Ta volonté de dictature
       

       
         
         

Mathias Lautour

      Bruxelles, le 4 mai 2003
Jérôme Dewit
5 av. des Liserons
1020 Bruxelles


M. Robespierre
Place de la Concorde


Objet :
Raison de ta volonté de dictature.
Que penses-tu de Napoléon?


Citoyen Robespierre, digne défenseur de la République,

Je voudrais tout d'abord te féliciter pour avoir su prendre les décisions qui sauvèrent la France. Cependant, qu'as-tu tenté en tuant Danton et en augmentant la Terreur? Tu sais très bien que la population était déchaînée contre une quelconque dictature et que tu n'aurais pas fait exception même si tu les as sauvés auparavant. Ne me fait pas croire que tu aurais réussi à maintenir cette Nation déchirée par tant d'années de guerre civile et de massacres!

Je souhaiterais aussi te demander ce que tu penses de Napoléon, qui lui a réussi à dominer un empire et un peuple tout en affirmant sa supériorité militaire sur l'Europe. Il est vrai que lui avait masqué son coup: sa dictature était camouflée et puis sa prise de pouvoir s'est faite après que les esprits se soit calmés. Il a simplement su attendre le bon moment...

Sincères salutations,

Citoyen Jérôme
          
          

Robespierre


 
Citoyen Jérôme,

Je t'avise que je loge à Paris chez le Citoyen Duplay Maurice, au 366 rue St-Honoré. Quelle idée de m'adresser le courrier place de la Concorde! Elle se trouve où, cette place? 

Tu évoques, tel un fait acquis, ma «volonté de dictature». Mais qui t'a dit que j'en possède une? Rien ne m'est plus répugnant que l'idée du despotisme. Toutes les affirmations du contraire ne sont que des mensonges impudents, des calomnies répandues par les ennemis de la République qui cherchent à proscrire tous les défenseurs de la liberté et de la Patrie.

Ton raisonnement, conditionné par leur emprise vénéneuse, pêche entièrement par l'incohérence. Premièrement, je te remarquerai que «juger, condamner et exécuter» n'a point la même signification que «tuer». J'ai déjà été amené précédemment de me prononcer sur l'affaire Danton, et je t'invite à consulter mon intervention. 

Deuxièmement, puisque tu me félicites pour les «décisions qui sauvèrent la France» (ce sont tes paroles, citoyen), pourquoi donc exclus-tu de ce nombre la condamnation de Danton et «l'augmentation de la terreur»? Je n'avais rien cherché d'autre que le salut de la Patrie; pour cela, qui oserait juger telle ou telle mesure superflue? Dans mon intime conviction, toutes ces actions s'inscrivirent dans le sauvetage de la République, sinon elles n'eurent jamais eu lieu.

Troisièmement, qu'est-ce qui te fait penser que si je m'avisais à investir une dictature (note bien le «si»!), je n'aurais pas réussi à maintenir la nation, tandis que Buonaparte a bien réussi à dominer cette même nation par la dictature? puisque toi-même m'a reconnu la capacité de trouver les dispositions salutaires? J'aurai donc pu le réussir bien avant lui! Seulement, cette honneur n'appartient pas à moi, mais à la Convention nationale, mais au Comité de Salut Public. Quant à moi, j'ai agi en tant que son membre, en vertu de la confiance que l'Assemblée a placée en ses comités. Je ne suis et ne serai jamais d'avis que la dictature est un bon procédé pour maintenir un peuple.

J'ai entendu mon frère parler à plusieurs reprises de ce Napoléon Buonaparte qu'il a rencontré à l'armée dans le midi; il l'a caractérisé comme un grand talent militaire. Buonaparte ne l'a pas par la suite démenti. Il nous a juste dissimulé que ce talent, il le mettrait non au service du peuple, mais au service de son orgueil et son ambition criminelle. La guerre est sainte lorsqu'un peuple défend son pays et sa liberté; elle est néfaste et infâme lorsque les peuples s'exterminent pour la «gloire» d'un seul individu qui s'est cru dieu. S'il désirait la prospérité de la Patrie, s'il voulait rendre la nation heureuse, il aurait du offrir la paix au peuple, pour qu'il puisse goûter à la liberté fraternelle.

Que puis-je donc penser de lui? J'avais prédit son ascension depuis longtemps, lui ou quelqu'un d'autre. La révolution trahie et égorgée par ses serviteurs, le peuple affaibli et trompé par ses dirigeants, le gouvernement méprisé par tous - et un génie militaire promettant l'ordre et la sécurité. Et cela, on le doit aux brigands au pouvoir qui ont opéré avant Buonaparte. Il a choisi un bon moment dis-tu, lorsque les esprits se sont calmés? À son arrivée, les esprits furent épuisés et désespérés, les patriotes massacrés, tués, affamés, écrasés, la grande idée de la représentation populaire discréditée par les représentants mêmes... Un BON moment, juste ciel! Est-ce ce moment-là que tu me conseilles d'attendre? S'il faut attendre les calamités et malheurs atroces pour pouvoir «maintenir» le peuple français, je préfère être mort avant.

Maximilien Robespierre