Verdel
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Robespierre, le Saturne de la révolution?

   

Citoyen Robespierre,

Ne t'est-il jamais arrivé de penser que l'histoire te jugerait un jour et pourrait te considérer comme un ogre sanguinaire, tel Saturne dévorant son fils dans la mythologie romaine? N'as-tu pas dévoré un des fils spirituels de la Révolution française en la personne de Danton? Je ne doute pas que tu ne cherches à te disculper de cet infanticide spirituel en rejetant ce fait sur le Comité de salut public et le tribunal révolutionnaire qui l'accusèrent de «tentative de rétablissement de la monarchie».

Certes, le motif en était justement recevable dans cette période historique exceptionnelle. Toi, le philosophe et le théoricien de cette Révolution, toi qui a tant travaillé à l'avènement de la démocratie, comment as-tu osé demander au Comité de salut public de voter un décret permettant d'expulser du tribunal tout accusé irrespectueux de ses juges, condamnant ainsi Danton, Desmoulins et leurs amis à ne pouvoir plaider leur cause? Ce décret, tu l'as proposé uniquement pour museler ton ancien ami, car tu imaginais bien que le talent oratoire et le charisme de Danton risquaient de porter ombrage non seulement à la Révolution, mais à ta propre personne.

Pardon, citoyen, de cette apparente sévérité, mais l'enfer est souvent pavé de bonnes intentions et l'histoire a jugé que cette inévitable révolution a parfois payé un bien (trop) lourd tribut! Le Mal est-il nécessaire au Bien? C'est à tête reposée, si je peux me permettre cette image facile et macabre, que je te propose de me répondre, si tu m'en juges digne.

Salut et fraternité!



Citoyen,

L’Histoire est écrite par des hommes qui, mûs par leurs passions et serviteurs de leurs factions, n’hésitent pas à travestir ou à étouffer la vérité. Or, tu conviendras que l’Histoire avec un grand H ne se confond point avec les diatribes des esprits partisans dont plus d’un font preuve; elle n’écoute que la vérité, ne soupèse que les faits, et la calomnie et la partialité lui sont étrangères. L’Histoire me jugera un jour sans doute, comme mes concitoyens peuvent le faire à chaque instant, et je n’ai rien à craindre de son verdict.

Pour ta gouverne, je ne me dissocie point de la décision du Comité de mettre Danton et ses partisans en jugement, et j’avais défendu cette décision à la tribune même de la Convention. Quant au décret mettant un prévenu en révolte hors des débats au tribunal (qui a été voté par la Convention, bien entendu, et non par le comité), eh bien, quoi de particulièrement préjudiciable dans ce décret? Il ne suspendait point l’instruction de l’affaire et ne mettait les accusés hors des débats que s’ils insultaient la justice nationale et troublaient par leur conduite son cours. Est-il permis aux accusés de ton époque d’insulter impunément les magistrats pendant les procès et d'entraver la justice? Un innocent se révolte-t-il devant la loi? Crois-tu que l’audace et une voix forte soient en soi des preuves suffisantes et irréfutables d’innocence?

Enfin, qu’il me soit permis de croire que la Révolution n’a point besoin de soutien des traîtres et des hommes corrompus; elle ne fait que gagner à la chute de cette idole pourrie et peut s’appuyer sur tous les patriotes honnêtes et dévoués qui sont, Dieu merci, bien plus nombreux, pour continuer sa marche triomphante.

Vive la République!

Maximilien Robespierre