Daphné
écrit à

   

Franz Schubert
Franz Schubert

     
   

À votre époque, Vienne ...

   

Cher Monsieur,


J'ai souvent l'occasion de lire votre correspondance sur Dialogus, ce qui représente pour moi un plaisir évident car, si je ne connais pas grand-chose à la musique, rien ne m'empêche de l'apprécier et je goûte particulièrement le raffinement de la vôtre. J'ai eu récemment l'occasion de l'approfondir un peu car je fais partie d'un ensemble choral, pour lequel je chante d'oreille, ne connaissant pas le solfège, et nous avons passé quelques séances sur votre «Ave Maria». Je me suis sentie particulièrement frustrée de n'avoir pu rendre la beauté de ce que je ressentais: il est heureux que je ne vive pas de mon chant...

Je vous écris à propos de tout autre chose, car le thème de l'Histoire me passionne tout autant. Il existera bien après vous un merveilleux écrivain viennois que j'apprécie beaucoup et qui a eu le malheur d'être juif ce qui, à son époque, s'est avéré être une véritable malédiction. Dans un de ses plus passionnants ouvrages, il parle de Vienne telle qu'il l'a connue et notamment de la place qu'y tenaient les juifs dans la vie culturelle. Vous qui y avez vécu bien avant lui, pourriez-vous me dire comment sont considérés les juifs à votre époque à Vienne? Sont-ils respectés ou, au contraire, méprisés?

Je vous remercie de m'apporter un éclairage d'autant plus passionnant qu'il remonte bien loin en arrière...


Avec tous mes remerciements,

Daphné


Chère Daphné,


Merci pour votre lettre et veuillez m'excuser du retard avec lequel je vous réponds. Merci aussi pour vos mots si gentils à l'égard de ma musique. Je vous encourage vraiment à continuer à faire de la musique, et notamment du chant qui est une des plus belles disciplines musicales. Que vous en viviez ou non n'est pas le principal, à mon humble avis. Je peine moi-même à rapporter un quelconque argent de mes compositions et de mes concerts...

Votre question me surprend quelque peu car je n'ai pas l'habitude d'observer l'Histoire comme vous le faites, à travers le prisme d'une religion. Je suis par ailleurs choqué de ce que vous me racontez à propos de cet écrivain juif: je ne comprends pas pourquoi le fait qu'il soit de confession israélite a été pour lui une «malédiction», qui plus est à Vienne, où la haine des Juifs n'est plus qu'un lointain souvenir et remonte à des temps anciens d'obscurantisme. Je ne dis pas que nous vivons pour autant une époque particulièrement libérale mais je sais qu'en tout cas la tolérance prévaut en la matière. Il y aura toujours des imbéciles qui penseront se faire remarquer en insultant des juifs mais ils ne valent pas qu'on s'intéresse à eux.

Dans le milieu artistique qui est le mien, de nombreux juifs se sont illustrés et bénéficient, non seulement de notre estime, mais aussi de notre amitié. C'est le cas de mon ami Solomon Sulzer qui fut l'interprète de nombre de mes lieder et que je sais par ailleurs très investi dans la vie musicale de sa communauté. Il compose lui-même de la musique juive de toute beauté et, à sa demande, j'ai composé à mon tour, il y a quelques mois, un psaume juif, en hébreu, pour chœur mixte et soliste. Comme vous le constatez, ni la musique ni l'amitié ne connaissent les frontières de la religion.

Bien cordialement,

Franz Schuber


Cher Monsieur,


Merci de m'avoir si gentiment répondu. Je comprends parfaitement que ma question ait pu vous paraître incongrue, mais le siècle précédant celui d'où je vous écris a connu des années fort sombres. L'obscurantisme ancien dont vous parlez n'est jamais complètement parti, vous savez. Il se tapit silencieusement et resurgit au hasard des moments difficiles de l'Histoire. L'époque dont je vous parle a été particulièrement noire et je ne me sens pas en mesure de vous donner plus de détails, que votre conscience ne pourrait certainement pas concevoir...

Un peu avant cette période, un homme a tâché d'inventer une langue unique qui serait adaptée et parlée par les hommes de tous les horizons. Ce projet, qui s'appelait Esperanto, n'a malheureusement jamais pu fonctionner. Il me semble, cependant, que la musique est le meilleur des Esperanto qui soient...

Auriez-vous la gentillesse de me donner le nom de votre psaume? L'hébreu est une langue que je ne connais pas mais que je trouve particulièrement belle à chanter.

Vous en remerciant par avance,

Daphné


Chère Daphné,


J'espère que le monde dans lequel vous vivez est moins sombre et moins tourmenté que celui de l'écrivain viennois dont vous me parliez! La musique ne peut souvent rien face aux drames du monde, mais, vous avez raison, elle est, je le crois aussi, une langue commune capable de tisser des liens, à la fois mystérieux et durables, entre les hommes.

Le psaume dont je vous parlais précédemment est l'expression d'un de ces liens étonnants que la musique crée en vous: moi qui suis pourtant si étranger à la musique et à la culture israélites, la beauté de la voix de mon ami Solomon Sulzer m'a ouvert la porte de cet univers inconnu. Le psaume en question est le psaume numéroté 92 dans la liturgie israélite, c'est un cantique pour le jour de Sabbat. Je l'ai composé cet été, en cette année 1828. Il n'a pas été publié, et je doute qu'il le soit dans l'avenir, je ne peux donc vous donner un numéro d'opus ou une référence plus précise. J'espère toutefois que ces informations vous seront utiles.


Bien à vous,

Franz Schubert