Michèle
écrit à

   


Franz Schubert

     
   

Amour

    Cher Schubert,

Je vous aime à tout jamais. Je vous fréquente depuis longtemps. Jouer vos sonates, impromptus, moments musicaux, trios, quintettes et lieder comble ma vie, me fait comprendre toute la subtilité de vos multiples états d'âme.

Je souhaite que de là où vous êtes, vous ne soyez pas mécontent de moi.

Michèle




Chère Michèle,

Je suis très touché par votre lettre et je ne sais que vous dire... je vous remercie du fond du coeur tout en vous renvoyant le compliment gracieux que vous me faites: vous devez avoir une âme des plus subtiles et des plus belles, car vous parvenez à saisir, par la musique, par des notes, des harmonies, des mélodies, ce que toutes ces sonorités renferment au plus profond d'elles-mêmes: l'âme de son compositeur. La musique est pour moi le moyen d'expression le plus immédiat, le plus direct. Je ne peux exprimer ma tristesse, ma joie, ma mélancolie par des mots, je ne suis pas un Goethe ou un Müller. Je ne suis qu'un modeste compositeur et je ne parle que par ma musique. Et je suis si heureux et si ému que vous avez entendu mes appels lointains, tous ces cris majeurs et mineurs que j'ai lancés vers l'Oubli.

Parlez-moi un peu de vous Michèle: composez-vous? Êtes-vous musicienne? Pianiste peut-être? J'aimerais tant vous relire.

Votre dévoué
Franz Schubert



Cher Schubert,

Quelle émotion en lisant votre lettre.

Quel cadeau bouleversant.

Aucun mot n'a pu et ne pourra jamais aller aussi loin dans les secrets et dans la complexité de l'âme humaine que votre musique.

Je pense souvent à cette dernière année de votre vie dans laquelle vous avez composé les plus grands chefs d'oeuvres de la musique.

Je ne sais pas bien mettre des mots sur ce que la musique me fait éprouver, mais la votre parle à mon âme comme aucune autre musique. Il m'est arrivé parfois lors d'un concert, en jouant l'une de vos trois dernières sonates d'avoir le sentiment qu'entre vous et moi il n'y avait que votre musique. Plus d'instrument,plus rien d'autre que vous... donc votre musique et moi qui la faisait vivre avec tout l'amour que j 'ai pour celle ci.

Oui, je suis pianiste et j'ai beaucoup joué l'une de vos sonates; celle en La Majeur (1828). Je la porte en moi depuis longtemps ,je respire avec. Le deuxième mouvement de cette sonate avec ce «Sturm» du milieu est un sommet de la musique! Mais je ne vous aime pas parce que vous êtes un «sommet»,mais parce que vous le musicien de l'errance, de la tragédie, de la nostalgie, de la mélancolie, vous avez su exprimer tout ça avec une simplicité poignante... et vos brefs moments d'optimisme en sont encore plus beaux.

J'ai joué aussi toutes vos oeuvres de musiques de chambre et j'ai accompagnée tous vos cycles de lieder j'ai joué toutes vos sonates, moments musicaux, impromptus, et en bis je joue toujours votre «mélodie hongroise»...

J'ai envie de vous embrasser..

Michèle



Très chère Michèle,

Merci infiniment pour votre réponse.

Décidément, les mots sont impuissants pour exprimer les sentiments qui nous lient. Vous qui parvenez à comprendre la tempête de mes émotions, vous qui saisissez mes plus intimes sentiments de mélancolie ou d'effroi, quelle formidable musicienne vous devez être!

Chacune de vos phrases laisse percevoir une compréhension fine et aboutie de la musique dans toute sa profondeur. Quel enchantement que de vous imaginer interprétant mes oeuvres, vous, la talentueuse pianiste!

Vous en savez tant sur moi. Cela me fait presque peur. Vous me parlez de mes dernières oeuvres, moi qui crois que chacune de mes oeuvres sera la dernière, moi qui les vois une à une tomber dans la mort.

Ah! la sonate en La majeur: sentez-vous cette réexposition qui frémit après l'orage, qui tremble d'un frisson de mort? Y sentez-vous mon âme terrorisée, blottie dans une douce oscillation?

Chère Michèle, cher songe, chère vision d'un au-delà inaccessible et pourtant si proche, revenez me hanter!

Et s'il est vrai qu'entre vous et moi, il n'y a que la musique, continuez à parler pour moi, parlez avec vos doigts enchanteurs, et faites s'envoler les notes, par centaines, par milliers, jusqu'à moi.

Franz Schubert