes voués à l'oubli tôt ou tard- mais du bonheur de savoir que quelque chose est sorti de moi, sous la forme de notes et d'harmonies, et que ce quelque chose que l'on appelle musique, qui semble n'être qu'une création vaine, n'ayant pas la même solidité matérielle que l'œuvre d'un ébéniste ou d'un architecte, qui ne se laisse pas même enfermer dans les portées d'une partition, qui n'est que flux, que passage, cette musique donc est allée jusqu'à vous, est allée en vous, vous a touchée. C'est cela, pour moi, le miracle! Une musique n'est-elle pas finalement qu'un morceau de temps? Cela semble futile, et peut-être même pathétique, de vouloir lutter contre l'œuvre si cruelle, si destructrice du Temps par un art qui, précisément, s'évanouit sitôt éclos. Et pourtant, voici ma musique chez vous, intacte semble-t-il, comme si de mystérieux passeurs s'étaient chargés de faire voyager mes modestes compositions depuis mon monde jusqu'au vôtre. Ce n'est peut-être qu'un rêve, mais quand bien même... quelle douce illusion!

Je me dois tout de même de remplir mon devoir et de répondre à vos dernières questions; je vous promets de modérer mon lyrisme dans les lignes à venir.

Je dois vous avouer que j'apprécie tout particulièrement le lied «Auf dem Wasser zu singen» dont vous me parlez. Ce court moment de musique, assez simple tout compte fait, fait partie des lieder dont je suis le plus satisfait. Vous l'avez fort bien compris, puisque, au-delà de la promenade sur l'eau, le véritable enjeu, si j'ose dire, est la fragilité de notre existence, simple barque sur le fleuve du temps, ce que j'ai tenté de montrer par le flux ininterrompu et doucement mélancolique des notes du piano. Je n'ai rien inventé, d'ailleurs, puisque le poème du comte de Stolberg ne dit pas autre chose, et se termine, je crois, sur ces mots : «jusqu'à ce que je disparaisse dans le temps changeant...». Le poème que vous me citez est fort beau aussi, aurais-je loisir d'en connaître la suite?

Pour revenir rapidement au lied qui nous préoccupe, sachez que celui-ci, comme la plupart des mes autres lieder, n'a pas été composé pour une voix spécifique, mais simplement pour «voix». Libre donc à tout chanteur de l'interpréter selon sa tessiture! Je ne tiens même par rigueur à ceux de mes amis qui les transposent dans des tonalités plus confortables pour leur voix, quand bien même je préfère si possible que l'on garde la «couleur» d'origine!

Quant à la place du piano dans mes œuvres, et en particulier dans le «Trio en Mi bémol majeur», vous avez raison, bien évidemment, lorsque vous dites que c'est lui qui reste l'instrument privilégié auquel je me confie et me livre. Ce n'est pas un hasard si j'ai fait la part belle à cet instrument dans mes compositions, et ce, y compris dans mes lieder où il n'est pas qu'un accompagnement sans importance de la voix, mais une vraie «seconde voix» qui dialogue avec le chant. C'est ainsi qu'il faut aussi comprendre ce trio, un dialogue nourri entre ces trois instruments, chacun avec son caractère et son âme propre. J'ai tenté cependant que ce dialogue ne soit pas trop déséquilibré en faveur de tel ou tel instrument, et qu'une harmonie globale s'en dégage, malgré quelques éclats.

Enfin, vous me parlez rapidement de la «Neuvième symphonie» de Beethoven. Je ne veux pas être présomptueux, voire irrespectueux, en jugeant depuis ma piètre position cette gigantesque œuvre. Il est admirable que Beethoven ait choisi un poème de Schiller, poète immense entre tous, pour les sections avec chœur. L'art symphonique du regretté grand Maître de musique peut ébahir par sa splendeur et son génie, il n'y a aucun doute là-dessus. Mais ce sont pour moi des émotions trop exacerbées pour me toucher vraiment. Je n'ai pas été très sensible aux parties chorales dont la grandiloquence m'a un peu effrayé et qui m'a fait l'effet d'un mélange des genres. Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus à ce propos, ne l'ayant entendue qu'une fois il y a quelques années. J'espère avoir l'occasion de l'entendre à nouveau et de vous en parler avec un peu plus de précision.


Amicalement,

Franz Schubert.


Monsieur,

Quelle joie, à chaque fois renouvelée, de recevoir une lettre de vous! Soyez remercié de ce que vous m'offrez.

Je voudrais commencer en vous demandant de bien vouloir m'excuser pour la façon parfois excessive que j'ai de vous dire mes émotions. Je sais très bien que ma relation à la musique est à fleur de peau, sans savoir aucun, sans rien de «professionnel». Dire ce qu'on ressent en écoutant de la musique est tellement difficile. Les mots restent en deçà, disent mal ce qu'on a éprouvé, déforment. Je m'applique pourtant à choisir ceux qui diront le mieux ce qui m'a bouleversée. Mais je sors parfois si défaite de l'écoute d'un de vos morceaux que je sais que les mots ne diront pas ce que j'ai ressenti. La musique se passe d'eux; ils sont, à l'inverse, un passage obligé pour vous parler. Mais jamais je ne pourrais les choisir raisonnables et froids: aussi, merci d'avoir la patience de me lire et de pardonner le lyrisme, pour reprendre un de vos mots, de ce que je vous confie.

Mes émotions et mon admiration sont de petites bulles sans importance parce que je n'ai pas d'importance. Parce que presque deux cents ans nous séparent, que dans votre présent, vous vous considérez comme un homme «sans importance», que l'idée même de la gloire ne vous effleure pas, alors, si vous le permettez, je ferai comme si je pouvais vous écouter, vous, réellement; comme si j'étais avec ceux qui sont vos amis, sans connaissance de ce qui est votre futur. J'écouterai les nouveaux morceaux - du moins ceux qui me sont nouveaux - que vous aurez composés et ce ne seront que mes émotions et que mon admiration que je vous dirai, ma foi en vous chevillée au cœur. Mais gardez cette joie malgré tout de savoir qu'en ce siècle qui est le mien, on vous écoute et on vous aime.

Si je vous parle si souvent de l'andante de votre sonate n°20, c'est que c'est lui qui m'a ouvert la porte de votre univers et permis d'écouter les morceaux de vous que je connaissais déjà, d'une autre manière. La première fois que je l'ai entendu, un grand silence s'est fait. Ou plutôt, c'est lui qui a engendré le silence. J'ai su là que c'était la voix que j'aimerais définitivement, celle qui parlerait si bien à tout ce que je suis. C'était comme si j'avais suspendu ma respiration, et j'ai arrêté ce que je faisais. Une pause dans le temps. Depuis, lorsque je vous écoute, les mots disparaissent, les idées; les images elles aussi finissent par s'évanouir. Il ne reste rien que votre musique. Ce n'est que lorsque la musique s'éteint que les images reviennent puis les idées. Alors, il faut reprendre les mots, les pauvres mots pour dire ce qui vient de se passer, en sachant qu'on le dira mal.

Monsieur, vous avez raison quand vous dites que nous sommes petits comparés à l'univers et que notre vie ne pèse rien face à l'éternité. Ce n'est pas tant la mort mais cette disparition qui pèse lourdement, cette immensité bien trop vaste pour nous et qui est à l'image de l'ensevelissement dans lequel un jour nous entrons. C'est vrai aussi que la musique peut apparaître comme un morceau de temps, elle qui n'a pas même «de solidité matérielle», pour reprendre vos mots. Mais ce morceau de temps se répète et revit dans tant de cœurs, tant de mémoires. Cette position tragique de l'homme a donné naissance aux cathédrales...

Quand j'étais enfant, et sans doute beaucoup trop jeune, j'ai lu la légende du «Roi des Aulnes». Je suis sortie de cette lecture totalement effrayée. Je sentais le vent et la nuit autour de moi. Je ne crois pas avoir saisi le sens de ce poème ce jour-là. Mais la frayeur que j'ai éprouvée était si grande qu'elle existe -latente, ténue, c'est sûr- encore maintenant lorsqu'on évoque ce texte. Aussitôt, je sens la nuit et le vent. Quand j'ai découvert votre «Erlkönig», j'ai su avant même de l'entendre à quoi je devais m'attendre. Que votre piano est éprouvant, Monsieur! Comment avez-vous fait pour qu'il raconte la peur de l'enfant, la course du cheval et la nuit et le vent, tout cela en même temps? Comment les mêmes notes peuvent-elles dire autant de choses? De même que le père fait hâter son cheval, que j'avais hâté ma lecture, on a envie que le piano se hâte même jusqu'à l'inévitable: mieux vaut la mort que cette course angoissée. On éprouverait presque du soulagement quand tout s'arrête! Et la douceur enjôleuse du chant, lorsqu'il donne la parole au Roi des Aulnes, quel affreux et sombre mensonge, tandis que le piano continue sa course folle et ne cesse de dire la peur de l'enfant. Vous avez écrit là quelque chose de véritablement terrible.

Je ne suis pas assez savante: ce que je dis de la musique est toujours une émotion et je serais bien incapable d'en parler autrement et de voir, comme vous, comment un morceau est bâti. Mais ce que je peux dire, c'est que j’entends bien ce qui vous sépare de Beethoven. Je l'entends mais je ne saurais l'expliquer. Car pour moi, cela se résume à l'émotion que vous me donnez et qu'il ne me donne pas. Je veux dire, mais cela est vrai pour toutes les musiques que j'aime, que la musique de Beethoven ne fait pas en moi ce que, seule, fait la vôtre.

Permettez-moi encore quelques questions. Lorsque vous achevez un nouveau morceau, le présentez-vous à vos amis? Comment cela se passe-t-il? Je suppose que certains d'entre eux pressentent quel musicien vous êtes. Vous encouragent-ils, vous disent-ils leur admiration? Avez-vous joué certaines de vos pièces devant un public, je veux dire, avez-vous donné des concerts?

Avant que vous ne tombiez malade, à quoi ressemblait un après-midi passé avec ces amis dans Vienne? Partagiez-vous des moments heureux dans les célèbres cafés viennois? Alliez-vous aux concerts qui sont donnés dans cette ville? Et maintenant, est-ce qu'en ces jours tristes et sombres, la maladie vous laisse assez de répit pour vous permettre de composer encore?

Je finis en vous donnant le poème dont je vous avais laissé les premiers vers dans mon précédent message.

Mai

«Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment

Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes»


«Mais la barque s'éloigne»: voilà les mots que j'ai eus à l'esprit lorsque votre lied s'est achevé. Guillaume Apollinaire, l'auteur, chante un amour perdu et la fuite du temps, pareil aux sentiments: on ne retient ni l'un ni les autres. Apollinaire est un habitué, si vous permettez l'expression, des chagrins d'amour, un poète qui parle souvent de mélancolie, un homme hanté par la fuite du temps.

Par contre, je n'ai pas lu le poème de Monsieur le comte de Stolberg. Si vous permettez, je ne le ferai pas; ainsi, je peux me laisser aller à votre musique et c'est elle seule qui me raconte cette promenade sur l'eau.

Je vous quitte ici, Monsieur, en espérant que cette lettre un peu longue ne vous ennuiera pas.

Respectueusement,

MariaC


Chère Maria,

Rassurez-vous, et ne vous excusez pas pour vos mots emplis d'émotion: ils me sont d'une infinie douceur, et, par ailleurs, ce langage du cœur n'est-il pas le plus approprié dès lors que nous parlons musique? Les connaissances théoriques et l'analyse sont nécessaires pour connaître les techniques de composition mais je doute qu'elles soient d'une quelconque utilité dès lors qu'il s'agit d'écouter et surtout de «ressentir». Les mots, vous le savez et le dites si justement, sont si faibles, si impuissants. Ils viennent difficilement pour moi aussi dès lors que l'on touche aux tréfonds de l'âme, que la musique peut pourtant exprimer parfois avec une telle évidence... Pourtant, vous parvenez à vous exprimer sur mes compositions avec peut-être davantage de profondeur et de justesse que je ne pourrais le faire moi-même... Cela n'est pas sans me troubler.

Je voudrais vous remercier pour ce que vous dites à propos de ce lied, terrible en effet, qu'est «Erlkönig» - qui a d'ailleurs récemment été publié. Pourtant, pour en revenir rapidement sur la question de la théorie musicale, celui-ci est loin de souscrire aux règles de composition et je me suis permis de nombreuses licences, notamment pour ce qui est du rapport entre le texte et la musique, qui me furent reprochées par quelques amis plus tâtillons. Mais j'avais été absolument «saisi» par le poème du grand Goethe, celui-ci m'avait mis dans un tel état d'exaltation et de fièvre, que la composition qui en a découlé s'est pratiquement faite en un jet. Je ne peux pas vous expliquer cela davantage, c'est un moment de vie presque unique, et je me souviens de la naissance de ce lied comme d'un événement incontrôlable, presque involontaire. Ces notes martelées au piano sont venues elles aussi comme une évidence, pour exprimer l'angoisse permanente qui imbibe chaque vers, chaque mot du poème. Là encore, vous avez saisi cette musique dans toute sa profondeur sans vous arrêter au simple parallèle, très superficiel, entre l'accompagnement du piano et le galop du cheval dans la nuit. (De même, dans «Gretchen am Spinnrade», le piano ne se limite pas seulement à «imiter» le mouvement du rouet, par exemple). Vous me demandez comment les notes peuvent «dire» tant de choses... C'est vrai qu'il y a quelque chose de presque magique dans cette faculté qu'a la musique non seulement de figurer ou de symboliser une image ou un mouvement mais aussi d'exprimer des émotions humaines si profondes qu'elles dépassent le seuil du langage. Croyez-moi lorsque je vous dis que c'est pour moi aussi un événement incompréhensible, dans lequel il me semble parfois n'être qu'un pion.

Venons-en à présent à vos dernières questions, sur lesquelles je tâcherai de ne pas trop m'étendre.

Je présente toutes mes nouvelles compositions, ou presque toutes, à quelques amis proches, tout d'abord, puis à un cercle d'amis plus large, s'il m'en est donné l'occasion. Parfois, il s'agit simplement d'«emprunter» le piano d'un ami, ou, si ce n'est pas une pièce pour piano, de demander à quelques amis violonistes, chanteurs etc., de bien vouloir faire sonner la pièce. J'écoute alors l'avis de mes amis, parfois leurs doutes, leurs interrogations, parfois leur enthousiasme - ce fut le cas, d'ailleurs, pour la «création» d'«Erlkönig». Quant à savoir s'ils m'estiment comme un compositeur de valeur, je pense bien que oui, de même que je les estime en tant que poètes, peintres ou musiciens. Que voulez-vous, nous sommes amis, comment pourrions-nous nous juger autrement?

En revanche, les choses ne sont pas aussi simples en ce qui concerne la diffusion de mes œuvres. Mes compositions n'ont pas toujours la possibilité d'être jouées en public, malheureusement, surtout lorsqu'il s'agit de pièces de grande envergure (symphonies, opéras...). En revanche, la plupart de mes sonates pour piano, de mes lieder, ainsi que de mes pièces de musique de chambre ont été jouées, sinon «en public», du moins devant un cercle d'amis plus ou moins large, dans une de ces soirées de partage et d'amitié que la vie artistique viennoise nous offre. Pour ce qui est des concerts à proprement parler, ils furent très rares. Quelquefois, une de mes œuvres figure dans le programme de telle ou telle salle, comme ce fut le cas pour mon quatuor en la mineur qui fut joué, il y a quatre ans, dans la salle de la Société Philharmonique. Le seul concert (jusqu'à présent...) dédié exclusivement à ma musique eut lieu cette année, en mars, avec notamment le trio en mi bémol dont nous avons déjà parlé.

Il y a plus de six ans maintenant que l'on m'a diagnostiqué une maladie de longue durée malheureusement incurable (elle répond au nom latin de «syphilis»). Cette maladie m'empêche d'être jamais tout à fait rétabli et me rend fragile et vulnérable à d'autres affections, comme celle qui me touche ces dernières semaines et m'oblige à garder le lit. Cependant, cette année, et même le mois dernier, je sortais encore et étais bien portant, autant que faire se peut. Je compte bien me relever donc de cette crise et vivre à nouveau ces après-midis et soirées viennoises que vous voudriez me voir décrire. Je ne pense pourtant pas pouvoir vous dire des choses bien originales sur ma vie viennoise. Elle est celle d'un homme entouré de nombreux amis aimants et de grande valeur, et qui, bien qu'il ne possède aucun logement personnel dans la ville - j'ai souvent été hébergé par des amis ou par ma famille -, se sent chez lui à chaque carrefour, chaque café, chaque place. J'aime cette ville et les gens qui s'y trouvent, malgré une atmosphère quelquefois pesante. Je ne la quitte que très rarement. Davantage que les après-midis (mes journées sont souvent consacrées à la composition), ce sont surtout les soirées qui sont des moments de retrouvailles avec mes amis, nous échangeons vers et musique, nous buvons aussi, je dois bien l'avouer, jusqu'à une heure avancée parfois... Vous voyez, je parle encore de tout ceci au présent, il me faut bien espérer vivre cela à nouveau. Ces dernières semaines, je ne suis pas en état de composer. Je lis, converse avec mes amis, et bien sûr des idées musicales me viennent mais la douleur est trop vive pour me permettre de m'asseoir à ma table et de composer avec la rigueur et la discipline nécessaires.

Je terminerai en vous remerciant pour le poème que vous m'avez retranscrit en intégralité. Il s'en dégage une atmosphère à la fois apaisée et étrange qui serait digne d'être mise en musique, vraiment... Ce monsieur Apollinaire a bien du talent.

Avec toute mon amitié,

Franz Schubert.


Monsieur,


Mille mercis pour votre belle lettre. Mille mercis d'accepter mes émotions alors que je ne serai jamais qu'une amoureuse de votre musique. Et comme tous les amoureux, je croirai dire des choses nouvelles et différentes alors que je ne ferai que me répéter. Mais vos compositions sont si belles; elles sont une grâce au milieu de ma vie et je ne peux que vous en remercier encore et encore.

Merci aussi pour ces détails de votre vie que vous me donnez. Ce n'est pas tant pour les connaître que je vous les demande que pour vous rendre ce que le temps et la notoriété vous ont enlevé: votre part d'homme. Car ce n'est pas toujours aisé, en tout cas pour moi, de réaliser que vous avez un quotidien. Je le saisis intellectuellement, bien sûr, mais tout est faussé parce que vous êtes hors de notre temps. Autant je souhaite, surtout à la première écoute d'une de vos pièces, ne rien savoir d'elle ni de ce que vous viviez à ce moment-là, pour mieux vous écouter, autant un détail de votre vie vous rend soudainement votre part d'humanité qui se mêle alors à la musique. Je connais les grandes lignes de votre vie, celles qui ont suscité les tempêtes que vous avez écrites, tous les voyages intérieurs que vous avez faits, toutes les douloureuses tristesses que disent chacune de vos notes. Je crois aussi que toute biographie ne sera jamais qu'une interprétation alors que votre musique, c'est sûr, est votre voix. Je ne vous rencontrerai jamais mieux qu'en elle. Mais ces détails de votre vie que j'ignorais -votre guitare, les soirées dans les cafés qui se prolongent fort tard dans la nuit- sont précieux pour moi parce qu'ils parlent de vous d'une autre façon.

Durant les quelques semaines qui viennent de passer, je n'ai cessé de vous écouter. J'ai découvert de nouvelles sonates et en ai retrouvé certaines. Mais j'ignorais que j'allais connaître une émotion, d'une si grande violence, que depuis, elle ne me quitte plus. D'ailleurs, j'y suis si empêtrée que j'ai bien du mal à la partager avec vous. Quels voyages intérieurs sont les vôtres! Comme si votre douleur était profondément enfouie et en même temps, aux dimensions du monde. Fine comme une aiguille qui pique le cœur et bien trop vaste pour être contenue dans un homme. Le chagrin est un cri silencieux tant tout est dérisoire, tragique, consommé. Quelle infinie tristesse!

J'ai écouté pour la première fois «Der Leiermann». Quand je vois quelle douleur il a engendrée en moi, je n'ose imaginer celle qui a été la vôtre quand vous l'avez écrit.

J'ai été subjuguée dès la première écoute: ces notes répétées comme si elles ne devaient jamais cesser, les toutes premières sonnant comme celles d'une vielle puis la mélodie, la «ritournelle» commence, douce, envoûtante. Mais bientôt naît le malaise. C'est la première fois que cela m'arrive. Bien sûr, je connais, plus ou moins, ce que dit «Die Winterreise». Mais sincèrement, je ne m'attendais pas à ce qui est arrivé!

Dans ce lied, c'est comme s'il y avait quelque chose en surface et quelque chose en dessous, le visible et l'invisible, deux mondes qui s'unissent pour nous mener là où tout s'achève. Je me sens démunie pour dire ce que j'ai ressenti. Il y a trop de contradictions dans ce que j'éprouve et dans ce que j'entends. Très vite, l'inquiétude m'a gagnée et une tristesse immense qui depuis ne m'a plus quittée. Je vous écoute, c'est vrai, plusieurs heures chaque jour et lorsque la musique s'arrête, il reste toujours quelque chose qui se poursuit. Mais avec «Der Leiermann», c'est tout autre chose. Cette étrange tristesse, lourde et douce, n'a pas cessé en moi. On a beau être en été ici: il y a de l'hiver qui est entré en moi et il y neige doucement depuis. Ce lied m'impressionne profondément.

L'inexorable, c'est sans doute cela: le pire, dit de façon douce. Cette mélodie simple -je ne sais pas si je peux dire cela- et qui se répète finit par donner de l'inquiétude. Elle a quelque chose d’étrange. Mais il m'a fallu du temps pour me rendre compte que c'est le silence né de votre musique qui me met si mal à l'aise. Plus on écoute et plus il y a du silence. Votre musique crée le silence, écrasant. Jamais une telle douceur n'a su dire un tel drame. Et que dire de ce moment où vous demandez et acceptez que tout s'achève? Ce n'est pas seulement la dernière note du lied, c'est la fin de tout. Plus de bruit, plus de mouvement, plus rien.

J'ai écouté ce morceau chanté par un très grand baryton, Dietrich Fischer-Dieskau. La douceur de sa voix emporte l'âme. Lorsqu'il chante, ses yeux regardent au-delà du monde visible: il voit, Monsieur, ce que vous avez vu.

Je sais que j'ai commencé par la fin en écoutant «Der Leiermann». Je ne sais pourquoi j'ai fait ainsi. Je crois avoir l'âme et le cœur têtus, je choisis contre le bon sens et c'est cet entêtement qui a donné à mon monde musical cet air de jardin sauvage. Aujourd'hui, je n'arrive plus à écouter autre chose que ce lied. Même si je sais bien qu'un jour, j'écouterai «Die Winterreise» en entier.

Je suis bien trop triste Monsieur, pour vous parler d'autre chose. J'espère que vous voudrez bien me pardonner autant de chagrin et si peu de retenue.

Respectueusement,

MariaC


Chère Maria,

Quel plaisir de vous lire à nouveau! Pourtant, comme souvent, le plaisir se double de peine. Comment pourrait-il en être autrement puisque nous évoquons ensemble «Der Leiermann»?

Non sans un certain don, vous avez trouvé ce lied qui est une des pages les plus sombres et les plus profondes de ma musique. Une fois de plus, vous êtes allée, si j'ose dire, à l'essentiel... Au sein de ce cycle «Winterreise», c'est un lied d'une forme énigmatique qui choqua plusieurs de mes amis, d'autant plus qu'il n'apporte pas de véritable conclusion et ne donne pas de fin. C'est, si vous le voulez, une sorte de seuil, comme si la voix s'arrêtait tout au bord d'un gouffre, dans l'impossibilité de conclure, sinon dans le silence et l'absence.

Vous dites que le silence de ce lied est écrasant, et vous avez, ô combien, raison. Ce que je ne dis pas dans ce lied, ce que le chanteur et le pianiste ne chante ni ne joue, dessine précisément, en creux, un autre lied, autrement plus lugubre, dont je vous laisse imaginer le titre. Le plus douloureux pour moi, lorsque je parle de ce «Leiermann», n'est donc pas tant la musique elle-même, mais ce qu'elle n'est pas, ce qu'elle pourrait être.

Un des mystères les plus insondables et les plus beaux de la musique est cette faculté de pouvoir exprimer des choses absolument terrifiantes dont l'image ou même la description seraient tout à fait insoutenables, mais de le faire avec la douceur des notes et en préservant, intacte, sa beauté et sa poésie. C'est cette beauté sombre, cachée entre les notes, dans le silence, dans le souffle, dans ce fil du désespoir aussi qui parcourt le cycle entier, que j'ai voulu exprimer à mon tour, et à ma manière.

Si vous avez l'occasion de mettre la main sur le cycle complet (il s'agit de vingt-quatre poèmes du regretté Wilhelm Müller) ou de l'entendre s'il est encore joué dans votre monde, vous pourrez aussi comprendre ce lied comme le seuil d'un chemin de désespoir que chante le jeune narrateur, qui est aussi un peu mon désespoir, vous vous en doutez sûrement. Je me dis que vous aimerez peut-être la nostalgie, tantôt douce, tantôt terrible, du lied «Auf dem Flusse».

Souffrez un dernier conseil: n'écoutez pas trop ce «Leiermann» et tenez-vous à distance du gouffre qu'il vous offre. La mort aussi connaît les ressorts de la beauté...

Au plaisir de vous lire,

Affectueusement,

Franz Schubert.


Monsieur,

Comment renouveler mes mercis? Comment vous dire tout ce que je vous dois? Comment agencer cette lettre quand tout est si mêlé dans mon esprit, les mots de votre dernier envoi, les mots que je voudrais bien choisis pour vous répondre, les bouffées de gratitude qui m'envahissent au milieu des lignes que je rédige quand je pense au bonheur que me procure votre musique? La lettre que vous allez recevoir ne portera pas les marques de tous ces mouvements du cœur ni les temps où je n'écrirai rien parce que j'entendrai l'une de vos sonates ou l'un de vos lieder sonner au fond de moi et que j'oublierai ce que je suis en train de faire. Mais sachez, Monsieur, que, quel que soit l'endroit de ma lettre que vous serez en train de lire, chaque mot y sera toujours plein de respect et d'admiration et que, quel que soit l'état d'âme dans lequel me laissent vos compositions, mes mots sont toujours pleins du bonheur que vous m'offrez.

Je n'écoute plus «Der Leiermann». Mais pour cela, je n'ai pas eu d'autre choix que de ne rien écouter du tout pendant plusieurs jours car la tentation était trop grande d'y retourner. Ce lied sonne encore en moi et ne partira jamais vraiment. Je me sens fascinée. Et triste. Je sais, monsieur, que je ne vis pas les mêmes choses que vous mais ce gouffre dont vous parlez, je ne l'ai pas seulement «entendu»: votre musique m'a «jetée» au bord. Je me suis retrouvée au même endroit que vous. Et même si cela est totalement déraisonnable, j'ai envie d'y retourner. J'ai envie de revivre cette émotion violente que je ne retrouverai sans doute jamais ailleurs. Vous avez raison, certaines choses terribles connaissent les ressorts de la beauté.

Je sais que je vais faire le «voyage» en entier. Le faire et non pas seulement l'écouter. Car je ne crois pas qu'on puisse seulement écouter ces lieder. Et cela m'inquiète un peu et j'avoue que je repousse ce moment. Mais parce que c'est vous qui me l'avez proposé et que c'est pour moi la garantie que je ne sombrerai pas, j'ai écouté «Auf dem Flusse». Merci de m'avoir permis de reprendre le «voyage» même si le commencer, c'est accepter de le finir.

Que c'est particulier la voix d'un homme quand on connaît déjà ce vers quoi il va. Son désespoir est encore plus poignant. Et qu'il y a parfois quelque chose de gênant à vous dire le plaisir qu'on prend à vos compositions alors que c'est de votre souffrance que naît leur beauté. Comme ici, où c'est d'abord elle qu'on goûte. Je ne connais pas les poèmes de Wilhelm Müller (je les lirai plus tard quand j'aurai fait «mon voyage») mais je sais malgré tout que c'est un chagrin d'amour qui le jette dans le désespoir et l'amène jusqu'au gouffre. Mais vous, pardonnez-moi d'en parler, c'est tout autre chose. Comment dire? Entre monsieur Müller et ce gouffre, il y a un chagrin d'amour; entre vous et le gouffre, il n'y a rien. Je veux dire, pas d'intermédiaire. C'est ce que vous vivez. Parce que les mots de monsieur Müller, devenus vôtres par la musique, signifient tellement autre chose! J'imagine que vos amis ont dû rester effrayés d'entendre ainsi votre souffrance.

J'aime toujours la première note d'un morceau, surtout lorsqu'elle est celle du piano. C'est elle qui nous «attrape». C'est le moment où l'on retient son souffle pour que le silence soit grand. La première note de «Auf dem Flusse» m'a «attrapée» et, de note en note, j'ai entendu tous vos tourments, du chagrin auquel on s'abandonne au cri qu'on lance parce que c'est intenable et qu'on voudrait que ce cri nous délivre. Pas de promenade au fil de l'eau ici car il n'y a pas de temps. Ce n'est pas le cours du fleuve que vous regardez mais sa profondeur. D'ailleurs, «Auf dem Flusse» me donne l'impression d'une scène figée. Quelque chose de lourd qui entraîne vers le fond, qui empêche les mouvements. S'abandonner au souvenir, vouloir que cela recommence, demander des réponses, vouloir en arracher au monde et finalement, n'en pressentir - déjà - qu'une. Et les dernières notes, au piano, presque semblables aux premières, et qui finissent comme les vaguelettes du fleuve sur la rive, semblent dire l'indifférence des choses autour de vous. J'imagine le silence atterré de ceux qui vous ont écouté la première fois!

Je voudrais que vous me conseilliez pour écouter «Die Winterreise». Est-il possible de l'écouter en entier en une seule fois? Parce qu'il me semble que ce lied que je viens d'écouter réclame du silence avant d'écouter le suivant. Et cela est sûrement vrai pour les autres lieder: si chacun pèse de ce poids, il faut être très solide pour tout écouter à la suite. Ou bien alors, «Die Winterreise» est tel que le désespoir donne au voyage un mouvement qu'on ne peut interrompre?

Puis-je vous demander aussi une faveur? J'aimerais que vous me parliez d'une de vos compositions, une que nous n'avons pas évoquée, une que vous choisirez. Me dire tout ce que vous voulez m'en dire et que j'irai écouter ensuite. Si je la connais déjà, je l'écouterai d'une nouvelle façon. Si je ne la connais pas, j'aurai ce grand plaisir de la découvrir grâce à vous.

J'aimerais aussi écouter une de vos messes. M'en conseillez-vous une pour commencer?

Avant de finir, je voulais vous dire que j'ai lu «Auf dem Wasser zu singen». En allemand. Parce que c'est la langue du poète, c'est la vôtre, c'est celle des mes grands-parents. C'est celle que je chéris entre toutes mais que je ne comprends qu'à l'écrit. Comme je comprends que ce poème vous ait inspiré! Il est magnifique et contient déjà tellement de musique. C'est vers ce lied que je reviens toujours quand j'ai besoin de m'accorder au monde. C'est lui que j'ai écouté pour renouer avec la musique après «Der Leiermann».

Et puis j'ai écouté les quatre impromptus, opus 90. Le deuxième en Mi bémol majeur m'a ravie: c'est de la lumière, un rêve de lumière, un beau jour d'été où sonnent parfois quelques notes si délicates et si tendres. Merci de cela.

Respectueusement,

MariaC


Chère Maria,


C'est encore une fois avec une vive émotion que j'ai lu votre lettre. Par modestie, ma musique, que vous décrivez d'ailleurs avec des mots si justes, si touchants, vous sert en quelque sorte de paravent afin de masquer votre musique intérieure, vos propres états d'âme et vos troublantes émotions. Vous parlez de ma musique, et vous en parlez si bien, mais plus vous le faites, plus il me semble que vous parlez aussi un peu de vous-même, et que, malgré vous, vous vous trahissez, vous trahissez un peu de votre être profond. Je vous sais gré de ces indiscrétions involontaires car je n'aime pas m'attarder à parler de moi-même ou de ma musique; je préfère contempler la beauté du monde et des êtres qui m'entourent. Déjà, lorsqu'on écoute ma musique, et à plus forte raison lorsque, comme vous, on parvient à la percer à jour, à en atteindre le cœur vibrant, une pudeur soudaine m'anime, j'ai le sentiment de faire un étalage honteux de ma personne, de me dévoiler dans mon intimité. Alors, imaginez la gêne qui me prend lorsqu'il s'agit d'expliciter cela par des mots. Je ne veux pas être de ceux qui tirent une satisfaction égoïste de leur propre observation et ce serait, en outre, une supercherie: ce n'est pas vraiment de moi que proviennent ces compositions dont vous me dites tant de bien (soyez-en remerciée!), mais c'est bien le monde, sa nature et ses êtres, ses beautés et ses peines, sa poésie et sa violence, c'est tout cela qui est entré en moi, comme il peut le faire en chacun de nous, qui est entré si profondément qu'il en a laissé une trace indélébile et pourtant si éphémère: mes pages de musique, comme un cadeau en remerciement des grâces apportées. J'ai été, disons, «disponible» pour accueillir ce monde en moi, comme, à la lecture de vos lettres, je sais indubitablement que vous l'êtes aussi. C'est pourquoi je parlais tout à l'heure de votre musique intérieure. En quoi celle-ci serait-elle moins digne d'intérêt que mes réalisations «extérieures», lieder, symphonies et que sais-je encore?

Nous sommes si peu en ce monde. Le mieux que nous puissions faire est de partager le peu que nous savons, cette infime part de monde qui est entrée en nous, avec nos modestes moyens. Vous le faites à votre manière et je le fais à la mienne.

Toutes ces tergiversations pseudo-philosophiques vous ennuient peut-être! Je vais en venir à l'essentiel: votre requête, qui m'oblige à un nouveau retour sur moi-même, en espérant ne pas paraître trop narcissique. Je le fais toutefois avec plaisir car, comment vous remercier autrement de vos lettres si douces et si bonnes à mon égard?

Voici la composition dont je voudrais vous dire quelques mots: il s'agit du «Chant des esprits sur les eaux», un chant pour chœur d'hommes et petit ensemble à cordes. Je ne sais si vous parviendrez à l'écouter dans votre monde, elle n'a pas connu un grand succès dans le mien. Il est vrai que c'est une composition un peu à part, qui a beaucoup étonné parmi mes amis. J'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois pour parvenir à mettre en musique de manière satisfaisante ce poème magnifique du grand Goethe.

Je vous l'ai proposée d'abord parce que je ne voulais pas vous importuner avec, à nouveau, des œuvres sombres. Il m'aurait déplu de jouer ce jeu douloureux en vous imposant mes pensées les plus macabres. À l'inverse, ce chant baigne, malgré la tessiture grave de l'ensemble, dans une lumière apaisante.

Je vous l'ai proposée aussi parce que je sais votre goût pour mon lied «Auf dem Wasser zu singen» et qu'il y a dans ces deux œuvres, la même volonté de transcrire en musique la beauté fugitive de la nature. C'est une tâche ô combien difficile, c'est pourquoi j'ai tant hésité avant de donner à ce texte cette couleur si particulière, presque exclusivement dans les graves (puisque l'ensemble à cordes n'est composé que de deux alti, de deux violoncelles et d'une contrebasse). Il me fallait trouver ce climat, une sorte de lumière «sourde» de laquelle pourraient émerger les images poétiques si belles que nous a livrées Goethe, ces images troubles, mouvantes, presque irréelles parfois. J'espère être parvenu à plonger ainsi ma musique dans cette atmosphère si souvent ressentie, cette pénombre entre rêve et réalité. J'espère aussi que ce chant de la nature parvient à éclairer un peu de notre propre humanité, à lui apporter un reflet insoupçonné...

Avec toute mon amitié,

Franz Schubert


Monsieur,

En lisant votre lettre, je me suis sentie tellement désolée et surtout si gênée: si j'ai laissé passer des choses de moi, c'est bien involontairement. Quand je vous écris, je me sens enfouie dans votre musique et je croyais ne parler que d'elle. C'est vrai que je vous confie mes émotions mais en le faisant, je pensais vous dire seulement la beauté de ce que vous écrivez. Leur violence n'est que le reflet de votre puissance créatrice. Quels remerciements ne vous dois-je pas puisque non seulement, vous acceptez ces débordements mais vous m'en savez gré!

Cette correspondance n'a de sens que si vous en êtes le centre. Vous lire, c'est encore entendre votre musique. Parlez-moi de vous et d'elle, Monsieur; comme tous vos correspondants je crois, je n'attends que cela. Je comprends que cela puisse blesser votre pudeur puisque je suis aujourd'hui, moi-même, honteuse d'avoir tant dit de moi. Mais à vous lire, s'il y a bien quelque chose qu'on ne trouve jamais, c'est une satisfaction de soi. En m'écrivant, vous m'avez ouvert un univers que je n'osais approcher. Là encore, que de remerciements je vous dois! Quelle que soit la part qui est la vôtre dans cette création, je vous redis ce que je vous avais écrit il y a quelque temps: nous devons vous remercier car de votre don, vous nous faites un cadeau. Et si je devais user d'une formule lapidaire pour dire ce qu'est votre musique pour moi, je dirais qu'elle est un bonheur douloureux.

Je sais bien, c'est vrai, que je vous écris plus que d'autres. Recevoir des lettres en bas desquelles il y a votre nom est un moment doux et heureux qui se renouvelle à chaque fois. Je sais aussi que mes lettres sont devenues peu à peu autre chose que peut-être ne le veulent les règles du jeu. J'aime vous écrire. J'aime vous lire. C'est vrai que je n'ai pas forcément de questions à vous poser, c'est vrai que je viens juste partager un moment, ou plutôt poursuivre un moment car je vous écris et je vous lis comme je vous écoute, dans un même mouvement qui ne s’interrompt pas.

Je voulais vous dire aussi que j'ai trouvé votre lettre particulièrement belle et émouvante, je ne sais exactement pourquoi. Cette disponibilité dont vous parlez m'a touchée. J'ai beau relire vos mots, je ne parviens pas à trouver ce qui me laisse ce sentiment. Peut-être est-ce la simplicité désarmante avec laquelle vous parlez de ce que vous faites, de ce que vous êtes; peut-être est-ce le peu que vous vous accordez dans la création de vos compositions. Peut-être des mots comme «éphémère» ont-ils, lorsque c'est vous qui les dites, un pouvoir semblable à celui de certaines de vos compositions quand tout s'achève et qu'on le sait. Une chose est sûre: il y a de la poésie dans votre écriture.

Votre lettre est tout aussi belle lorsque vous parlez du «Chant des esprits sur les eaux». Je ne l'ai pas encore écouté mais rassurez-vous: il est joué dans mon monde. Mais, même s'il est facile d'écouter de la musique pour nous, il faut tout de même certaines conditions que je n'ai pu réunir pour l'instant. La description que vous en faites est si suggestive que j'ai hâte de l'écouter: ce chant que je ne connais pas encore est pour l'instant, pour moi, un tableau qui décrit la nature comme je l'aime: des verts profonds et des jaillissements d'eau, des passages de l'ombre à la lumière. Je suis sûre aussi que l'impression que vous vouliez laisser y est et sans aucun doute plus forte que ne le disent vos mots. Je vous remercie de ce choix qui prend en compte mes goûts et surtout qui m'évite le chagrin qui naît à l'écoute de beaucoup de vos œuvres.

Je crois que, comme un écrivain n'écrit toute sa vie qu'un seul et même livre, un musicien ne compose qu'une seule et même musique. À vous écouter, il reste toujours cette impression de chagrin, de tristesse, de nostalgie (je ne parle pas ici des morceaux les plus tragiques). À moins que ce ne soit moi qui ne sais pas vous entendre autrement. Pourtant, il m'arrive d'écouter un morceau qui semble être heureux ou léger. Puis, doucement, s'insinue autre chose. Il suffit de rien, une note, la main gauche du pianiste, un accord qui reprend une note simple mais lui donne une couleur tellement poignante que tout à coup, on se retrouve triste et désemparé.

J'ai éprouvé cette tristesse en écoutant le troisième mouvement du «Trio n°2 en Mi bémol majeur». J'avais pris la mauvaise habitude de n'écouter que le deuxième mouvement de ce trio. Parce qu'il est celui qui parle tout de suite au cœur. Mais durant les semaines qui viennent de s'écouler, j'ai écouté le trio en entier et je m'en veux et j'en veux à mes entêtements! Le bonheur, même au prix de vrais chagrins, le bonheur que me donne ce morceau, j'aurais dû le connaître plus tôt. Il me donne des émotions à l'état brut. Certains passages -dommage que je ne sache pas vous dire lesquels- m'offrent un moment de plénitude heureuse. Ce sont souvent des moments qui coupent le souffle. On ne sort jamais indemne de vos morceaux.

Pour revenir au troisième mouvement, il a la couleur que prennent les souvenirs heureux: quand le musicien, comme le poète, les transcrit, c'est que le moment heureux est passé. On peut dire sa lumière, ses éclats de rire, on peut poser dessus un regard tendre: cela ne change rien au fait que c'est un temps révolu. Alors les mots du poète se colorent de mélancolie ainsi que les notes du compositeur. La valse de ce mouvement, enracinée comme une valse de village, porte toute cette mélancolie. Ce mouvement se termine comme une respiration qu'on retient. Du moins, en ai-je l'impression. Comme si vous l'aviez arrêté sur une note suspendue.

J'ai une question à vous poser. Dans quelle mesure intervenez-vous lors de la création d'une de vos œuvres? J'imagine que vous assistez aux répétitions. Donnez-vous des directives? Refusez-vous parfois l'interprétation d'un musicien ou même de l'orchestre -ou de la formation- entier? Avez-vous, vous-même, dirigé une de vos compositions?

J'aurais une dernière question, un peu délicate et que j'ai hésité plusieurs fois à vous poser. Je crains qu'elle ne soulève en vous de l'amertume et je comprendrais que vous n'y répondiez pas. Où trouvez-vous, Monsieur, l'énergie, la force et l'envie de composer? Lorsque l'on sait dans quelles souffrances physiques et mentales vous vivez depuis plusieurs années, on est saisi par ce débordement de création. Et parfois aussi par ce «sursaut» de vie qu'on entend en fin de certains mouvements alors que tout ce qui précède laisse penser que vous allez abandonner.

J'ai encore laissé ici beaucoup de mes impressions. J'espère qu'elles ne vous ennuieront pas.

Respectueusement,

MariaC


Chère Maria,


S'il y a de la poésie dans mon écriture, moi qui ne suis pourtant pas poète, que dire de la vôtre? D'une profonde justesse et d'une profonde beauté... Comprenez-moi, ce n'est pas un plaisir narcissique qui m'anime à la lecture de vos lettres, même si celles-ci sont émaillées de nombreux compliments dont je vous suis absolument reconnaissant. C'est bien plutôt un ébahissement, presque une stupeur, de savoir sa musique écoutée avec une disponibilité et une acuité déroutantes, et si pleinement ressentie. Ce «Trio en Mi bémol» est tout récent et très peu connu: comment pouvez-vous en avoir une connaissance aussi forte vous qui êtes si loin, d'un autre temps, d'un autre monde, inaccessible? Est-ce ma musique qui, à elle seule, parvient à conjurer cet éloignement? Je ne peux le croire tout à fait, moi qui m'escrimais il y a quelques semaines encore, à faire accepter à des éditeurs certaines de mes compositions les plus faciles ou les plus courtes, et qui me bats aujourd'hui contre un ennemi plus sourd et plus redoutable. Il y a certes un mystère dans ce lien qui nous unit, un mystère pareil à celui des rêves qui, la nuit, nous ouvrent des espaces inconnus, et nous bouleversent davantage que les plus vives expériences de notre vie éveillée. Ce mystère, je ne peux ni ne veux l'élucider, tout comme je ne peux ni ne veux saisir l'insaisissable matière de mes visions nocturnes.

Lorsque vous parlez de ma musique, je n'ai donc d'autre réponse que de vous communiquer, comme je le peux, cette étrange émotion.

Un mot, simplement, encore, à propos du «Trio en Mi bémol majeur». J'ai tenté de relier chaque mouvement aux trois autres par des thèmes, des allusions, des couleurs, des rythmes, des sentiments. J'ai voulu donner à ce trio une unité et une cohérence qui manquaient à mon trio précédent. Et cela d'autant plus qu'il y a, dans ce trio, beaucoup d'idées musicales qui s'entrechoquent, bien plus que ne le veulent les règles de composition, d'ailleurs! La plupart de ces idées, y compris celles de ce troisième mouvement que vous avez si bien ressenti, sont déjà plus ou moins présentes dès le premier mouvement. J'espère, par ce biais, être parvenu à plonger ces inspirations diverses et parfois contradictoires dans une même atmosphère qui ne saurait être, vous l'avez si bien dit à votre manière, ni vraiment lumineuse ni vraiment sombre.

Il me faut, pour ne pas abuser de votre patience, répondre à présent à vos dernières questions. La première concerne la création de mes œuvres, et j'ai bien peur que mon expérience en la matière soit bien trop maigre pour vous donner une réponse satisfaisante. Parmi les œuvres que j'ai composées, un très petit nombre a fait l'objet d'une édition et un nombre plus petit encore d'une véritable création, au sens où vous devez l'entendre, c'est-à-dire celui d'une exécution publique. Sous l'insistance de mes amis, je me suis résolu à organiser, il y a quelques mois, un concert qui est, à ce jour, le seul récital public de mes œuvres. S'agissant de pièces de musique de chambre et, pour l'essentiel, de pièces vocales, il n'y avait nul besoin d'un chef d'orchestre, rôle qui, de toute manière, ne me sied guère. En revanche, j'ai été l'accompagnateur, au piano, de tous les lieder de ce concert que plusieurs amis ont bien voulu exécuter avec moi, comme cela se fait aussi souvent lors des concerts privés. Par ailleurs, il y eut aussi au programme le trio en mi bémol dont nous venons de parler!

Voilà pour mon seul concert. Mais je ne vous ai pas parlé ici des messes et autres pièces chorales qui eurent parfois la place dans certaines cérémonies, certaines églises des faubourgs viennois, ou de mon opéra Rosamunde qui fut brièvement programmé à Vienne, à la suite d'une commande (j'eus cependant beaucoup de déconvenues dans le domaine de l'opéra...), ou encore des nombreuses exécutions privées d'œuvres de plus petite dimension, dans le domicile de mes amis, le plus souvent. Dans ces moments finalement assez banals de la vie d'un musicien et d'un compositeur même modeste, je n'ai, quoiqu'il en soit, jamais ressenti le besoin de donner des «directives», pour reprendre votre mot. Je n'ai jamais pensé que le fait d'avoir composé une œuvre me donnait ce droit: en quoi mon jugement de compositeur serait-il plus juste que celui d'un interprète ou même d'un auditeur? J'ai souvent constaté l'inverse en écoutant l'avis de mes amis musiciens, ou en découvrant leurs interprétations. Je le constate encore aujourd'hui en relisant votre lettre...

Votre dernière question est bien difficile. Vous me demandez d'où me vient l'envie de composer. Mais c'est précisément grâce à la musique, grâce à ce besoin de composer (il s'agit en effet bien davantage d'un besoin que d'une envie ou d'un désir) que j'ai pu traverser ces épreuves, sortir de mes souffrances. Nous parlions récemment de mon cycle «Winterreise»: peut-être aurez-vous du mal à me croire, mais la lecture des poèmes de Müller et l'impulsion nette et soudaine que ceux-ci ont générée en moi afin de les mettre en musique m'ont permis de sortir d'une période très sombre et très solitaire. Il ne s'agit pourtant pas de lieder particulièrement enjoués, vous en conviendrez! Mais la musique permet de faire sortir de soi ce qui, sinon, noircirait, par la mélancolie maladive, par la tristesse, l'âme toute entière. Oui, vraiment, la vie me serait atrocement difficile sans la musique. Elle est d'ailleurs atrocement difficile pour n'importe qui, c'est ma conviction la plus profonde. Et il faut tout le secours de le beauté et de l'art pour nous la rendre plus douce.

J'espère que ce «sursaut de vie», qu'en moi-même j'appelle musique, prolongera encore un peu mon séjour ici-bas. Et le vôtre, où que vous soyez.


Avec toute mon amitié,

Franz Schubert


Monsieur,


Comment ne pas être pleine de chagrin à la lecture de votre lettre lorsque vous parlez de votre souffrance et de votre combat? Comment ne pas l'être, à l'écoute de certaines de vos compositions qui ressemblent tant à des adieux? Je crois que peu importe le temps qui sépare ma vie de la vôtre: de vous écouter et de vous lire, j'ai fini par connaître une infinie tristesse. Je n'aurais pas la prétention de me dire votre amie mais je crois que je ressens autant de peine que ceux qui vous entourent. Votre souffrance est dans vos lettres, elle est dans votre musique. Si cette dernière réveille nos propres chagrins, ils s'effacent devant les vôtres, car ce que vous avez à vivre est si cruel. Et la dignité avec laquelle vous le dites ne peut que forcer notre respect.

Il arrive qu'on naisse avec un chagrin au fond du ventre. Je n'ose pas, Monsieur, vous prêter des émotions et des états d'âme qui ne seraient pas les vôtres, j'ignore beaucoup de choses de votre vie mais il me semble que le chagrin est votre compagnon de toujours. La fin de votre lettre est tellement poignante qu'elle me semble dire cela et comme dans un crescendo, vous jetez dans un souffle ce qui vous torture aujourd'hui. Vous avez écrit cette lettre comme vous écrivez votre musique: dans les premières lignes, quelques mots, une phrase, comme une phrase musicale, qui dit la souffrance de manière sourde et fugitive. Puis les dernières lignes, comme un final, qui reprennent ce thème, mais cette fois, développé, plus dur, plus cru, comme un cri de détresse.

J'aurais aimé parler avec vous de votre quintette en Ut mais je crois qu'il y aurait de la cruauté et de l'indécence à le faire. Sa beauté absolue tient à des choses si graves et si lourdes! Permettez-moi seulement de vous dire que ce morceau est tellement plein de vous que vous êtes là, soudain. Ce n'est pas ici, un trait littéraire mais bien quelque chose de réel. Dans le deuxième mouvement, la musique réduit à néant le temps qui devrait nous séparer de vous. Je veux bien croire alors, Monsieur, que l'éternité existe.

Comme je crois et comprends en quoi composer vous sauve. Comme enfin je crois aussi que la vie est parfois atrocement difficile, pour reprendre vos mots. La musique peut, lorsqu'on l'écoute, rouvrir des blessures mais elle seule sait les refermer magnifiquement. Elle donne ce que de toute façon la vie ne donnera jamais. À celui qui compose comme à celui qui écoute.

Comment vous remercier de ce temps que vous prenez pour m'écrire? Comment vous remercier de la gentillesse de vos propos à mon égard et des compliments que vous m'adressez? Comment vous dire l'importance de ce que vous m'offrez et combien je vous en suis reconnaissante? Toutes ces belles pensées qui nourrissent votre texte, ce monde que vous m'avez ouvert, votre espérance qui renaît au moment même où vos mots sont si sombres, tout cela m'est si précieux. Et ces petites fenêtres ouvertes sur votre vie qui donnent de la lumière et de la douceur à votre lettre. Comme lorsque vous m'expliquez que vous étiez au piano pour accompagner les lieder de votre concert. J'ai l'impression de vous voir et cela est une consolation.

Je vais essayer de revenir à des choses plus légères... J'ai enfin pu écouter «Gesang der Geister über den Wassern». Que c'est beau, Monsieur! Quelle paix! Comme on voudrait que vous puissiez encore écrire de tels morceaux! J’espère que votre cœur et votre âme avaient, lorsque vous l'avez composé, les mêmes couleurs que lui. On y respire la paix et un calme inespérés, la nature à la dimension de l'homme, la nature à la dimension de Dieu aussi, la nature qui naît des voix si graves des chanteurs. De m'avoir parlé de ce lied avant que je ne l'écoute m'a donné l'impression de le découvrir comme vos amis découvrent un de vos nouveaux morceaux. Soyez remercié de ce cadeau que vous me faites.

Je voulais aussi revenir sur le trio en mi bémol. Je ne sais pas voir ce qui peut aller à l'encontre des règles de la composition. Mais, ce que j’entends bien, c’est cette façon délicieuse –vous voudrez bien pardonner mon vocabulaire inadapté – qu’ont les instruments de se répondre, de reprendre la mélodie, l’heureuse façon que vous avez eue de donner la parole à chaque instrument et de les faire se passer cette parole.

J’ai entendu ce trio joué par plusieurs formations mais ma préférence va sans doute aucun à un trio bien-heureusement nommé Wanderer. Ces musiciens sont connus pour leur belle complicité, ils ont un jeu clair où rien de ce que vous avez écrit ne se perd. Ils jouent avec beaucoup de tendresse aussi. En fait, ils me renvoient l’image que je me fais de vous.

J'aurais une question que vous trouverez sans doute naïve, mais le mystère de la création musicale reste entier pour moi: lorsque vient juste d'éclore dans votre esprit l'idée d'une nouvelle composition ou que vous êtes pris par cette exaltation dont vous m'avez parlé, savez-vous déjà quelle forme elle prendra? Savez-vous si ce sera une sonate, un trio, un quintette? Savez-vous déjà quels instruments la joueront? Avez-vous déjà sa tonalité?

J'espère, Monsieur, que cette lettre un peu longue, comme toujours, ne vous ennuiera pas. J'espère surtout qu'elle vous trouvera dans un moment où la maladie vous laisse du répit.


Respectueusement,

MariaC


Chère Maria,


Je n'arrive pas tout à fait à m'habituer à vous voir mentionner ces œuvres à peine nées mais qui semblent «déjà», si j'ose dire, avoir connu en votre monde, et en vous, surtout, un cheminement profond et intime. Ce «Quintette en Ut», par exemple, est si récent (je l'ai proposé à mon éditeur il y a un mois à peine) que je n'ai pas encore eu l'occasion de l'entendre. Ce n'est donc pas flatterie ou mensonge que de dire qu'en effet, vous connaissez cette œuvre mieux que moi!

J'essaie, voyez-vous, d'être un peu léger à mon tour. Il le faut bien, en ces jours tristes!

J'ai été heureux de lire que mon lied "Gesang der Geister über den Wassern" a trouvé grâce à vos oreilles. Aux miennes, il procure, vous l'avez pressenti bien sûr, un apaisement salutaire.

Pardonnez-moi de ne pas vous parler plus avant du quintette en Ut. Je n'ai pas la force d'y revenir aujourd'hui. Vos mots sont bien justes: je me suis livré à cette musique comme à une confidente, et peut-être même un peu de mon âme y est encore lovée.

Je peux cependant vous dire quelques mots de la création musicale, même si je ne pense pas pouvoir être un exemple en la matière. Il n'y a pas vraiment de règles qui régissent la naissance d'une composition, en partie parce que les circonstances de création d'une œuvre varient parfois énormément d'une œuvre à une autre (Je ne parle pas ici uniquement des circonstances affectives, ou psychiques, mais aussi, pour être plus terre-à-terre, des circonstances financières: pour une œuvre de commande, par exemple, la question de l'instrumentation, à l'évidence, ne se pose pas!)

Ceci étant, il est un élément qui, très souvent, germe tout d'abord dans mon esprit et constitue dès l'amorce d'une composition son noyau irréductible: cet élément est la mélodie, au départ assez simplifiée, voire sous la forme de simples inflexions peu précises, à la manière des intonations d'un texte parlé. Souvent, d'ailleurs, c'est la musique propre aux mots d'un poème qui m'inspire pour devenir bientôt un nouveau lied.

Mais la mélodie ne me sert pas seulement à dessiner les mouvements, le relief d'une composition encore balbutiante. Elle contient en son sein, comme s'il s'agissait d'un tiroir caché, tout un monde d'harmonies et d'émotions qu'il me faut révéler. C'est alors que les lignes et les courbes mélodiques se chargent de couleurs et de lumière: ces couleurs, c'est, entre autres, ce que l'on appelle la tonalité. Elle est donc décidée très tôt, bien sûr, et est déjà présente dans l'idée mélodique de l'origine, même si cette idée en est à peine une, un soupçon très vague, peu ou pas musical. Mineur ou majeur, bémols ou dièses: une lumière s'installe, on habille la mélodie de pénombre ou de plein jour, dans l'aube hivernale ou dans la chaleur vespérale des soirées d'été. Après, bien après, quand les inflexions mélodiques et les nuances harmoniques se seront précisées dans mon esprit, quand elles commenceront à former, presque d'elles-mêmes, cette matière fragile que l'on n'ose encore appeler musique, après tout cela, il y a aura une forme, il y aura des instruments. Et plus tard encore (mais ce temps intense et condensé est pourtant si court!), il y aura une plume sur une feuille de musique, des barres de mesure, des portées, des rythmes: ces étranges matériaux qui sont au compositeur ce que l'argile est au potier et le bois à l'artisan.

Tout n'est pas que douleur ou désespoir: j'ai voulu vous quitter sur ces mots qui, je l'espère, vous donneront à ressentir ce qu'il peut y avoir de douceur et même de suavité dans la création musicale, et le bonheur de voir une musique naître sous ses doigts.


Amicalement,

Franz Schubert


Monsieur,


Pardonnez-moi d'avoir été aussi longue à vous répondre. Je vous remercie de vos explications sur la création musicale. Il me semble avoir entrevu quelque chose à travers elles, quelque chose d'infime, cela va sans dire. La naissance d'un lied était certainement le mieux approprié des exemples me concernant.

La poésie est un domaine qui m'est familier et c'est aussi, en littérature et dans les arts en général, celui qui se rapproche le plus de la musique: la part faite au rythme et aux sons y est belle. J'aime lire de la poésie et m'imprégner d'un poème au point de dépouiller les mots de leur sens: le sens est confié à la mémoire car, bien sûr, il reste. Mais les mots et le blanc entre chaque mot sont devenus des sons et des silences et de les dire et redire à voix haute finit par faire du poème une «chanson» dont le rythme s'impose peu à peu et se fixe. C'est cette toute petite chose que je crois avoir saisi de vos explications. Le reste est ce don que vous avez, qui m'émerveille et qui reste un mystère pour moi. Mais cela est peut-être bien ainsi, après tout.

Je voulais vous dire aussi que je ne mérite sans doute pas les compliments que vous me faites: il est si facile pour nous d'écouter de la musique, d'en être imprégnés! C'est vrai que, souvent, une seule note de vous «m'attrape», attrape mon cœur ou je ne sais quoi en moi. Mais c'est parce que je peux écouter vos compositions autant que je le veux que je peux ensuite venir vous en parler. Bien sûr, la première écoute m'emporte mais certaines choses ne m'apparaissent que par la suite. C'est d'ailleurs, je l'avoue, un véritable plaisir que ces découvertes faites au bout de la troisième ou quatrième écoute, comme un petit secret révélé, confié à notre oreille et souvent aussi, une clé pour mieux comprendre. Quel miracle peuvent accomplir en nous, une note, un système de notes qu'on n'avait pas repérés à la première écoute! Je ne sais pourquoi, mais cela me donne de la joie.

Permettez-moi de revenir sur «Gesang der Geister über den Wassern». Je vous en ai dit peu de mots la dernière fois. Il me semble que ce lied tient sa bienheureuse quiétude au fait que l'homme n'est qu'un élément, parmi d'autres, de la nature, au même titre que les arbres, les eaux, la lumière. Les émotions, les impressions qui naissent à l'écoute de ce chant sont celles que nous donne la nature et non pas une vision qu'un homme aurait de la nature. Vous nous la livrez là telle qu'elle est, sans l'intermédiaire des émotions et des jugements humains. Une seule toute petite exception mais là encore, je ne saurais vous la désigner: ce sont quelques secondes, dans le dernier tiers du lied, peut-être, où l'on entend les instruments seuls qui se font légèrement mélancoliques et la mélancolie n'appartient pas à la nature mais au cœur de l'homme.

Lorsque j'ai entendu ce lied la première fois, j'ai aussitôt pensé à ces vers, d'un poète que vous ne pouvez pas connaître:

«La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles».

Durant tout ce temps écoulé, j'ai bien sûr écouté votre musique. Si le hasard m'a fait découvrir des morceaux que je ne connaissais pas, c'est plutôt vers ceux que je connaissais déjà bien que je me suis tournée. Et parce que c'est mon instrument préféré, j'ai écouté vos sonates pour piano. La sonate en La majeur, évidemment, mais aussi celles en La mineur, opus 143 et opus 164. Les écoutes qui se multiplient sont comme des visites à un ami, plus ou moins sombres, plus ou moins tristes, mais toujours les mêmes et pourtant différentes. On retrouve et on découvre. Le premier mouvement de la sonate en La mineur, opus 143, me fait voyager même si c'est un voyage bien intérieur et même si là encore, les notes prennent ces mêmes chemins qui sont les miens, tout tracés et que votre musique creuse encore. Des chemins de tristesse parce que je n'en ai pas d'autres.

J'ai aussi écouté la sonate en Sol majeur, opus 78. Il était déjà tard dans la journée et c'est vrai que la nuit emmène parfois notre âme dans des régions que l'on ne connaît pas de jour. Votre sonate est devenue une sonate de nuit, de silence et de solitude. Le silence s'est installé pour moi un peu à la manière de ce qui s'est passé lorsque j'avais écouté «Der Leiermann»: quand j'écoute, je suis dans une attention particulière qui ressemble à une «tension» -je n'ai pas de meilleur mot. La musique remplace le monde et je ne fais rien d'autre que l'écouter. Je la suis, elle m'entraîne, il y a quelque chose en moi qui n'existe plus. Il se passe alors parfois ce phénomène où le silence naît de la musique. Bien sûr, celui de cette sonate ne ressemble pas au silence hanté de «Der Leiermann». C'est celui de la solitude, humaine, quotidienne, douloureuse. On imagine sans peine que ce silence est celui qui vous entoure, que cette solitude est la vôtre.

Il me semble avoir reconnu au début du troisième mouvement, mais plus appuyées et plus lourdes, les notes qu'on entend dans le premier mouvement de votre trio en Mi Bémol.

Dans quelques semaines, j'aurai la joie d'aller écouter votre octuor donné en concert, à l'opéra de la ville que j'habite. Cette écoute, très différente de celle que j'ai quotidiennement, sera ainsi identique à celle qui existe à votre époque. Je connais très mal ce morceau de vous et je préfère le découvrir vraiment ce jour-là, ne pas l'écouter avant. Je me souviens que, dans l'une de vos lettres, vous m'aviez expliqué que vous vous étiez inspiré du septuor de Beethoven pour l'écrire. Puis-je vous demander de m'en dire plus?

Monsieur, je vous remercie encore une fois du temps que vous prendrez à me lire et à me répondre. J'espère que cette lettre vous trouvera dans un moment de répit accordé par la maladie et entouré de l'affection des vôtres.


Respectueusement,

MariaC


Chère Maria,


À votre tour, veuillez m'excuser pour le retard de ma réponse. J'ai ressenti une nouvelle fois, à la lecture de votre lettre, la formidable ouverture de votre esprit à ce que la musique en particulier, l'art en général, peut nous offrir dans ses replis les plus secrets. Mes compliments ne sont pas de vaines politesses: que seraient mes musiques sans un auditoire attentif, disposé à recevoir les émotions vives qu'elles contiennent? Et que deviendrions-nous, humbles musiciens, sans ces cœurs bienveillants, prenant sur eux, comme une charge partagée, un peu de nos peines? La musique est une communication d'homme à homme et il n'est pas si aisé, ni pour le compositeur de l'entretenir, ni pour l'auditeur de la recevoir, de l'apprivoiser. Je devine cependant que vous vivez un temps privilégié, dans lequel chaque musique peut être écoutée et réécoutée à loisir. Y aurait-il tant de musiciens pour jouer, et tant de mélomanes pour écouter? La musique imprègne-t-elle vos vies bien davantage que dans mon monde?

Évoquons, un peu dans le désordre, les pièces pour piano dont vous me parlez dans votre lettre. Je vous dirai quelques mots de mon Octuor ensuite.

En ce qui concerne la sonate en Sol majeur, sachez que le rapprochement entre le Minuetto et le début du premier mouvement du trio en Mi bémol est en fait hasardeux! Il me semble que votre intuition est la bonne: si la mélodie diverge rapidement, les premières notes et, surtout, les harmonies, sont pratiquement identiques entre ces deux pièces. J'ai dû être victime d'une réminiscence involontaire lorsque j'ai composé ce trio, l'an dernier. Cela n'est pas illogique si je repense aux efforts de composition et de mise en forme que la sonate en Sol m'avait demandé! Je suis en tout cas heureux de voir cette sonate compter parmi vos favorites. C'est aussi mon cas... J'espère toutefois que les chemins multiples et mouvementés où vous mène cette sonate ne sont pas tous des chemins de tristesse, et que vous y trouverez, par delà la solitude qui est notre lot à tous, de la douceur, de l'énergie aussi, peut-être même de la fougue...

Malheureusement, je ne peux dire avec certitude quelles sonates vous évoquez derrière ces numéros d'opus très avancés! Je n'ai guère, pour le moment, qu'une centaine d'œuvres publiées. Ces deux sonates en La mineur correspondent peut-être à deux sonates en La mineur déjà écrites, il y a quelques années, mais non encore publiées. Ou d'autres, à venir, et que vous seule connaissez?

Je terminerai par quelques mots à propos de mon Octuor. Je ne sais vraiment que vous dire qui puisse aiguiser votre intérêt, mais sans trop vous dévoiler cette pièce que vous allez bientôt découvrir. Inspiré de Beethoven, cet Octuor l'est sans aucun doute, ce fut d'ailleurs la contrainte du commanditaire de l'œuvre qui voulait que mon Octuor ressemble trait pour trait au Septuor du grand Maître. Je me suis à vrai dire amusé à obéir docilement à cette exigence: l'instrumentation est la même, ainsi que le nombre et la succession des mouvements (selon la mode du «divertimento»), l'atmosphère, aussi, a gardé la gaieté bucolique du Septuor. Pour le reste, je fais confiance à votre ouïe fine et à votre esprit en éveil pour deviner, derrière l'hommage, l'intimité cachée de cette pièce d'apparence courtoise. C'est de la musique de chambre, après tout, malgré l'ampleur de l'instrumentation et quoi de mieux que la musique de chambre pour exprimer les tressaillements de l'âme, dans ses moindres délicatesses? Cette pièce reste pour moi un souvenir apaisant, une respiration bienfaisante à une époque douloureuse et hantée par les pensées funestes. J'espère qu'elle vous apportera un bienfait au moins égal.

Au plaisir de vous lire,

Bien amicalement,

Franz Schubert


Monsieur,


J'avais imaginé que, dans cette lettre, j'allais vous parler de votre octuor. Malheureusement, je ne suis pas allée au concert. Il a tant neigé ce jour-là que les routes étaient impraticables. J'ai ressenti une grande tristesse. Je n'ai pas eu le cœur d'écouter l'octuor comme cela nous est possible aujourd'hui, sans musiciens ni instruments présents. Cela m'a paru bien terne. J'aurais aimé voir les musiciens s'installer, accorder leurs instruments. J'aurais aimé vivre ce moment où l'on se tait, où le silence se fait comme s'il était la première mesure du morceau. Pour y être allée assez souvent, je sais bien cette grande différence d'écoute entre un concert et ce que nous avons la possibilité de faire chez nous. J'aurais aimé surtout, avec les lignes de votre dernière lettre en tête, entendre Beethoven dans vos notes et découvrir derrière, ce que j'attendais le plus: ce qui était vous, votre âme.

Ce qui me désole quand je vous écris, c'est de constater ce fossé entre le pouvoir de votre musique sur mon âme et mon cœur, votre musique qui provoque en moi des choses si violentes, votre musique qui n'est jamais la même et mes mots pour le dire qui sont si pitoyables. Eux restent les mêmes: je ne peux dire ce que je ressens, je n'arrive pas à aller avec ces mots tièdes là où votre musique va et où elle me mène si vite, si facilement, à chaque écoute, pour tout morceau, celui déjà entendu cent fois comme celui qui surgit tout nouveau et déjà qui m'emporte. C'est un échec cruel. C'est la raison pour laquelle je recule parfois le moment de vous écrire.

Souvent, lorsque j'écoute une de vos pièces, j'ai envie de vous envoyer quelques lignes dans ce mouvement immédiat d'enthousiasme. Partager tout de suite l'émotion que je viens de ressentir. Et puis, une fois devant la feuille avec juste des mots, ça ne ressemble plus à rien. Je pense alors à vos amis qui écoutent pour la première fois une sonate ou un lied et qui sont là avec vous, qui peuvent vous dire aussitôt tout ce qu'ils viennent de ressentir; ils ont les mots bien sûr mais surtout, les intonations de leur voix, le silence aussi, et les expressions de leur visage, les sourires, les larmes, le regard; j'imagine ceux qui vous prennent dans leurs bras, vous félicitent en vous serrant les mains. Tout ce langage qui permet de dire bien mieux que les mots ce qu'on ressent.

Mais je n'ai qu'eux. J'aimerais qu'en vous parvenant, ils aient trouvé la grâce d'être pleins de ce que j'ai au fond de moi...

Je viens de découvrir votre sonate pour piano en Si bémol majeur. Même si je n'avais pas la date sous les yeux, je saurais que vous venez de l'achever. J'ai surtout écouté son andante. Je ne sais si c'est de tant vous «fréquenter» mais j'ai eu le sentiment tellement net de le connaître depuis toujours! La première note s'enfonce dans le cœur directement et le thème se poursuit dans une bien étrange douceur. De celles qui laissent épuisé, de celles qui donnent envie de tomber à genoux. La partie mouvementée elle-même est surprenante. Elle rappelle plus des jours heureux mais enfuis sur lesquels on jette un regard empli d'amertume que cette angoisse qu'on sent dans l'andantino de la sonate en La majeur. Il me semble qu'elle dure peu, qu'elle se laisse vite envahir par la tristesse. C'est un été vu à travers des larmes. On est à nouveau dans la douceur troublante du thème initial, cette douceur qui porte d'autres noms bien plus déchirants. Comme vous savez bien, monsieur, aller jusqu'au plus profond de nous: ce chagrin qui s'égrène de note en note et qui ne finit pas. Il y a comme une première phrase, déjà difficile à écouter puis en voilà une deuxième qui nous fait mal et alors qu'on croit que vous avez tout dit, arrive une troisième phrase tellement déchirante. Je m'explique sans doute très mal et je vous en demande pardon. On sent son cœur se serrer, les choses nous échappent, doucement mais sans possibilité qu'on les retienne, comme si on refermait nos bras sur de l'eau.

Dans votre lettre, vous parlez de ceux qui vous écoutent et qui prennent un peu de vos peines. Quand je vous écoute, je me sens défaite et impuissante, là, simplement à juste savoir... Je connais avec d'autres musiciens des émotions très fortes. Avec votre musique, c'est autre chose que je ne saurais expliquer. Vous êtes dans toutes vos notes, une à une. Quand on regarde les gouttes de pluie, dans chacune d'elles, on peut voir le paysage tout entier et la lumière aussi. Il en est de même de vos notes: vous êtes tout entier dans chacune d'elles, avec votre lumière comme avec vos ombres. On reçoit, lorsqu'on vous écoute cette lumière et ces ombres de plein fouet. J'aime lorsque votre musique devient dansante ou chantante parce que je me plais à imaginer qu'à ce moment là un joli souvenir vous a habité, ou qu'une soirée avec vos amis vous a mis le cœur en joie. Lorsque ce sont vos ombres, je rentre dans une sorte d'immobilité, le cœur déchiré.

Monsieur, vous avez raison: notre monde a accès à la musique très facilement. Mais de là à dire qu'il y a plus de mélomanes aujourd'hui, même relativement, je ne saurais vous répondre. Pour nous, Vienne est la capitale de la musique, on imagine un piano, un ténor ou une soprano dans chaque maison, des concerts en permanence dans la ville, dans les cafés, dans les parcs, chez les plus fortunés comme chez les plus humbles. Dites «Vienne» à un Français, il pensera «musique, et valses» aussitôt.

Ce que nous pouvons faire, c'est vrai, c'est écouter de la musique comme nous le souhaitons, autant de fois que nous le souhaitons et celle que nous souhaitons. C'est une véritable richesse et c'est un véritable risque d’appauvrissement de l'écoute parce qu'on sait qu'on peut réécouter et que notre attention n'est sans doute pas la même que celle de vos contemporains. Heureusement, nous pouvons aller au concert. Et nous pouvons aussi choisir de bien écouter la musique.

Il y a beaucoup de musiciens, amateurs et professionnels. Des gens formidables. Certains musiciens âgés déplorent l'arrivée de tant de nouveaux musiciens semblant dire que la qualité n'est pas toujours au rendez-vous. Là non plus, je ne saurais dire.

Je sais qu'un pianiste se consacre actuellement et depuis deux ans à vos œuvres; je l'ai entendu récemment parler de vous et ses mots, beaucoup plus professionnels que les miens, ont cependant dit la même chose: cela m'a réjouie. Il a parlé des chemins toujours nouveaux qui s'ouvraient à chaque fois qu'il vous jouait. Il y avait du bonheur dans sa voix, il y avait du bonheur à l'écouter.

J'aurais deux petites questions. J'ai appris que vous avez parfois distribué vos partitions à vos amis qui les ont eux-mêmes données à d'autres amis et que sans doute, celles-ci ont été perdues. C'est une nouvelle qui laisse triste et déconcerté. Mais vous, qu'avez-vous éprouvé? Qu'en avez-vous pensé? Il y a des musiciens ou des chanteurs aujourd'hui qui partent en quête de musiciens oubliés ou d'œuvres perdues. Peut-être aurons-nous la joie un jour de redécouvrir quelque chose de vous.

Est-il indiscret de vous demander de me parler de votre foi, vous qui avez écrit des messes et mis en musique des psaumes?

Merci, monsieur, une nouvelle fois, de prendre le temps de lire cette lettre bien longue. Merci de celle que vous m'avez envoyée. Que la journée qui est la vôtre dans votre présent soit emplie de paix.


Respectueusement,

MariaC


Chère Maria,


Vous parlez du choix de bien écouter la musique à votre époque où celle-ci semble directe et accessible... Nul doute que ce choix est le vôtre. Vos mots, comme toujours, me sont à la fois doux et terribles: ils vont au-delà des poignées de main, des témoignages d'affection que vous évoquez avec envie, ils sont sans comparaison avec les commentaires, les descriptions creuses de tant de «connaissances» («la mélodie qui monte est fort jolie», «votre Andante est un peu trop triste», «il y a quand même beaucoup de notes»). Tout en ayant la sincérité troublante de vos émotions, ils ont une force et une justesse qui résonnent en moi comme des vérités que l'on partage, que l'on se confie. C'est aussi pourquoi il me faut passer l'agitation de la vie et attendre un calme, physique et mental, pour vous écrire. J'espère que vous voudrez donc bien m'excuser du retard de cette réponse.

Car si nous parlions de danses, de trios, et même si nous avions parlé, sans vos neiges françaises, de ce lumineux octuor, ce serait somme toute plus aisé, nous n'aurions pas, ensemble, à aller jusqu'au fond de nous-mêmes. Mais vous me parlez -et avec quels mots!- de ma sonate en si bémol, si récente, si vive encore en moi, et de son andante... Comment alors y échapper? Comment en parler autrement que de mon cœur au vôtre? La musique, les jolis mots de l'analyse musicale, laissons-les de côté pour aujourd'hui.

Lorsque j'ai écrit cet andante, un étrange et tenace sentiment m'avait envahi. Je ne saurais le décrire autrement que comme un voile qui semblait couvrir mon âme, non pas un voile sombre de deuil, ni même un voile de brumes, mais un voile de lumière blanche, presque opaque. Voyez, les mots me viennent plus difficilement que les notes. Vous avez raison, ce n'était pas la même angoisse que celle à l'œuvre dans l'andantino de la sonate précédente, en la mineur. Ce n'était d'ailleurs ni vraiment une angoisse, ni vraiment une souffrance. Ce sentiment semblait altérer ma vision du monde, ses couleurs et ses lumières, mais aussi transformer mon propre poids, ma propre forme. Suspendu à ce sentiment, j'ai laissé les notes revenir à des souvenirs: ceux qui étaient les plus légers (vous parlez des jours heureux, de l'été...) comme les plus tristes baignaient alors dans une même atmosphère étrange, les uns se teintant d'un trouble que je ne leur connaissais pas, les autres d'une douceur diffuse et incertaine, inédite elle aussi. Comme dans l'andantino, les frissons de cette expérience s'entendent encore dans la fin du mouvement, lorsque le thème initial revient. La mélancolie, cette seconde peau de mon être, fait alors son œuvre...

C'est ainsi que la musique me fait voyager. Je suis heureux que vous aussi, dans votre monde, ayez été, un temps, une passagère à mes côtés.

Mais je ne saurais terminer sans répondre, je l'espère sans longueurs, à vos deux questions.

En ce qui concerne les partitions que j'ai, au gré des rencontres, données à des amis ou prêtées à des musiciens, il est fort probable que certaines soient à présent introuvables. Mais je ne veux pas donner l'impression d'avoir fait cela par pur altruisme puisqu'il s'agissait avant tout, en distribuant ainsi mes œuvres, de favoriser leur diffusion et leur acceptation par un éditeur. Parfois cela a fonctionné, d'autres fois, sans doute, certaines œuvres se sont perdues: c'est un risque assumé. Sachez cependant que j'ai une idée assez nette de là où se trouvent les partitions les plus chères à mon cœur, et que la plupart sont entre les mains d'amis proches.

Je ne pourrai qu'être bref concernant votre question sur ma foi: je suis peu à l'aise pour parler de ce sujet et n'ai vraiment rien d'un mystique. J'ai reçu bien évidemment une éducation chrétienne, mais, en ce qui concerne Dieu, je suis tiraillé en permanence entre la croyance et le doute. En revanche, ma croyance est inébranlable dans la beauté et dans l'art. Est-ce là, après tout, que Dieu réside?


Amicalement,

Franz Schubert


Monsieur,


Je suis extrêmement confuse du retard avec lequel je vous réponds. L'agitation de la vie dont vous parlez dans votre dernière lettre est aussi la nôtre et elle est parfois si forte que notre monde intérieur en est troublé. On est plus ou moins solide face à elle. J'aime le silence et la solitude heureuse. Et pour dire les choses rapidement, cette agitation a été très forte durant cette longue période. Je n'ose plus alors vous écrire mesurant -je vous en prie, laissez-moi le dire- quel grand musicien vous êtes et combien la musique qui vient du plus profond de vous dépasse ce que je pourrais vous dire.

Dieu sait pourtant que vos lettres m'apportent la joie et la paix. Elles sont le prolongement silencieux de votre musique. Votre écriture est belle. Vos mots, quand je les lis, parfois ramènent votre voix. Lorsque vous m'avez parlé de votre sonate en Si bémol, je les ai suivis comme je suis vos notes, et en les lisant, c'était comme si je retrouvais quelque chose que le temps avait effacé. Ce que vous m'écrivez n'est pas pour moi une explication mais une révélation, comme on ramène au jour un souvenir enfoui. Que de mercis je vous dois pour ces bonheurs mêlés à vos mots comme à vos notes!

J'avoue aussi que vous écrire après avoir évoqué cette sonate n'est pas facile. J'ai vécu l'écoute de son andante comme un adieu. Et une image s'impose malgré moi. Je vous vois nous tourner le dos, doucement... Votre musique est le plus beau portrait que nous avons de vous. Il me semble, en vous écoutant, voir ce que vous voyez, sentir ce que vous éprouvez et cette sonate me laisse dans cette tristesse douce qui naît des choses contre lesquelles on ne peut rien!

Pourtant, je n'ai jamais écouté autant de pièces différentes que dans les semaines qui viennent de s'écouler, moi qui ai cette habitude de rester des mois entiers sur un même morceau. J'ai ouvert tout mon monde à votre musique. Je suis passée par tous vos gouffres, tous vos étés enfuis, vos instants lumineux, j'ai pris tous vos chemins. Je n'ai eu que de beaux moments, qu'ils aient été emplis de chagrins, de lumière, d'ombres ou de souffles refusés. J'aimerais tellement qu'une fois au moins vous acceptiez mes compliments qui n'en sont pas mais bien plutôt des bouffées d'enthousiasme et de gratitude. Des compliments de salon, je ne vous en ferai jamais. Mais quand on a été cloué, serré, brûlé, bercé, remué, consolé, qu'on a le cœur tout emmêlé, les yeux rougis et les paupières gonflées, l'âme ravie ou effrayée, qu'on a été ébloui, qu'on a arrêté de respirer parce que vous avez tracé un jour, et d'autres jours après celui-là, des notes sur une feuille, Monsieur, il faut bien qu'au milieu des larmes qui coulent encore et du sourire qui naît, on vous dise merci. Ce merci qui veut dire que ce que vous avez fait est grand!

Au milieu de cette écoute un peu sauvage, j'ai eu une bien jolie surprise: le sanctus de votre messe allemande. Je l'avais écouté enfant sans savoir qu'il était de vous. Je l'avais écouté, ravie, écouté mille fois. Puis, depuis, plus. Retrouver pendant quelques minutes mes oreilles d'enfant a été une émotion particulière. J'ignorais, Monsieur, que je vous aimais déjà à huit ans.

Et au milieu de cette écoute sauvage, aussi, un concert. Des pièces pour quatre mains. J'attendais tant ce moment! La salle, le piano, les deux musiciens qui entrent, les applaudissements, et puis le silence, ce silence qui frémit, plein de notre attente et du monde dans lequel les pianistes s'immergent avant de commencer. Une note, puis une deuxième et la salle a été comme une seule âme, un seul cœur. Tous les souffles suspendus. Et dans l'obscurité, chacun a pris son chemin, avec vous. Vous qui étiez là. Toute la vie, la vôtre, la nôtre. Tant de tendresse et de mélancolie dans le début de votre Fantaisie en Fa mineur. Quelle fragilité sous les doigts du deuxième pianiste quand il rejoint le premier. Comment ne pas être émue et désemparée par ces notes toutes fines, toutes claires et si mélancoliques?

Cette fantaisie, n'est-ce pas votre cœur qu'on suit, ses mille façons de battre et d'aimer? Vous capturez dans vos notes, le fugitif, le trouble, l'invisible. Et on est troublé à notre tour. Les enchantements et les désenchantements qui vous habitent, qui devenaient nôtres ce soir-là, vous les avez «emprisonnés» dans ce petit morceau de temps, celui que dure une fantaisie. Nous les écoutons aujourd'hui. N'est-ce pas ainsi que l'éphémère gagne l'éternité?

J'aurais une question mais je ne sais si vos souvenirs remontent aussi loin. Lorsque vous étiez enfant, je veux dire un petit garçon de quatre ou cinq ans, transformiez-vous déjà le monde en musique? Les voix autour de vous sonnaient-elles comme des mélodies? Composiez-vous en pensée?

J'espère, Monsieur, que l'automne viennois vous accorde un peu de répit. Les formules de fin de lettre sont désespérément semblables mais que puis-je vous dire sinon merci?

Respectueusement,

MariaC


Chère Maria,

J'espère que vous saurez pardonner le retard inexcusable de ma réponse. Vos lettres, pourtant, sont si douces, en ces temps tourmentés et incertains, et je vous en remercie infiniment. Bien entendu, vous avez raison, mille fois raison, lorsque vous mesurez l'impuissance des mots face à la profondeur de la musique —et cela vaut bien autant pour mes mots que pour les vôtre— mais, il y a tant de justesse, tant d'harmonie, si j'ose dire, dans vos lettres, que vous ne devez ressentir vraiment aucune gêne à m'écrire et à me livrer vos sentiments musicaux. Ne rougissez pas de ce que vous pouvez penser et dire, vos mots me touchent non seulement par leur sincérité mais aussi et surtout par les résonances qu'elles créent en moi, par je ne sais quelle grâce abolissant le temps et l'espace et ouvrant, fugitivement, une porte insoupçonnée entre nos âmes.

Sur la fantaisie en fa mineur, par exemple... Son souvenir est encore vif en moi, je l'ai créée moi-même en concert il y a peu, et ce que vous en dites est si juste! Oui, au-delà des sophistications diverses, de technique pianistique, de contrepoint aussi (me replonger dans l'art du contrepoint est un peu une de mes dernières lubies...) qui, je l'espère, ne sonnent pas comme des sophistications vides de sens mais servent l'émotion et la musique, au-delà, donc, de ces technicités, le sujet principal de cette petite sonate c'est bien les tourments et les aléas du cœur, et, vous avez raison, il s'agit du mien probablement (mais en ai-je connu d'autres?). Cependant, j'espère que vous n'y entendez pas la noirceur qui anime certaines de mes compositions, car il n'y a pas, dans cette fantaisie, de sentiment désespéré. Derrière la mélancolie, derrière le tumulte des sentiments, derrière ces atmosphères musicales si changeantes qui s'y succèdent, y entendez-vous malgré tout ce fil qui les relie tous, ce fil qui n'est autre que l'amour, que l'insaisissable sentiment amoureux? Je ne sais si cette pièce est digne d'éternité, il est vain de croire que quoi que ce soit, ici-bas, le soit, mais mon âme est joyeuse à la pensée que cette musique vous touche et fait battre aussi votre cœur.

Avant de vous quitter, je vais vous dire, puisque vous me le demandez, quelques mots de ma petite enfance. Mes souvenirs sont maigres de cette période. Ce que je sais, et ce dont je me souviens, c'est que la maison de mon enfance baignait dès mon plus jeune âge dans la musique, et que j'y ai très tôt reçu une éducation musicale, par le biais de mon père (qui avait appris la musique puisqu'il est maître d'école) et de mon grand frère. On a dit de moi que j'avais de bonnes capacités, ce qui a incité ma famille à me pousser vers les études musicales, auprès d'un maître de chœur tout d'abord puis comme chanteur à la chapelle impériale. Quant à ce que je ressentais moi-même, lorsque j'apprenais et faisais de la musique, je me souviens avant tout d'un intense plaisir. La musique était pour moi une sorte de jeu, mais aussi une manière évidente de m'exprimer. Ma grande timidité s'arrêtait dès qu'il s'agissait de musique. Mais le monde autour de moi n'était pas, dans mon souvenir, un monde musical, de mélodies, de notes, un monde à saisir et à transformer en musique et en compositions comme il peut l'être davantage pour moi aujourd'hui. Il y avait au contraire une frontière forte qui a subsisté longtemps pour moi, entre le monde de la musique et, en quelque sorte, le «monde réel» (même si la réalité est peut-être davantage dans l'un que dans l'autre, qui sait?). Ce n'est que de nombreuses années après que j'appris à faire le lien entre les émotions que je vivais en dehors des cours et des activités à proprement musicales et la musique elle-même! C'est alors que la musique a pu prendre la place qu'elle a aujourd'hui dans ma vie, et qu'elle garde à jamais.


Avec toute mon amitié,

Franz Schubert