Vive le Roy!
       

       
         
         

Montjoy

      Citoyen Robespierre,

Je ne te gratifierai point, dans cette lettre, d'un vouvoiement que le peu d'estime que je te porte rendrait bien incongru. Ta vie, tes faits, me sont connus, et je dois avouer que le mépris qu’ils m’inspirent me rend incapable de te vouer une quelconque admiration. Érigé en «icône» par les hagiographes bien-pensants de la République, tu as à tes pieds, en France, de nombreux admirateurs. Je ne suis pas de ceux-là.

Royaliste de cœur, fier de l'histoire majestueuse de nos grands rois (qui surent si bien défendre et incarner notre pays), je ne peux et ne veux me reconnaître dans l'héritage républicain que tu nous as laissé, et qui est désormais «norme» en France - héritage corrompu, où l'on confond «égalité» et nivellement par le bas, où l'on oublie les devoirs de tous au profit des «droits» de chacun, où liberté rime avec mépris des lois... Belle France républicaine que tu nous as léguée! Tu vas certes me répondre que c'est là une application dévoyée que les Français font de l'idéal républicain, et je te répondrai: peu importe. On ne juge pas une idéologie à sa théorie mais dans son application pratique.

Je ne m'attarderai évidemment pas sur les massacres que toi et tes laquais républicains ont commandités au nom d'un idéal de «justice» et de «vertu». Je profiterai cependant de cette lettre pour rendre hommage à tous ces héros de la Contre-révolution, souvent jeunes, pétris d'idéal, d'amour pour leur Roi et leur patrie, et qui prirent vaillamment part aux insurrections royalistes de l'Ouest français. Chouans bretons et normands, Géants de 1793, tous simples paysans anonymes dévoués à la Cause, nobles valeureux (dont le très grand Prince de Talmont): que votre souvenir résonne en nos âmes royalistes. Grands vous fûtes. Vous êtes la France éternelle, radieuse et pleine de gloire!

Tu l'as donc compris, risible «citoyen» Robespierre: tous tes efforts ont été vains. Du Comité de Salut public (dont tu fis partie avec le tortionnaire Saint-Just) à la loi du 22 prairial an II (permettant l’exécution de tout accusé sans audition de témoins ou interrogatoire, sur simple «preuve morale»), tes manœuvres dictatoriales n'ont pu venir à bout de notre présence, nous royalistes, en France.

Combien sommes-nous à présent? Quelques milliers peut-être. C'est peu, mais c'est là suffisant pour maintenir la flamme de l'espoir et attendre le retour de notre roi.

Je ne te salue pas, «citoyen»!

Pour Dieu et le Roy!
Rembarre!

PS: Et prends garde à ta mâchoire: un accident est si vite arrivé...
         
         

Robespierre

      Certes, c'est un grand honneur que quelqu'un se prévalant du titre de Duc de Bretagne, aristocrate et résolument royaliste daigne m'écrire. Le citoyen Saint-Just m'ayant averti qu'il avait reçu, lui aussi, une marque d'intérêt de votre part, eh bien, tout le plaisir est pour nous. Pour ma part, je suis très flatté de ne vous inspirer que le mépris et très heureux d'apprendre que vous ne me vouez aucune admiration; c'est là le meilleur compliment que puisse recevoir un républicain sincère de la part de tout ami des rois.

Lorsqu'un contre-révolutionnaire se donne la peine de prendre une plume et écrire quelques lignes à l'attention d'un républicain, c'est souvent pour déverser son fiel vénéneux, pleurer ses comparses et maudire et calomnier la république et ses défenseurs, jamais pour s'avouer fautif et ridicule. J'aurais pu vous répondre que vos amis, ces «simples paysans dévoués à la cause», ces bêtes féroces, étaient très avancés dans l'art des massacres et boucheries, bien évidemment, «sans audition de témoins ou interrogatoire». Que la cause dont ils se sont fait champions, profitait non à eux, mais surtout aux prêtres fanatiques et aux nobles comme vous qui incitaient au carnage sans pitié. Que je trouve écoeurant que vous, qui semblez être répugné par l'effusion de sang humain (en l'occurrence, celui de vos «valeureux chouans»), ne dites mot sur les victimes tombées de l'autre côté du drame; sans doute elles ne valent point votre compassion, ce ne furent que des bleus, des gueux, des sans-culottes, peu de choses...

Mais tout cela, je ne vous le dirai point. Nous n'avons pas ni les mêmes idées, ni les mêmes idéaux, car il ne peut y avoir que rien de commun entre la République et ses ennemis. Mieux, je vous donnerai plutôt un conseil: ne cherchez même pas à vous reconnaître dans la république, car ses valeurs ne sont certainement pas les vôtres, et ses chemins ne sont évidemment pas vos chemins. La république est inaccessible pour quiconque avoue ne pouvoir se figurer l'égalité, la justice et la vertu autrement qu'entre les guillemets et qui, né libre comme tous les hommes, s'asservit lui-même et veut avoir un maître nommé roi, pour pouvoir se prosterner à ses pieds.

Combien vous êtes aujourd'hui qui se prétendent royalistes? Un groupuscule misérable qui me fait tout simplement pitié. Aujourd'hui, vous ne présentez plus aucun danger et mériteriez non pas la guillotine, mais juste un asile pour les aliénés. Dans votre attente chimérique, vous ressemblez à ces Bretons, qui, prisonniers de leurs stupides superstitions, attendent toujours le retour du roi Arthur, paraît-il. À la bonne heure,

Maximilien Robespierre
qui n'a nul besoin de vos salutations, encore moins de vos plaisanteries de mauvais goût dignes des aristocrasses.
         
         

Montjoy

      Citoyen «de» Robespierre,
 
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le sang de Danton n’étouffe pas ta langue fourchue. J’apporterai quelques menues corrections et remarques à tes propos.
 
Tu parles de mon «fiel vénéneux» là où il n’est question, dans mon courrier, que d’honneur et d’idéal. Dois-je en conclure que ces notions sont trop étrangères aux citoyens de ta sorte que vous ne sachiez les reconnaître? Tu décris les vénérables chouans comme des «bêtes féroces» avancées «dans l’art des massacres et boucheries». C’est bien là la remarque caractéristique des républicains fanatiques et endoctrinés par une lecture partiale de l’histoire.
 
S’il y eut bien, comme tu le dis, des «massacres» (répréhensibles) perpétrés par les insurgés de l’Ouest, je te rappellerai que ceux-ci répondaient aux atrocités, bien plus nombreuses, de la soldatesque républicaine envoyée dans l’Ouest pour y établir la République à coup de baïonnette. Les soldats tombés «de l’autre côté du drame» ne méritent donc pas un mot de compassion: ils faisaient partie des bourreaux, et non des victimes. Pleure-t-on sur le cadavre des oppresseurs? Tu devrais savoir que non, toi qui t’enorgueillis de lutter contre les «tyrans».
 
Ta mémoire historique étant pour le moins sélective, je te rappellerai plusieurs faits. D’une part, le mécontentement né de la vente des «biens nationaux»: mise en place, celle-ci ne profite qu’à la bourgeoisie républicaine, qui seule peut les acquérir. Le peuple de l’Ouest n’est pas dupe de cette manœuvre, qui fait naître chez lui une première vague de réprobation. Vient ensuite la Constitution civile du Clergé, qui impose aux prêtres un serment à l’État… Et à ceux qui refusent une vie de clandestinité et d’emprisonnement bien en loin de vos idéaux républicains, prétendument de justice et de tolérance. La levée forcée de 300 000 hommes par la Convention, dans le cadre de vos guerres européennes barbares, achève de vous aliéner les populations de l'Ouest... Dans une France qui (par ailleurs) supporte des «contributions» deux fois supérieures aux impôts de l’Ancien régime. Les légitimes insurrections vendéennes, bretonnes et normandes seront mâtées par les moyens que l’on sait: 100 à 150 000 personnes massacrées, sans parler des viols auxquels se livrèrent vos troupes en Vendée.
 
Sont-ce là les «valeurs républicaines» dont vous vous vantez tant? À choisir entre un maître royal et un maître bourgeois et républicain, je préfère encore le premier. Tu nous traites d’«aliénés» et je vais te faire une confidence: nous le sommes! Il faut en effet avoir perdu la raison pour vivre son idéal dans la foi et l’espérance que d’accepter de se conformer au politiquement correct ambiant.
 
Tu fustiges les Bretons et leurs «stupides superstitions»: je te recommande, quant à toi, de retourner faire le mondain à ton Académie des Belles Lettres d’Arras… On se souvient encore de tes poèmes: pour les louer ou pour en rire?
 
Vive le Roy!
Duc de Bretagne
 
L'honneur dans les combats appelle les Français,
Marchons, volons au camp, cédons à ses attraits;
Pour couronner nos fronts, des lauriers sont tout prêts,
Dans les combats, ils sont pour les Français.
Le vil républicain s'avance contre nous,
Montrons à l'univers s'il mérite nos coups.
L'opprobre est dans ses rangs, l'honneur est parmi nous
Forts de l'honneur, méprisons son courroux.
Voyez comme en tremblant marchent ces scélérats,
Le trouble et les remords les suivent aux combats.
C'est pour le seul Français qu'ils auront des appas,
S'il meurt, l'honneur l’accompagne au trépas.
Chanson royaliste:  L'Honneur dans les combats (1795)
         
         

Robespierre

      Sujet du roi,

Voilà enfin le premier mot sensé de votre part; et paradoxalement, c'est celui même où vous vous avouez dément. Quant au reste de votre missive, elle ne fait que confirmer cet aveu.

Ma mémoire est prétendument sélective, mais votre oreille est décidément dure, si ce n'est point votre cervelle qui est fatiguée. J'avais pourtant le plaisir de vous aviser que la notion des valeurs républicaines vous restera à jamais obscure, et vous ne faites que le confirmer. Certes je conçois l'honneur d'être frère et ami des hommes libres différemment d'orgueil des assassins des malheureux dont le seul crime était d'aimer la République et de lui être fidèle. En vérité, mon idéal de communauté fraternelle et juste diverge sensiblement d'ambition de maintenir l'esclavage et l'oppression. Mais surtout, je ne vois aucun sens de continuer à vous parler de la République, car comment expliquer à un aveugle ce qu'est le soleil?

Il est juste et bon de mépriser les ennemis de la Révolution, mais il est toujours utile de les confondre. Vous prétendez les massacres (sans les guillemets, hélas) perpétrés par vos «vénérables» chouans être une réponse aux «atrocités de la soldatesque républicaine envoyée dans l'Ouest pour y établir la République». Cette impudente assertion est démentie par la vérité. Je me vois donc obligé de combler quelques lacunes manifestes de votre mémoire prétendue infaillible. Tout d'abord, la République n'a point été instaurée de force, mais proclamée à l'unanimité par la Convention, donc aussi par les députés bretons et vendéens, à moins que vous ne prétendiez ces derniers ne point être représentatifs de vos admirables chouans, ce que je n'aurai pas de peine à admettre. Mais principalement, lorsque vos amis ont lancé l'appel au carnage et ont immolé de sang froid d'innombrables patriotes, pas une unité de l'armée n'avait encore mis le pied dans vos bocages, sinon vos brigands n'auraient eu tant de facilité à torturer et à égorger des citoyens sans défense.

Par quelle «atrocité républicaine» couvrirez-vous ces épouvantables boucheries qui ont marqué justement le début de cette révolte? Par une loi contre les prêtres non-jureurs qui concernait la France entière? Par un juste appel de la patrie en danger de mort auquel vos téméraires compagnons se sont empressés de se dérober? Ou simplement par la haine frénétique contre la liberté et ses lois, par le rejet farouche de toute fraternité et la soif du sang et du pillage qui animent les sujets de vos provinces?

Lorsque le peuple de Paris a pris la Bastille, lorsqu'il versait son sang pour renverser les tyrans et sauver la France, lorsqu'il se levait pour défendre la constitution et la liberté, comme il s'est levé pour défendre la patrie menacée, il l'a fait pour la France entière, non pour une province ou une ville isolée. Que dire alors de ceux qui considèrent leurs frères leur apportant le progrès et la liberté, comme des oppresseurs? Que dire de ceux qui parlent de «vos» guerres, qui se retranchent dans la vision étriquée de leur province, à qui le mot notre brûle apparemment les lèvres? Pensent-ils que l'ennemi fera le tri entre ceux qui voulaient la guerre et ceux qui n'en voulaient pas, à moins qu'ils n'attendent les envahisseurs les bras ouverts? Moi-même, j'ai combattu cette idée néfaste à entraîner la France en guerre; mais lorsque le pire est arrivé, lorsque la patrie est déchirée par les occupants féroces, peut-on la quitter, peut-on ajouter à ses souffrances la plaie de la discorde civile? Non point, on la défend jusqu'à la dernière goutte du sang, ou on meurt avec! Mais ceux qui l'abandonnent et se coupent eux-mêmes de la Patrie, ceux qui pactisent avec l'ennemi - comment les nommer sinon traîtres? Ceux qui insultent la République, tuent par traîtrise ses fidèles, s'adonnent au carnage et au pillage - comment les qualifier sinon d'assassins et comment les traiter sinon comme tels?

Sans aucune considération pour ces lâches, ni pour leurs défenseurs,

Maximilien Robespierre


P.S.: Je n'attache guère d'importance à mes passe-temps littéraires de jeunesse, et ne m'attends pas à ce qu'ils soient précieusement conservés dans la mémoire de l'humanité. Néanmoins, je risquerais de parier qu'ils trouveraient plus des lecteurs aujourd'hui que vos chants chouans ne trouvent d'écouteurs.










Montjoy


Représentant de la bourgeoisie républicaine,

Je suis frappé du manichéisme que tu affiches sans honte dans ta nouvelle missive. Ainsi, il y aurait d'un côté l'«idéal» républicain de «communauté fraternelle et juste», de l'autre le royalisme dont l'ambition serait de «maintenir l'esclavage et l'oppression». Dois-je te rappeler qu'à l'heure où tes roquets révolutionnaires tentaient d'établir (dans le sang) la vie parlementaire en France, la monarchie britannique était familière du fait démocratique depuis près de 6 siècles (depuis la «Magna Carta» de 1215)? Les royalistes n'ont donc pas de leçon de démocratie à recevoir des «citoyens». Encore moins lorsque ceux-ci établissent, par la Constitution de 1791, une distinction très «fraternelle et juste» entre citoyens «actifs» et «passifs» - suffrage censitaire privant alors 3 millions de Français du droit de vote pour asseoir le pouvoir politique de la bourgeoise libérale. Mais venons-en au corps de ta lettre.

Tu me dis que la République «n'a point été instaurée de force, mais proclamée à l'unanimité par la Convention, donc aussi par les députés bretons et vendéens». Comme tu l'as pressenti, je lui nie toute légitimité. Quelle légitimité accorder, en effet, à une assemblée issue d'un scrutin (enfin!) non censitaire, mais à deux degrés et excluant les femmes? De plus, son élection (les 26 août et 2 septembre 1792) se déroulait dans le contexte de la Première terreur, qui vit l'élimination de milliers d'opposants au Nouveau régime. Aucune assemblée ne peut se prévaloir de légitimité par un tel scrutin effectué dans de telles conditions. Peux-tu, enfin, me citer exactement tes références lorsque tu évoques l'«appel au carnage» de mes amis. À quel discours fais-tu allusion?

Pour ce qui est de «l'appel à la patrie en danger» auquel mes compagnons se sont dérobés, je te rappelle que ce fut l'Assemblée législative française qui vota le 20 avril 1792, dans un enthousiasme tout républicain, une déclaration de guerre au «roi de Bohême et de Moravie», l'Empereur François II, entraînant l'Europe dans la bataille. Tu t'y es opposé: par manque de foi en la cause que tu défends en apparence si ardemment?

Tu parles de la nécessité de défendre (ce que je t'accorde) la patrie «jusqu'à la dernière goutte de sang», qualifiant les glorieux chouans de «traîtres»: as-tu déjà connu la fureur des combats pour parler ainsi? Non. Tu n'es qu'un gratte-papier d'avocat, plus habitué à la quiétude des offices qu'au feu de la guerre. Tu prononces à maintes reprises le mot «peuple»: que sais-tu de lui au juste?

Enfin, comment oses-tu dire que le «peuple de Paris a pris la Bastille»? La foule qui prit part à cette insurrection était majoritairement composée d'ébénistes, menuisiers et marchands de vin, population qui n'avait donc rien à voir avec les ouvriers… auxquels les «représentants du peuple» retireront le droit de coalition par la loi d'Allarde de 1791. Est-ce là le «progrès et la liberté» que tu évoques plus loin dans ta lettre?

Cesse donc tes diatribes égalitaires, citoyen: la réalité des faits prouve que la Révolution française fut tout sauf un mouvement pour le peuple et par le peuple. Révolution bourgeoise, sanguinaire et conquérante, elle n'a rien apporté à la France. Si d'importantes réformes politiques étaient nécessaires en France en 1789, elles ne pouvaient justifier les moyens aussi hideux que toi et d'autres ont mis en oeuvre – non par amour de la liberté, mais par ambition personnelle.

Avec la plus grande considération pour les glorieux Chouans et leurs défenseurs,

Geoffroy de Montjoy











Robespierre




Aristocrate sujet du roi,

Vous commencez à m'ennuyer avec votre «grande considération» pour les «glorieux» chouans. Une telle considération est à prodiguer à bon escient; moi, je ne fais point partie des champions de cause de ces brigands révérendissimes. Pourquoi donc vous obstinez-vous à frapper à la mauvaise porte?

Je suis étonné de trouver, en un homme animé par une telle dévotion, comme qui dirait contre-révolutionnaire, un fin connaisseur de la réalité et du sens profond de la Révolution, apte à nous enseigner la vérité sur ses acquis et ses bénéfices. Je suis non moins surpris par votre soudain engagement pour le triomphe de la démocratie universelle et le chaud intérêt que vous vous mettez à déployer pour le mode de scrutin des élections! Fichtre! Pour le moins prodigieux, cet élan inopiné en faveur de l'égalité et contre le cens! Surtout de la part du défenseur d'un roi dont le règne ne prévoyait généralement AUCUN scrutin, faute d'élections et qui soutenait, encore à l'ouverture des États généraux, le vote par ordre ôtant aux représentants de la majeure partie de la nation le droit de se faire entendre, – sans doute, bien plus démocratique à vos yeux que le vote censitaire. Parlez-nous donc de la société diantrement fraternelle sous la royauté, divisée en deux classes - celle des privilégiés et une autre, celle des moins que rien, des vilains; rappelez-moi, combien de millions de Français y avaient le droit de vote?

Moi, j'ai combattu de toutes mes forces cette distinction factice des citoyens en «actifs» et «passifs», vous ne l'ignorez point; mais je vous donne tort de m'imiter – vous n'en avez point de droit moral, puisque vos semblables, ceux que vous vénérez et dont vous réclamez le règne, n'ont jamais offert la moindre parcelle de ces droits civils, même limités, à des autres, qu'eux-mêmes. Les décennies du règne de vos rois n'ont pu engendrer la moindre de tant de merveilles politiques que la révolution a produites en quelques années seulement.

Vous refusez la légitimité d'une assemblée parce qu'issue d'une élection à deux degrés, dont les femmes ne faisaient pas partie (en effet) et qui se déroulerait d'après vous, dans un moment sombre (ce qui n'est point valable pour la France entière), mais que dites-vous alors, ô protecteur de la liberté, de la légitimité d'un roi? Par quel corps électoral et selon quel mode avait été choisi Louis Seizième du nom? Pendant quelle époque sinon sombre et violente, ses augustes tyrans d'ancêtres issus des forêts de la Franconie, ont fait asseoir leur trône?

L'exemple de la démocratie britannique est certes, très «fructifiant»; seulement, il ne semble pas inspirer vos amis les aristocrates dans l'exercice de la démocratie, mais surtout en matière d'empoisonnement, de trahison et de meurtre. Nous n'avons rien à envier à une telle «démocratie», à une telle assemblée, jouet docile entre les mains du monarque et son assassin de Premier ministre, à un tel parlement où la majorité est corrompue, et la minorité probe est réduite à l'impuissance.

Singulière vision du peuple que la vôtre. À vous suivre, seuls les ouvriers peuvent se prévaloir de ce titre qui doit être refusé aux ébénistes et aux menuisiers? Ainsi qu'aux paysans, qui n'étaient guère nombreux pendant la prise de la Bastille (vous vous doutez bien pourquoi), aux domestiques, aux vitriers, aux barbiers, aux cordonniers, aux métayers et à tous les autres qui constituent la classe laborieuse, mais ne trouvent point grâce à vos yeux? Vous me demandez qu'est-ce que je sais du peuple, mais je peux vous retourner la question. Qu'en savez-vous? L'avez-vous beaucoup côtoyé? Qu'avez-vous fait pour lui? Moi, je le soutenais à Arras contre les forts de ce monde, j'essuyais avec lui les gifles des toutes les injustices, j'ai été cueillir ses doléances, j'ai écouté ses paroles et ai défendu ses droits comme j'ai pu. Je n'en tire aucune gloire, car je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela et ne désire être rien d'autre. Ce n'est point les chicaniers d'Artois qui m'ont désigné leur représentant aux États généraux, mais le peuple d'Arras, de Bapaume, de Carvin, de Sainte-Catherine, de simples savetiers, des malheureux habitants des campagnes…

D'ailleurs, quelle ambition personnelle, comme vous le prétendez, pourrais-je poursuivre en insistant sur la nécessité d'opérer des changements en faveur du peuple, en faisant constamment valoir ses droits, en me battant contre l'injustice et l'inégalité? Quelle autre ambition peut-on avoir à servir la cause de la liberté que celle qui en découle directement? Si c'est celle d'oublier tout repos étant constamment exposé aux travaux écrasants et pénibles que le salut de la Patrie exige, celle d'être livré à toutes les viles intrigues et de faire l'objet de toutes les calomnies des ennemis nombreux, alors, je l'ai pleinement satisfaite.

Je me suis opposé à la guerre, car précisément elle ne pouvait que desservir la cause que je défends. Toutefois, une fois la guerre déclenchée, j'ai soutenu toute mesure pouvant nous approcher d'une victoire glorieuse, jamais je n'ai prêché la doctrine d'abandon ou de paix pusillanime, sous prétexte que je n'avais point souhaité la guerre. Ceci n'a plus d'importance: on ne s'occupe point des misérables intérêts particuliers et des questions d'amour-propre vexé, lorsque la Patrie se bat contre ses ennemis. Mais vos amis les Vendéens ont, sans doute, leur propre petite idée sur la conduite à adopter vis-à-vis de la Patrie chancelante sous les coups… Certes, je ne sais pas grand-chose dans l'art du maniement des armes, je suis effectivement un avocat, non pas un militaire, aucune nouveauté à cela, Monsieur. Certes, je n'ai jamais été sur un champ de bataille. Néanmoins, si la Convention estimait que je pouvais être d'une utilité quelconque au front, depuis longtemps je partirais aux armées sans hésiter, comme maints de mes collègues l'ont déjà fait.

Enfin, vous feignez de ne point comprendre de quel «appel au carnage» je parle, et me demandez d'indiquer un «discours» où vos compagnons l'auraient lancé. Si l'on peut appeler «discours» les rugissements par lesquels un fauve invite ses semblables à la chasse, alors les cris d'une meute d'égorgeurs qui retentissaient à Machecoul, à Saint-Fulgent, à Fontenay, à Montaigu, en ont fait un des plus beaux dans l'art de massacre. Nul besoin de discours pour porter cet appel de village en village, dans les menaces sourdes, dans les chuchotements haineux, parmi des propos séditieux que tenaient les scélérats allant inviter d'autres aux tueries qui se préparaient. Je n'oublierai jamais ce juste frémissement qui avait embrassé l'Assemblée lorsque les premiers courriers relatant ces horribles excès lui étaient parvenus, nous parlant de Cholet incendié, des patriotes assassinés et mis en pièces, des communes pillées, d'autres en l'état de siège menacées de pires boucheries. Ces faits ne sont sans doute pas dignes de vos préoccupations, mais oseriez-vous les prétendre mensongers?

En espérant avoir entendu pour la dernière fois vos cantiques aux «vertus» chouanesques, et sans vous adresser de salutations,

Vive la République!

Maximilien Robespierre