Thermidoria
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Une femme à la convention

    Citoyen,

C'est pour moi un grand honneur de pouvoir enfin vous parler, ne serait-ce que virtuellement étant donnée l'immense admiration que j'ai pour vous.

Vous représentez à mes yeux tant de choses que je n'userai pas votre temps à vous les expliquer. Je sais que vous êtes un homme occupé, la survie de la Patrie demandant énormément de travail, c'est pourquoi j'en viens à ma question.

Que pensez-vous d'Olympe de Gouges qui combattit à votre époque pour les droits de la femme?

Plus généralement, qu'est-ce que vous pensez, personnellement, de l'accès des femmes aux affaires politiques?

Êtes-vous comme tous les hommes de votre époque, à savoir pensez-vous qu'une femme doit rester chez elle et s'occuper du ménage, ou alors, plus ouvert d'esprit, seriez-vous favorable à ce qu'elles prennent une part plus ou moins importante à la vie politique de la Patrie?

Olympe de Gouges disait qu'«une femme, puisqu'ayant le droit de monter à l'échafaud, devrait également avoir celui de monter à la tribune». Je crois savoir que vous n'êtes pas de cet avis, mais êtes-vous pour autant complètement hostile à leur entrée en politique?

Merci monsieur du temps que vous accorderez à la lecture de cette lettre et de la réponse que vous y ferez peut-être.

Sachez, Monsieur, que, quelle que soit votre réponse, mon admiration pour vous restera aussi grande qu'elle l'est à présent, bien que je trouve profondément injuste que les femmes se voient privées d'un siège à la Convention. Elles sont citoyennes aussi après tout.

Mes respects les plus sincères, citoyen

PS: Si vous vouliez bien transmettre mes salutations au citoyen Saint-Just, j'en serais ravie et reconnaissante envers vous.


Citoyenne,

J'avoue de ne point connaître personnellement la femme de Gouges, quoiqu'elle m'ait un jour proposé, avec la familiarité digne des dames de vie légère, de prendre un bain ensemble, sans parler d'autres termes dont elle a bien voulu me gratifier. Je n'ai que faire des diatribes d'une aventurière de surcroît royaliste, qui se plaît à mêler dangereusement dans ses pamphlets les maximes du patriotisme dont elle ne comprend que vaguement le sens, avec les perfidies les plus contre-révolutionnaires et extravagantes.

À ce propos, je tiens à remarquer que je ne vois pas de rapport entre «le droit de monter à l'échafaud et celui de monter à la tribune»; ceci traduit bien le brouillard manifeste régnant dans la tête de l'auteur de ces lignes.

Monter à l'échafaud n'est pas même un droit, mais un châtiment sévère auquel tout criminel condamnable à mort, homme ou femme, est exposé; c'est un devoir d'expier un crime car il n'est mérité que par lui et ne fait aucune distinction entre un citoyen de son pays ou un étranger. Rien d'honorable à cela.

Monter à la tribune est une liberté, celle de parole. Nulle loi, à ma connaissance, n'exclut une femme de la jouissance de cette liberté à part les cadres prévus pour l'abus de ladite liberté. Ne sont point rares les cas lorsque l'assemblée reçoit dans son sein une délégation où les représentantes du beau sexe sont du nombre et elles ne se tiennent pas coi. Entendre la voix féminine arrive également dans des sociétés fraternelles composées des deux sexes, ce qui est fort louable sauf lorsque cette tribune sert à propager des vues aristocratiques et contre-révolutionnaires, et les voix de femmes ne sont alors utilisées que pour porter le trouble et le discrédit sur la chose publique et avilir la représentation nationale.

Par contre, élire et se faire élire représentant de la nation, c'est effectivement un droit dont les femmes sont exclues selon la constitution. Mais, êtes-vous sûre, citoyenne, que les femmes de la France le réclament pour elles, ce droit, sauf naturellement, quelques exaltées ou intrigantes entendant régir le pays à la manière des courtisanes royales? Lisez les doléances de la nation: n'y a-t-il pas d'autres plaintes, bien plus préoccupantes, comme l'état malheureux des mères voyant leur santé décliner ou leurs enfants périr, puisqu'elles vivent dans la misère noire et dans l'ignorance des règles élémentaires de propreté? Inscrire l'égalité dans le code civil, offrir le secours aux mères nécessiteuses et l'éducation à tous les enfants, protéger la maternité, voici des actions bien plus urgentes pour améliorer la condition féminine.

Il est possible qu'une femme soit capable de légiférer, mais elle serait aussi bien capable de manier une arme au besoin; est-ce pour autant qu'il faut envoyer nos citoyennes aux frontières? Nos armées vaincraient-elles mieux et nos bans seraient-ils mieux assurés si les mères, laissant les foyers, allaient se battre? J'en doute fort. Si la nature a créé femme et homme différents, c'est non pas pour abaisser l'un et élever l'autre, mais pour mieux accomplir le devoir qui est propre à chacun.

Ce n'est pas pour autant que l'importance d'une femme républicaine soit diminuée! Détrompez-vous: les femmes prennent bien part à la vie politique de leur patrie - les glorieuses journées du 14 juillet, du 5 octobre ou du 10 août en sont témoins. L'homme est citoyen dans son pays, et la femme y est citoyenne. Elle se place donc à côté de lui et non à sa place, mais le combat que la liberté mène contre le despotisme, est aussi le sien. Mères, épouses, soeurs, filles de nos patriotes, croyez-vous, qu'elles n'ont pas leur rôle à accomplir? Seulement, cela doit être leur rôle, et non celui d'un homme. L'aide précieuse d'encouragement et de soutien que nos belles patriotes ont apportée à la patrie en guerre, serait-elle oubliée? Rallier tous les coeurs sous les bannières du patriotisme, inspirer l'amour de la patrie et la concorde, unir tous les esprits autour de la liberté, consoler et soutenir nos défenseurs, qui le fera mieux que ce sexe puissant? N'est-ce pas une destinée digne d'une républicaine?

Le temps n'est pas venu encore de discuter les avantages ou les inconvénients d'une autre manière d'élections. Cependant, ne soyez point déçue, citoyenne. Il va de soi que nulle génération ne puisse soumettre à ses dispositions les générations à venir. Il se peut qu'un jour éloigné, lorsque le progrès et l'éducation auront fait des merveilles, nos descendants revoient les modalités électorales dans le sens favorable à votre démarche, et il y aura alors des femmes dans leurs assemblées. J'espère seulement qu'ils auront de bonnes raisons de le faire.

Je vous transmets les salutations fraternelles du citoyen Saint-Just, et reste, citoyenne, votre humble serviteur,

Maximilien Robespierre



Je vous remercie vivement citoyen pour cette réponse si franche.

Je dois reconnaître que, vue sous cet angle, la place des femmes dans la France révolutionnaire est parfaitement justifiée.

Je reste, cependant persuadée, comme vous l'évoquez vous-même, qu'un jour, nous trouverons des femmes dans les assemblées.

En vous remerciant, ainsi que le citoyen Saint-Just et avec mes salutations respectueuses.

Salut et Fraternité Citoyen!