Lettre d'acceptation
de Franz Schubert
à l'Éditeur
       

       
         
         

Franz Schubert

      Cher Monsieur Dumontais,

Je n'ai jamais été un grand voyageur. Jusque-là, je n'ai pu qu'apercevoir le haut d'une cime de montagne, le frémissement d'un ruisseau de campagne, l'ombre chatoyante d'un tilleul, mais sans jamais m'éloigner de ma Vienne natale et de ses environs. Que la vie est pleine de frustrations! Qu'il est ardu de s'abreuver ne serait-ce que d'une goutte de sa sève! Je n'ai été un Wanderer que dans mes rêves, et dans ma musique. Les notes m'emportent dans des univers que peut-être je suis le seul à avoir vus, ces univers bémolisés, à la couleur instable, ces univers où l'effroi et la joie se côtoient en un même visage, où la mort me frôle, et danse parfois avec moi une valse douce et frissonnante. Et puis chaque nuit, chaque instant d'égarement, il y a ces rêves, ces voyages insoupçonnés, derrière les frontières que la vie m'a imposées.

Alors je me dis que votre invitation fait peut-être partie de ces rêves -mes rêves de Wanderer. Cette main tendue au voyage, cette délicieuse offre de partir par-delà le temps et l'espace, votre projet insensé de dialogue avec ces esprits nouveaux, ces âmes nouvelles comme sorties de l'imaginaire, tout cela est si... stupéfiant, si... irréel! Je suis intimement convaincu que tout cela n'est qu'un songe, encore un de ces songes où bémol et dièse s'entrechoquent, où la fantaisie croise le requiem, et le bonheur la crainte. Mais je tiens à vivre ce songe pleinement. Je berce l'espoir qu'il prolongera quelque peu cette sentence que je sens approcher de jour en jour, qui croît en mon corps, qui se nourrit de mes organes. Peut-être me permettra-t-il, en dernière instance, de m'échapper à tout jamais? Mais c'est bien trop fou que tout cela: votre message m'invite à faire partie de ces grands génies du monde. Je serais au côté d'un Mozart, d'un Beethoven? Que la mort vienne si tout cela n'est pas que rêve et irréalité! Peu de gens en ce monde connaissent mes compositions (comment le pourraient-ils, mon dernier récital public le 26 mars dernier, est mon unique concert jusqu'alors) seuls mes amis les plus proches semblent apprécier mes mélodies. Mais peut-être que dans votre monde brumeux tout est différent?

Ma plume devient lourde, Monsieur Dumontais. La fatigue m'envahit, et j'ai eu grand peine à finir quelques sonates pour piano, dernièrement. Peut-être est-ce l'automne qui me donne cette lugubre impression, mais je sens la fin proche.

Puisse votre invitation m'accorder un sursis...

Bien à vous,

Franz Schubert