Mylène
écrit à

   

Franz Schubert
Franz Schubert

     
   

Au piano

    Cher monsieur Schubert,

C'est avec une grande émotion que je vous écris. Je suis si heureuse de vous jouer, de partir à votre rencontre au piano, de me confier à vous tous les jours, et j'ai aussi parfois l'impression que vous vous confiez à nous par vos compositions! Je cultive cette belle illusion. Surtout lorsque je m'imagine que, peut-être aujourd'hui, sans l'intervention de vos successeurs, messieurs Schumann, Mendelssohn, Liszt, Brahms... nous serions passés à côté de tant de merveilles!

Justement, au sujet de monsieur Schumann. En 1838, il écrivait un article sur vos «Impromptus» op. cent quarante-deux. Vous seriez très heureux aujourd'hui, car ils ont été publiés. Schumann voit dans ces quatre impromptus une sonate. Il met de côté le troisième cependant. Avez-vous réellement conçu ces «Impromptus» numéros un, deux et quatre comme une sonate? J'ai du mal à me l'imaginer. Concernant le premier «Impromptu» en Fa mineur, je prends beaucoup de plaisir à le jouer. Je me suis permis quelques modifications à l'intérieur, car je pense que votre pianoforte ne devait pas avoir assez de touches (mesures soixante et suivantes); j'espère que vous ne m'en voudrez pas! Avez-vous achevé votre travail dans cette pièce avant de nous quitter? J'ai du mal à m'y retrouver, et je note quelques incohérences entre l'exposition et la réexposition. Dans la si belle partie centrale (j'en pleurerais à chaque fois que je la joue ou l'entends), est noté «con pedale». Ma question peut sembler stupide, mais de quelle pédale parlez-vous? La pédale forte? (Je la mets modérément depuis le début de l'impromptu!) ou bien la una corda? Je pensais davantage à celle-ci. De toutes façons, nos pianos n'ont plus grand-chose à voir avec vos instruments. Et, au même endroit, (mesure soixante-neuf) comment comprendre l'indication «PP Appassionato»? Ce sont deux termes qui paraissent si contradictoires!

Encore une question: le thème développé entre les mesures quarante-cinq et soixante-six ressemble beaucoup à un lied. Est-ce une citation de l'une de vos mélodies?

J'ai encore tellement de choses à vous demander! Brahms édita trois Klavierstücke, connues aujourd'hui sous la référence D946. N'en existe-il pas une quatrième? Prévoyez-vous un troisième cahier d'impromptus avec ces trois (moins une) pièces (je fus très surprise par le caractère de la troisième)? J'aurais encore beaucoup de questions au sujet de ces trois pièces, mais je ne voudrais pas abuser de votre repos.

Une dernière, tout de même, anecdotique: il paraît qu'en jouant la fugue de votre «Wanderer Fantaisie», vous butiez sur un certain passage, et que vous auriez crié «c'est au Diable de jouer cette Fantaisie!». On dit souvent que vous étiez un pianiste assez médiocre. J'ai beaucoup de peine à le croire. Pouviez-vous jouer votre «Roi des Aulnes»? Vos trois dernières sonates? Comment aurait-on pu composer avec tant de poésie sans pouvoir l'exprimer au piano?

Excusez-moi, je suis très bavarde.
À demain, au piano...

Avec tout mon dévouement,

Mylène


Chère Mylène,

Tout d’abord, je suis tout à fait confus mais il semblerait que j’aie égaré votre lettre et que je ne la retrouve que maintenant, ne sachant précisément si le retard de ma réponse est conséquent ou non… Dans tous les cas, veuillez m’en excuser. D’autant plus que votre lettre témoigne d’une si grande connaissance de la musique, d’un esprit si fin et si soucieux du détail le plus essentiel! Ah, cela m’implique bien des efforts, en ces temps, de revenir sur ces pages que vous évoquez, et par lesquelles, à mon grand bonheur, nous avons pu déjà dialoguer tant de fois. Mais croyez-moi, je suis si heureux que nous partagions ensemble ces confidences mutuelles et si reconnaissant envers ces messieurs que vous mentionnez et qui semblent avoir servi la diffusion de mes œuvres, bien que je ne les connaisse pas, sauf Lizst, s’il s’agit bien ici de ce jeune hongrois (Franz Liszt, je crois) qui témoigne, m’a-t-on dit, de dons tout à fait prodigieux au piano… (Ainsi il deviendrait quelqu’un d’important… L’avenir n’est qu’un point d’interrogation pour moi!)

Mais venons-en plutôt à ce qui préoccupe la talentueuse pianiste que vous devez être. Pour une fois, je n’ai pas eu grand mal à reconnaître les Impromptus dont vous parlez, et qui ont été édités il y a à peu près un an de cela. Sur ce fameux nom, vous avez quelque part un peu raison, et ce Schumann aussi. Contrairement à ce que sont de véritables impromptus, il est vrai que chacune des quatre pièces qui composent cet opus ne sont pas conçues pour elles-mêmes et ne fonctionnent pas comme des morceaux isolés. Quelques amis m’ont demandé aussi à l’époque de l’édition de la première pièce en fa mineur pourquoi je n’avais pas plutôt opté pour le mot «sonate». Tout dépend, en réalité, ce que l’on veut bien mettre dans ce mot. Si cet «impromptu» est bien un mouvement de sonate, c’est plus par le souci de structure et de construction des thèmes que je me suis plu à y insérer plutôt que par le respect fidèle d’une forme, par ailleurs si belle et si riche. D’ailleurs, vous parlez vous-même de quelques «incohérences»… Ce ne sont pas là vraiment des incohérences, mais plutôt une latitude de liberté que je me suis permis, en étirant par exemple la partie centrale, entraîné par le bercement de ce motif d’arpèges que frôle ça et là un dessin mélodique, et qui, vous avez dû le remarquer, n’est pas tout à fait ce qu’on attend d’un développement de sonate… Il y a tout de même, dirais-je, une «idée» de sonate dans cette pièce, même si les articulations habituelles sont un petit peu gommées… À vous de ressentir cette idée à votre manière, chère Mylène. «Impromptus» était peut-être un vilain mot pour ces pièces… Mais que voulez-vous, le terme de «sonate» est si chargé, et, soyons honnête, si difficile à faire accepter par les éditeurs, que pour ces pièces oscillant un peu en dedans, un peu en dehors de nos sonates habituelles, s’accordant quelques fantaisies, un retour de thème imprévu ou un apaisement des contrastes par exemple, «impromptu» était un mot facile mais pourtant pas aussi inadapté que le dit votre monsieur Schumann.

Comme je n’arrive pas à mettre la main sur la partition de cette pièce en fa mineur (l’ai-je prêtée, ou égarée?) je vais tâcher de répondre de mémoire à vos questions précises avec, je l’espère, autant de précision que vous. Tout d’abord, à propos de ces notes que vous rajoutez, je serais bien curieux d’entendre ce que cela donne sur votre «nouveau» piano! Est-ce que ces aigus en plus apportent vraiment quelque chose au passage? Vos autres questions concernent surtout l’interprétation de la pièce. Je veux bien vous dire mon sentiment à ce propos, mais je ne veux surtout pas que cela ait force de vérité… La musique dépasse souvent son créateur, ne pensez-vous pas? Pensez-vous que parce que j’ai écrit des notes je les «maîtrise» totalement? Cela serait si triste! Une musique ne vit plus dès lors qu’un seul être au monde l’a entièrement comprise! Il faut qu’elle nous échappe, pour que, vous comme moi, nous courions après elle pour en happer les enivrantes saveurs… Être tendu vers la musique, vers son éphémère réalisation, son évanescence, n’est-ce pas cela le sort – divin – du musicien?

Mais parlons un peu des détails que vous évoquez. Ce pp qui côtoie un appassionato, par exemple. Tout d’abord, le pp s’applique avant tout à l’accompagnement, à la main gauche. L’appassionato vient un peu après, si je m’en souviens bien. Le chant qui s’élève doit, me semble-t-il, être mis «relativement» en valeur. Cela n’empêche pas de rester piano. N’existe-t-il pas des murmures passionnés? Les mots les plus fougueux et les plus intenses ne peuvent-ils pas, parfois, se chuchoter au creux de l’oreille?

Je ne me souviens pas exactement de l’indication con pedale. Je crois qu’il s’agissait de la pédale forte, mais vous pouvez bien entendu employer celle qui vous semble la plus adaptée, comme toujours! La una corda aura l’avantage de donner une atmosphère plus intime à la pièce, mais peut-être y perdrez-vous en unité dans la « texture» du passage…
Quant aux mesures que vous pensez être la reprise d’un lied, ce n’est en tout cas pas volontaire! Si le lied inspire souvent les thèmes de mes compositions instrumentales, je n’en ai pas consciemment introduit ici. Je suis honoré de voir que ce passage ressemble selon vous à un lied, c’est donc bien un thème cantabile et je prends cela comme un compliment!

Enfin, pour ce qui est des Klavierstücke (qui sont des compositions assez récentes), il n’y en a bien que trois. Appelez-les «impromptus» si vous le voulez, puisque je ne souhaite pas les publier (mais apparemment, un certain Brahms s’en est chargé…). Je comprends qu’elles puissent vous surprendre… Je ne suis pas sûr d’être véritablement satisfait d’elles, bien que je trouve certains passages assez réussis. Peut-être faudrait-il, si le temps m’est donné et si ma forme physique s’améliore, que je les retravaille un peu…

En attendant, chère Mylène, je vous écris, et m’éternise quelque peu! Vous n’êtes pas la seule à être bavarde… J’ai l’impression d’avoir passé un peu de temps avec vous en discutant ainsi. Je suis ému de voir mes humbles compositions jouées par vous et vos contemporains, et il est à la fois si troublant et si enthousiasmant de pouvoir en parler ainsi avec vous. Vous me faites l’honneur de jouer mes pièces, et dès lors qu’il s’agit de piano, et de musique, il me semble que la communication dépasse toutes les frontières et tous les temps…

Dans l’espoir de vous relire,

Bien à vous,

Franz Schubert