Socialisme, communisme, léninisme, anarchisme, et Marx...
       

       
         
         

Tirarda

      Citoyen Robespierre!

Laissez-moi tout d'abord vous dire l'honneur que j'ai de pouvoir parler à un si éminent révolutionnaire... ce qui est une qualité rare à notre époque.

J'ai plusieurs questions: avez-vous jamais été tenté, bien évidemment par le socialisme? ou même par le communisme, qui semble a priori plus extrémiste, quoique j'ose m'autoriser à penser que vous savez dépasser les «a priori» et juger par vous-même de ce qui bénéficie aujourd'hui d'une bien mauvaise réputation sans forcément toujours la mériter.

Que pensez-vous d'autre part de la Révolution russe, et de ce que l'on nomme aujourd'hui le «léninisme»?

J'aimerais également savoir si vous partagez les théories de Proudhon concernant la propriété... et quelles sont vos opinions à propos de l'anarchisme selon Bakounine?

Bien à toi, je te salue, ami Maximilien, en espérant recevoir une réponse...!

PS: J'aimerais par ailleurs savoir ce que vous pensez du camarade Marx. Ses idées ne sont pas si éloignées des vôtres, si l'on y réfléchit... Seulement je suppose que vous avez eu le temps de lire ses oeuvres. Connaissez-vous le Manifeste? Son auteur semble reconnaissant envers les révolutionnaires de 1789, mais plutôt hostile à ce qu'il est advenu par la suite. Il considère même votre Révolution française comme un bouleversement qui n'aurait fait que remplacer une oppression par une autre. «Voici donc ce que nous avons vu: les moyens de production et d'échange servant de base à l'évolution de la société bourgeoise furent créés dans le sein de la société féodale. À un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, [...] les rapports de la propriété féodale cessèrent de correspondre aux nouvelles forces productives. Ils entravaient la production au lieu de la développer. Ils se transformaient en autant de chaînes. Il fallait briser ces chaînes. On les brisa.»: Marx explique la nécessité de la révolution et la soutient. «À la place s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique correspondante, avec la domination économique et politique de la classe bourgeoise». La Révolution fut faite par des bourgeois et pour des bourgeois, sans réellement tenir compte du peuple. Je n'ai plus les citations exactes, mais il démontre par ailleurs que la révolution française devait de toute façon se produire, mais qu'elle n'a pas été une libération du peuple, tout juste une amélioration de son sort, et encore?
          
 Robespierre        Citoyen,

Les compliments dont vous avez bien voulu me gratifier, me comblent sans que je sois convaincu les avoir mérités. Une telle amabilité m'encourage à croire que vous serez indulgent envers moi pour ce retard que j'ai pris dans le traitement de votre courrier. Il m'a fallu donc bien du temps pour me renseigner auprès de l'équipe de Dialogus et réfléchir sur cette ample information qu'elle a eu la courtoisie de me fournir, et croyez-moi que je n'ai pas chômé à l'assemblée et au comité durant tout ce temps. Convenez aussi que votre question n'était point des plus simples car vous me parliez de choses dont je n'avais pour la plupart absolument aucune idée! Vous voudrez bien excuser toute erreur de jugement qui se serait glissée dans mes paroles car il n'est parfois guère aisé de concevoir une opinion d'après les dires des autres aussi bien intentionnés soient-ils.

Je me vois dans l'obligation d'avouer que je ne connais nullement ce citoyen Marx dont vous me parlez, et s'il me paraît juste dans ses observations sur la nécessité d'écraser la féodalité, il m'est, par contre, impossible d'accepter sa conclusion selon laquelle la Révolution aurait été faite pour les bourgeois et par les bourgeois. La Révolution a été faite par le peuple français, et pour tous les Français qu'ils soient bourgeois ou non. Mieux, elle a été faite pour tous les peuples car les idées généreuses et sublimes proclamées par elles, sont universelles comme la vérité. L'abolition de la féodalité ne profite-t-elle pas aux paysans bien plus qu'aux bourgeois? La nation détentrice de la souveraineté n'est-elle pas composée de tous les citoyens, sans distinction de richesses? Enfin, la déclaration des droits de l'Homme ne salue-t-elle pas l'humanité entière et non une classe isolée?

Je me suis déjà prononcé dans un échange sur la Révolution russe. J'ai toujours soutenu que la nation souveraine est en droit de changer de mode du gouvernement si elle le trouve nécessaire et je ne peux que saluer toute révolution apportant au peuple la reconquête de sa liberté et la mise en pratique de ses droits inaliénables. Mais comment adhérer aux idées de Lénine qui n'imagine, par exemple, l'expression populaire qu'à travers un parti politique qui est chargé, d'après lui, de préparer la révolution? Nul patriote et honnête homme ne voudra jamais se faire un parti, car la volonté générale est l'expression libre de l'intérêt du peuple et n'a rien de commun avec les volontés particulières des factions! De même, il ne peut être qualifié de révolution que les changements opérés par le peuple même. Tout mouvement qui lui dénie, de fait sinon de parole, sa souveraineté, tend à la tyrannie. La liberté alors n'est point conquise, mais une clique despotique a remplacé une autre au pouvoir, pire parfois que l'ancienne.

En outre, citoyen, je ne ferai point ainsi grande différence entre les idées sur la propriété de Messieurs Lénine, Bakounine, Proudhon et cetera. Non point qu'il n'y eût pas de différents les opposant, comme de quelques grains raisonnables que l'on peut trouver dans les idées les plus fantaisistes; aussi, je trouve l'idée de secours mutuel des citoyens de Proudhon être bien imprégnée de l'esprit fraternel. Mais en général, leurs idées me paraissent toutes ne point être faites pour la nation française. Je n'ai jamais partagé les idées chimériques et dangereuses qui réclament la loi agraire et font appel à l'anarchie qui semblent vous avoir gagné; tant mieux si je me trompe sur ce dernier point. Le peuple français ne les soutient pas non plus. Ainsi, au lieu de critiquer les vues d'un tel ou d'un tel, je préfère vous exposer les principes évidents mais peut-être oubliés ou mal interprétés, des droits de l'Homme qui déterminent les rapports entre les citoyens, y compris ceux de la propriété.

Que désire la nation française? La jouissance paisible de la liberté et du règne de l'égalité. Un homme libre est celui qui n'obéit qu'aux lois qu'il s'est lui-même données, il n'est donc point oppresseur ni dominé par un autre homme. Il est libre par conséquent, de disposer comme bon lui semble, de sa personne et des biens qu'il possède et aucun profit honnête ni aucune propriété légitime ne peuvent lui être ôtés. Respectueux des droits de l’homme, le peuple français ne veut point attenter à la propriété; au contraire, pour être indépendants et vivre dignement, les citoyens français veulent et doivent posséder des moyens de gagner leur vie. L'inégalité de fortune est un mal inévitable, certes, mais l'égalité de droits répare ce mal, et c'est cette égalité qui est indispensable dans la société juste. Celui qui est riche, n'a point plus de droits ni de valeur que celui qui est pauvre, ainsi l'un ne dominera point l'autre, et même en travaillant pour un autre, l'homme reste libre et indépendant car il se fait payer les services qu'il prodigue ou le temps qu'il consacre, sans que sa volonté soit soumise à celle de l'autre.

Mais pour être libre et non dominé, il est nécessaire que l'homme puisse subsister. Je soutiens que le droit de posséder est toutefois subordonné au droit le plus sacré de l'homme, celui d'exister, car s'il est vrai que l'homme entre en société pour garantir ses propriétés, il est néanmoins vrai qu'il y entre avant tout pour garantir sa vie! La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d'exister, la propriété n'ayant été instituée que pour la cimenter; on a des propriétés avant tout pour vivre. La société est maîtresse de la portion de biens indispensables pour conserver l'existence de tous ses membres, et la nation a le droit, et le devoir même, de les réclamer en cas de besoin absolu. Ainsi, notre but n'est point d'anéantir la propriété et les richesses, n'est point de niveler les fortunes et les biens, mais de rendre la vie de tous les citoyens digne, la pauvreté respectable et la société plus juste, en obligeant le riche à payer plus que le pauvre et à soutenir l'indigent. Ces mesures sont utiles et équitables, non seulement pour les citoyens dénués, mais pour les riches et pour tous les propriétaires, pour la nation entière car elles sont justes. C'est ceci que, suivant les philosophes éclairés, nous appelons l'économie politique populaire et ses principes que je viens d'exposer sont conformes à l'intérêt général. Ils sont nécessaires à la société, car la justice est la source de l'ordre et le plus sûr garant de la tranquillité publique est le bonheur des citoyens.

J'espère que vous ne me tiendrez pas rigueur si mes raisonnements ne sont pas à la hauteur de vos attentes, mais je ne suis point plus extravagant ni avancé dans les idées sur la société que les droits déclarés de l'humanité ne le sont.

Avec mes salutations fraternelles, je suis votre dévoué concitoyen,

Maximilien Robespierre