Véro
écrit à

   


Franz Schubert

     
   

Beethoven, l'homme

    Cher Franz,

Cela fait très longtemps que je te connais, c'est pourquoi je me permets de te tutoyer (tu peux faire de même envers moi), j'espère que ça ne te dérange pas.

Il paraît que tu «espionnais» Ludwig van Beethoven dans les cafés? Tu peux me dire quelles auberges et cafés il fréquentait? J'espère pour lui que ce n'était pas des lieux trop mal famés. Il paraît aussi que tu n'osais pas approcher Ludwig de trop près, pourtant le Meister ne mord pas (enfin... pas souvent), alors pourquoi? Je vois en toi, mon cher Franz, un gentil monsieur viennois très très timide. Cela devait te poser problème quand tu enseignais! Le grand Ludwig, sur son lit de mort, après avoir été glacial envers toi pendant tout ce temps, regrettait de ne pas t'avoir connu plus tôt. Je ne sais pas si Schindler t'en a parlé. Comment était Ludwig avec ses amis? On le dit très colérique, je crois qu'il était juste malheureux (il y a de quoi, avec sa surdité...), mais j'aimerais avoir ton avis sur cela. J'espère que la maladie dont tu souffres sera vite enrayée, tu es bien trop jeune pour mourir, ta musique te réclame! Je ne prends pas d'avantage de ton temps, je sais que tu es souffrant et en pleine création musicale.

Au fait, pendant que je t'écris, j'écoute ta 8ème symphonie: elle est superbe, toutes mes félicitations pour ces belles oeuvres que tu écris!

Je t'embrasse.

Véro


Chère Véronique,

Je tiens tout d'abord à m'excuser du retard de ma réponse, et j'espère ne pas vous avoir agacé par mon si long silence, en grande partie dû à des soucis de santé m'ayant obligé à garder le lit ces derniers temps.

Je vous remercie pour la sympathie que vous témoignez envers mes oeuvres. Je suis très touché que vous mentionniez une de mes symphonies (je n'ose pas me prononcer sur cette «8ème» symphonie, car, vous savez, il n'y a rien de plus fluctuant que la numérotation des oeuvres...),  en particulier dans une lettre à propos du Grand Maître Beethoven, qui a porté l'art symphonique à d'inaccessibles sommets.

En ce qui concerne toutes vos questions à propos du Grand Maître, je ne saurais malheureusement vous répondre avec autant de détails que vous le souhaitiez. Comme je l'ai raconté dans une précédente missive, je n'ai eu l'honneur de rencontrer le Grand Maître qu'il y a quelques années, en 1822 pour être précis, afin de lui présenter des variations à quatre mains. La rencontre a tourné court, en raison de ma grande timidité et de la forte impression que sa personnalité a exercée sur moi. Je ne l'ai plus revu depuis. J'aurais certainement pu le faire, nous habitions la même ville après tout, mais sur ce point vous avez raison, Véronique, je fus bien trop timide pour l'approcher à nouveau. Vous savez, je ne suis rien, comparé au Grand Beethoven. Autant comparer un petit bourgeois de province et un Empereur...

Non, décidément, ce n'est pas moi qui suis le plus à même de vous informer à ce sujet. Malgré mon cercle d'amis auquel je tiens plus que tout au monde, je suis conscient de vivre quelque peu retiré de la société viennoise. Pour cette raison peut-être, je n'entends pas les rumeurs de toutes sortes. Quand bien même je les entendrais, je n'en crois pas un traître mot. Il en est ainsi de cette histoire selon laquelle Beethoven aurait parlé de moi peu avant sa mort. Ce n'est, à mon avis, qu'un pur effort de mes amis pour me donner l'espoir d'une reconnaissance.

Mais je m'égare, Véronique, et j'ai qui plus est l'impolitesse de ne pas répondre à vos questions. Je ne le puis malheureusement, mais je ne peux qu'espérer que vous puissiez rentrer en contact avec le Grand Maître, dans ce monde de rêves et de brumes dans lequel nous communiquons.

Je vous remercie vivement pour vos souhaits de rétablissement à mon égard, bien que je craigne qu'ils ne soient inutiles.

N'hésitez pas à m'écrire à nouveau, en espérant que je puisse, cette fois-ci, assouvir votre soif de connaissance.

Affectueusement,

Franz Schubert

Mon pauvre Franz,

Mais non, tu ne m'as pas agacée parce que tu ne répondais pas! Tu es malade, tu dois te soigner en priorité, le reste, après! Quant à la musique et à la symphonie en particulier, Beethoven a fait énormément, mais je connais la suite de la pièce (j'allais dire «la suite du film», mais tu ne sais pas ce que c'est). Bruckner et Mahler ont fait beaucoup aussi, tu sais; Beethoven a juste été l'élément déclencheur et tous les compositeurs le suivent.

Toi aussi Franz, tu y es pour beaucoup. Bien que tu ne veuilles pas y croire. Tes symphonies sont parmi les plus belles et tu le rejettes à tort, pour mieux envier Beethoven, qui n'est de toute façon pas le meilleur exemple. Beethoven écrit de très belles choses et tu peux prendre exemple sur lui, mais au niveau de la sympathie, il a intérêt à prendre exemple sur toi!

Enfin, après disgression historique sur la symphonie, retour aux faits. Ta huitième symphonie, dont je te parle, est celle qui est inachevée, écrite vers 1822-1823 et que tu as abandonnée, on ne sait pourquoi (mais toi tu le sais, et c'est tant mieux: garde ton secret à propos de cette symphonie).

Beethoven est donc si impressionnant? Il a une sale tête c'est vrai, il est laid, couvert de cicatrices, il vit dans un taudis, il a l'air méchant, le genre de type qu'on n'aime pas trop aborder mais bon... N'hésite pas à te comparer à Beethoven, tu en es digne, et n'oublie pas que Beethoven, arrivé à Vienne, n'était qu'un bourgeois de province (pour reprendre ton qualificatif) qui a réussi à monter au rang d'«empereur» des pianistes parce qu'il s'est imposé et qu'il a vaincu sa timidité pour le faire. Tes belles mélodies sont bien aussi grandes que celles de Beethoven; elles ne sont pas conquérantes commes les siennes, c'est tout, mais en revanche leur beauté est telle qu'elles doivent être, sans exception, classées parmi les meilleures. Ce n'est pas toujours le cas pour celles de Beethoven. Actuellement, on connaît très bien Marguerite au rouet, Erlkönig, Ständchen, Viola, etc.

Pour ce qui est de Beethoven et de tes oeuvres, Schindler et les autres amis de Beethoven sont formels: il a apprécié, le maestrissime compositeur! Il n'a pas pu se détacher des partitions que Schindler lui avait montrées et dont certaines étaient de ta main. Quelle chance il avait, celui-là!

Crois-tu que ce soit de l'impolitesse que de ne pas pouvoir répondre à une question? Mais non, bien sûr que non! Si on interroge un élève et qu'il ne parvient pas à répondre pour une raison quelquonque, est-ce une impolitesse? Non! Pour ce qui est de Beethoven, je lui ai écrit bien des fois et c'est un vieux grincheux antipathique qui manque de courtoisie et de galanterie, qui ne supporte pas la plaisanterie et qui se fâche pour un rien. Non, vraiment, je ne suis pas trop pour lui écrire, mais j'espère qu'il va se calmer un moment, sinon il va me mettre en fureur, ce qui est très déconseillé!

Une dernière question: est-ce que tu connais Ferdinand Ries, le compositeur? Que sais-tu de lui?

Si tu es trop fatigué ou malade pour me répondre, je ne suis pas pressée, prends ton temps et soigne-toi.

Je t'embrasse,

Véronnica

Bonjour chère Veronica,

Je suis ravi de vous lire à nouveau! Même si vous persistez à me témoigner bien trop d'égards et de compliments, je vous remercie du fond du coeur pour tous ces mots d'affection. Je constate que vous appréciez mes symphonies et cela me touche grandement. Vous-même me parlez à nouveau de cette symphonie inachevée qui semble, par le plus grand et le plus heureux des hasards, avoir connu un plus beau destin dans votre monde que dans le mien. Ce doit être un rêve, vraiment....

Je vous trouve en revanche assez cruelle envers Beethoven. Je dirais même qu'il s'agirait presque d'une méchanceté gratuite. Qu'importe qu'il ait une cicatrice, un caractère bougon ou capricieux? Qu'importe le ton froid de certaines de ses réponses? Qu'importe son «air méchant» ou son habitat? Qu'importent toutes ces considérations superficielles lorsque résonne sa musique, une musique céleste et prodigieuse? Je n'aimerais pas, personnellement, que l'on me jugeât sur mon visage un peu rond, sur mon air réservé ou sur le piètre état de mes finances. De même, je n'aime pas vous entendre parler du Grand Maître sur un ton revanchard qui semble vouloir nous mettre, Beethoven et moi-même, en compétition. Je ne souhaite pas et ne souhaiterai jamais me comparer avec Beethoven, et pas uniquement en raison de l'admiration que je voue à son oeuvre musicale. Je ne veux pas rentrer dans des histoires d'orgueil démesuré. S'il me faut être jugé, que ce soit par ma musique, ma musique seule, sans nulle autre comparaison avec nul autre compositeur qui soit!

Véronique, veuillez excuser mon si soudain et si incorrect emportement, mais la voix qui parle en moi est une des ces voix de la conscience profonde, qui émerge et éclate par moments (sursaut d'estime de soi, ou égocentrisme?) pour faire valoir sa différence, une différence peut-être illusoire.

Je ne vous tiens pas rigueur de ces propos à l'égard de Beethoven, Véronica, car vous me paraissez une femme pleine d'esprit et de passion pour la musique. Vous me parlez de plusieurs compositeurs dont je n'ai pas entendu parler (des noms allemands, il me semble), excepté, bien entendu, Ferdinand Ries. Ce dernier fut un élève de Beethoven, le saviez-vous? Cependant, il a, me semble-t-il, quitté Vienne depuis des années, alors que j'étais encore enfant. J'ai entendu quelques oeuvres de lui dans certains salons où sa musique est très jouée. Je lui trouve un talent certain pour la musique de chambre.

N'hésitez pas à m'écrire de nouveau, ma santé connaît un très léger mieux qui me permet de vous répondre plus rapidement que je ne le faisais alors!

Chaleureusement,

Franz Schubert