Irène Kiss
écrit à

   


Franz Schubert

     
   

Beethoven

    Très cher Monsieur Schubert,

Quel plaisir de pouvoir vous écrire et de profiter de l'occasion pour vous souhaiter une bonne fête. Vos amis ont-ils organisé une Schubertiade? Quel en a été le programme? Quelques sublimes Impromptus? Quelques Lieder? Permettez-moi de vous poser, dès cette première occasion, une autre question. Au cortège d'enterrement de notre cher regretté M. Beethoven vous portiez un flambeau. Parlez-moi, s'il vous plait, de votre relation avec ce grand maître. Vous savez ce qu'on a dit de vous et de Mozart? Vous êtes les magiciens de la musique, Ludwig van Beethoven, le philosophe et Frédéric Chopin, -- un très jeune contemporain a vous, encore élève au conservatoire de Varsovie -- le poète.

A très bientôt vous lire.

Vôtre, Irène Kiss



Très chère Irène,

Je vous remercie tout d'abord de tout coeur pour ces agréables compliments que vous m'adressez, même si j'ai grand peine à croire que mes humbles compositions puissent être ne serait-ce qu'un instant comparées à celle du vénéré Mozart, par exemple. Vous me dites que lui comme moi sommes considérés en votre temps comme «des magiciens de la musique», et cela me flatte et m'inquiète tout à la fois. Je ne parviens pas à imaginer que ma célébrité s'étende ailleurs que dans Vienne, alors comment imaginer mon oeuvre sur le piédestal des grands? J'ai cru un instant que vous faisiez erreur sur la personne, mais vous citez mes lieder ainsi que mes impromptus, alors tout cela me confond. Je suis ravi que ces quelques pièces de ma composition vous plaisent, et j'espère que vous y trouvez un certain intérêt et que cela vous divertit.

Je ne connais pas ce Chopin dont vous me parlez, ce «poète» de Varsovie. Peut-être aurais-je l'occasion de le rencontrer s'il fait un passage par Vienne.

Quant au Grand Maître Beethoven, mon coeur se serre encore à la seule évocation de son nom. J'ai été, il est vrai, le porteur de torche à son enterrement, le 29 mars de l'année dernière. Si ce flambeau m'a été confié, c'est cependant plus dans une dimension symbolique. Je représentais, m'a-t-on dit, la nouvelle génération de musiciens viennois. Il ne faut pas y voir l'indice d'une relation intime avec le Grand Maître. J'ai été et suis toujours profondément admiratif et reconnaissant envers Beethoven. Son influence, en particulier dans ce qui est de la musique symphonique, se ressent dans mes compositions comme dans celles des mes contemporains, et particulièrement ici, à Vienne, la ville où il a fini sa vie et créé tant de chefs-d’œuvre. Que serions-nous tous sans lui? Mais je n'ai jusque là malheureusement pas eu l'honneur de devenir plus qu'un admirateur. Je l'ai bien rencontré une fois en 1822, je lui avais alors montré des variations à quatre mains, que je lui avais dédiées, et je vous avouerais que son charisme et son aura m'ont quelque peu intimidé, pour ne pas dire privé de mes moyens. Je manque de courage pour me présenter une nouvelle fois à lui, car je ne suis qu'un compositeur mineur, après tout. Je crois cependant que le Grand Maître juge mes compositions appréciables. Peu avant sa mort, mon ami Schindler lui avait porté quelques-uns de mes lieder. Schindler m'a rapporté qu'il les aurait aimés. J'espère qu'il n'a pas été contrarié par une certaine indépendance prise dans mes compositions. Beethoven m'a fortement influencé, il est vrai, mais j'ai l'impression profonde qu'au fond de moi je puise des sentiments nouveaux et indistincts.

J'aurais encore tant de choses à dire à propos du Grand Maître, mais le temps me presse, et la fatigue m'envahit. Un docteur doit venir me donner des nouvelles de ma maladie. Mon ami Bauernfeld m'assure qu'aussitôt guéri, nous reprendrons nos soirées de divertissement et de musique, ce que vous appelez d'une façon fort charmante «les schubertiades». Puisse-t-il avoir raison.

J'espère que cette réponse a satisfait vos désirs, et vous remercie à nouveau pour vos bons sentiments à mon égard.

Votre dévoué,

Franz Schubert.