Manon
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Solitude?

   

Cher citoyen,

Veuillez m'excuser d'avance si cet échange n'a, pour vous, que peu d'intérêt. Mais j'ai tant envie d'engager une correspondance avec vous que je me risque à vous ennuyer. De plus, quelques zones d'ombre subsistent encore dans mon esprit, malgré les informations recueillies ici et là dans les livres.

Oui, j'ai pu lire en partie la biographie de votre personne, écrite par un certain Joël Schmidt et parue en mon temps, soit en 2011. Il relate avec précision et une bonne objectivité (je trouve) votre vie et votre combat politique, ainsi que quasi toutes vos interventions au nom de la Révolution française. Je compte bien terminer son ouvrage, tant je lui porte un vif intérêt!

Cher Robespierre, je ne me permettrai pas de vous juger. Ce n'est pas à moi de le faire. Et même si certains de vos agissements me dérangent, notamment toute la violence déchaînée durant la Terreur, je ne peux que vous comprendre. Peut-être même vous suprendrai-je en vous remerciant? Oui, merci pour tout ce que vous avez fait pour la France «d'après». Car, si aujourd'hui toutes nos libertés sont reconnues et que la démocratie existe, c'est en partie grâce à vous! Sachez que vous n'aurez pas souffert pour rien: Cicéron, Rousseau et les autres lumières ainsi que la démocratie athénienne sont toujours autant admirés et pris en exemple. Votre rêve ne sera peut être pas total, mais son esquisse s'est achevée. Les erreurs sont humaines... Et personne n'est parfait. Aussi, je ne peux vous en vouloir.

J'en viens donc à quelques demandes: est-ce que la solitude ne vous pèse pas trop? J'ai cru entendre que vous ne vous êtes jamais marié et n'avez jamais eu d'enfant. Ne le regrettez-vous pas? Est-ce-que la destinée du révolutionnaire était suffisante au point de sacrifier quelque peu celle de l'homme?

Je vous laisse sur ces phrases. J'espère de tout cœur que votre santé est bonne, car on me l'a dit chancelante. Merci d'avance du temps que vous aurez accordé à cette lettre.

Bien à vous,

Manon


Chère Citoyenne,

Je vous remercie de votre aimable message où vous avez bien voulu me témoigner votre bienveillance.

Je vous remercie également de vous émouvoir sur ma santé comme sur mon moral. Je m’empresse donc de vous rassurer: quoique j’aie une santé fragile, je ne me porte pas mal en ce moment, et quoique, en effet, je ne sois pas (encore) marié, je ne me sens pas pour autant esseulé. Fonder une famille, Citoyenne, est une chose à ne pas prendre à la légère. Vous êtes peut-être un peu trop jeune pour le comprendre, mais ceux qui sont «mal mariés», les hommes comme les femmes, sont, eux, bien seuls, tout en ayant un foyer. Aussi, croyez-moi, mon «célibat» n’est point un sacrifice; il est à croire tout simplement que je n’ai pas encore rencontré celle qui m’est destinée. En attendant, je suis bien épaulé par ma famille et mes amis.

Quant à la démocratie athénienne que vous citez, elle était bien sûr admirable sur certains points, mais je peux vous assurer qu’en vérité, nous n’avons rien à envier aux Anciens. Athènes et Sparte, au sommet de leur gloire, s’accommodaient avec l’ignoble esclavage, qui fleurissait au sein même de la cité, et ne voyaient dans les peuples voisins que des ennemis à conquérir. Les Romains n’étaient guère les héros de la liberté, mais les oppresseurs de tous les peuples. Des empires gémissaient, écrasées sous leur joug impitoyable.

Notre révolution, la révolution française, est la seule qui se fonde sur les droits sacrés de l’humanité. La France a proclamé la liberté du genre humain et la souveraineté des peuples. Elle a effacé les inégalités et a banni l’esclavage. Elle a renoncé aux guerres de conquête et respecte la liberté des autres nations tant qu’elles respectent la sienne. Elle respecte le pauvre, protège le faible, soutient le malheureux et garantit la liberté publique des abus des gouvernements. Juste ciel, quel autre pays, à quelle époque, pourrait se prévaloir d’avoir autant servi la cause de l’humanité et de la démocratie?

J’espère, chère Citoyenne, vous avoir convaincue que nous n’avons rien à envier au Sénat despotique ni aux cités fratricides qui ne connurent jamais les droits de l’homme. Je me permets ainsi de prendre congé de votre charmante compagnie, vous priant d’agréer mes plus cordiales salutations.

Maximilien Robespierre


Cher Robespierre,

Je vous remercie de votre réponse. Elle m'a permis d'éclairer mon avis sur la période athénienne, que je suis justement en train d'étudier en cours d'Histoire. Merci encore; j'espère que vous continuerez à vous porter le mieux du monde le plus longtemps possible!

Bien à vous, citoyen,

Manon