Le citoyen Martinez de la République une & indivisible
écrit à

   


Maximilien de Robespierre

     
   

Quelques questions diverses mais pertinentes

   

Le Septidi 17 Thermidor an CCXIX de la République une & indivisible

Salut et fraternité, citoyen Robespierre !

Je figure parmi ces citoyens qui, soucieux de vérité et d'honnêteté, patriotes sincères et attachés aux affaires publiques, tâchent de ne s'en laisser compter et tentent de voir au-delà des discours officiels la réalité de ce qui fut et est. C'est pourquoi, et bien que j'aie, je le confesse, pour votre personne (c'est ce que vous êtes à nos yeux, aujourd'hui), une sympathie instinctive depuis mon plus jeune âge, je n'hésite pas un instant à me ranger à vos côtés, et parfois même à me revendiquer robespierriste. En nos temps troublés où les perspectives sont aussi peu nombreuses qu'avenantes et où la démotivation pour l'intérêt général et le domaine public est croissante dans la Nation, désabusée qu'elle est de se voir flouée par ceux qui sont censés la représenter, je vous ai pris en quelque sorte pour modèle. J'ai découvert hier ce site «Dialogus» et je trouve l'occasion bonne pour vous poser quelques menues questions. Elles portent sur les sujets les plus divers, et certaines d'entre elles sont fort longues. J'espère que vous aurez le temps d'y répondre.

- On a retrouvé dans la correspondance de Brissot la preuve que, durant la Législative, il ne s'était fait le héraut de la guerre étrangère que pour être «porté» par un courant populaire et patriotique, un genre de «brevet de civisme», si vous voulez, et comptait bien que le roi la refuse, afin de discréditer la monarchie (alors encore en place) et accroître encore l'influence de sa faction sur le gouvernement et l'assemblée. Vous doutiez-vous de cette manœuvre? Que vous inspire ce comportement machiavélique et cynique?

- J'ai lu dans une l'une de vos nombreuses biographies que vous n'étiez pas homme à éprouver grande haine pour un individu, si méprisable ou traître fut-il, mais que vous auriez entretenu à l'encontre de Brissot une grande haine, au point de le menacer une fois. Est-ce vrai?

- J'ai souvent lu (chez des auteurs comme Albert Mathiez, par exemple), que les Girondins comptaient réunir une «assemblée des suppléants» à Troie pour «court-circuiter» la Convention nationale, voire de faire renverser icelle par l'armée. Ce serait l'urgence de la situation qui aurait conduit la Commune de Paris à se mettre en contact avec de grandes figures populaires de la Convention (vous-même, Billaud, Couthon notamment) afin de mettre au point la journée du 2 juin. À cette occasion, s'il faut en croire Billaud, vous vous seriez montré pusillanime, refusant que plus de cinq ou six parlementaires soient démis, quand la Commune envisageait d'en proscrire plus d'une cinquantaine. Les 22 parlementaires arrêtés, de même que les membres de la commission des 12 (dont deux figuraient dans la première liste), serait le résultat d'intenses tractations entre vous-même et les représentants de la Commune. Qu'en est-il?

- Dans l'analyse que fait l'historien Patrice Gueniffrey sur la politique de la Terreur il est estimé que, si la situation réelle de la République n'était guère précaire, le ressenti de cette situation par la population -à qui parvenait tous les jours des nouvelles alarmantes (et souvent fausses, manipulées par les publicistes révolutionnaires comme par les aristocrates)- la faisait apparaître comme précaire, ce qui justifiait aux yeux du peuple l'ampleur et la sévérité des mesures prises. En revanche, il est estimé dans la même analyse que les membres du Comité de Salut public estimaient sûrement la situation point trop catastrophique et même plutôt réjouissante compte tenu des circonstances (guerre de toutes les monarchies européennes coalisées, guerres civiles contre les fédéralistes et l'armée royale et catholique, essentiel de l'administration entre les mains de cadres d'Ancien Régime, etc.), et donc que ce comité et ses membres (y compris le «Grand Comité de l'an II», comme on surnomme le Comité de Salut public reconduit depuis vendémiaire an II, septembre 1793) auraient sciemment mis en place des mesures inconsidérées pour asseoir leur domination sur le peuple et la représentation nationale. Quel est votre sentiment sur cette assertion?

- Dans votre fameux discours du 8 Thermidor an II, vous exposez clairement qu'il y a dans les comités des faux patriotes ou, du moins, des individus dont l'efficacité à servir la République est pour le moins douteuse. Cependant, vous ne citez pas de noms. D'après les analyses à l'emporte-pièce que l'on fait fréquemment de nos jours, ce serait cette absence de nom qui aurait fait planer sur chaque représentant le sentiment d'être visé par une «liste de proscription». Cependant, dans ce discours, vous citez à l'envie des noms comme Brissot, Danton, etc., bref, des individus traîtres à leur patrie qui ont été châtiés pour leurs crimes. Le seul individu encore en vie qui soit cité dans votre discours est Cambon, membre du comité des finances, que vous accusez d'entretenir la crise des subsistances (ce qui vous a d'ailleurs valu de sa part une virulente admonestation). Pourquoi avoir cité Cambon, alors que l'urgence première était de ne pas voir le gouvernement révolutionnaire coupé du peuple par les agissements coupables de certains représentants en mission qui ont fait œuvre de cruauté, de corruption, d'accaparement et de clientélisme, tels Fouché et Collot à Lyon, Javogues à Montbrissont, Barras et Fréron à Toulon puis Marseille, Carrier à Nantes, Tallien à Bordeaux, etc... J'ai, sur le sujet, une théorie toute personnelle à vous soumettre. Vous êtes certes un homme de principes, mais le surnom de «chat» qu'on vous a attribué à la Constituante n'était pas usurpé et vous aussi avez su faire preuve d'un sens tactique certain dans la manœuvre politique. Cette qualité, certes moins estimable que votre attachement indéfectible à la cause du peuple, est ce qui vous distingue premièrement de Rousseau, que vous admirez tant: non seulement vous vous impliquez dans la vie publique mais vous savez le faire en usant des méthodes parfois peu honorables qui sont malheureusement monnaie courante dans tout système parlementaire. Surtout, votre maîtrise tactique de la politique (ce que de nos jours on nomme la «politique politicienne») n'a aucunement entamé ni vos convictions ni vos espoirs, qui me semblent s'être au contraire renforcés avec le temps. Mon idée est que dans cette occasion, vous avez tenté une habile manœuvre tactique qui avait déjà fonctionné avec succès pour circonvenir Hébert. Lors de cet épisode, malgré les soupçons qui pesaient sur ce triste sire et sa clique depuis longtemps déjà, vous aviez dû en quelque sorte couper les hébertistes de leur base, les sans-culottes. Lui les séduisait par un maximalisme permanent, des appels au meurtre quotidiens et des incitations à prendre les armes pour renverser et la Convention et les Comités. Mais si, par ces cris de fureur, il pouvait se parer d'un semblant de pureté révolutionnaire, il ne satisfaisait pas le légitime désir des sans-culottes à des réformes sociales. En quelques mots, il criait fort pour protester, mais ne proposait rien, ou si peu! Vous-même ainsi que le Comité tout entier avez en quelque sorte «doublé» Hébert sur sa gauche sur le volet social, satisfaisant par une politique, peut-être pas idéale mais en tous cas sur la voie de l'être, les revendications populaires. Dès lors, l'arrestation d'Hébert et de ses suiveurs ne provoqua nul remous, le procès put s'instruire sans incident, et sa duplicité mise en lumière de manière éclatante. Je pense que c'est la même manœuvre que vous vouliez mettre en œuvre face aux sanguinaires Fouché, Tallien, Barras, Fréron, Javogues, Carrier, etc. Fouché élu président du club des Jacobins deux jours après votre propre élection à la présidence de la Convention, et deux jours avant la fête de l'Être Suprême, était le signe indubitable que parmi certains cercles de patriotes sincères, sa cruauté et la vilenie de ses actes - exécuter par milliers des gens sans procès, priver de leurs droits naturels et imprescriptibles des citoyens sur simple suspicion, etc. - étaient signes d'une droiture patriotique certaine. En accusant de front ceux qui, en dévoyant jusqu'aux principes les plus sacrés de la Révolution, pouvaient prétendre en être les plus fervents instruments, vous-même et ceux qui, au Comité, étaient comme vous horrifiés de ces pratiques coupables, risquiez de voir des patriotes sincères se dresser contre la Convention, engendrant une guerre civile dans Paris même, qui aurait été ô combien plus meurtrière et dommageable à la République que la guerre de Vendée! C'est, à mon avis, l'une des raisons de votre empressement à régler le problème des subsistances (ainsi, évidemment, que le soucis constant de n'importe quel patriote de permettre à ses concitoyens de disposer des moyens de garantir leur existence). Et c'est selon moi dans cette démarche tactique autant que politique (au sens le plus noble du terme) que vous vous en êtes pris nommément à Cambon, coupable à vos yeux sinon de trahison, du moins d'inefficacité dans la gestion de la crise des subsistances. Mais vous ignoriez peut-être que circulaient depuis longtemps parmi vos collègues de fausses listes de proscription, et que Cambon, sûrement, s'était vu figurer sur l'une d'elles. Mis en cause, il y voyait le signe que vous désiriez l'envoyer à l'échafaud, et il s'est défendu comme tout honnête homme injustement menacé (il le croyait) l'aurait fait. Car je pense que vous vous trompiez en lui imputant la responsabilité de la crise des subsistances. En vérité, cette crise était fort limitée et circonscrite (surtout quand on compare à celle qui sévissait par exemple en Angleterre à la même période), et Cambon s'est plutôt bien débrouillé dans la gestion des finances publiques, quand bien même il lui manquait une certaine fibre sociale qui lui aurait peut-être permis de prendre en considération autre chose que la stabilité des prix et la récupération des assignats en circulation. Que pensez-vous de ma théorie?

- On dit que, lors de votre attente dans l'antichambre du Pavillon de la Liberté (aujourd'hui Pavillon de Flore), siège du Comité de Salut public, après votre arrestation, le citoyen Saint-Just aurait dit en contemplant la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen affichée à un mur: «au moins, nous n'avons pas fait tout cela pour rien». Est-ce vrai? Que cela le soit ou non, que vous inspire le fait que de 1795 à 1946 la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen fut quasi oubliée des divers législateurs français, et ce quel que soit le régime? Que vous inspire le fait que la Déclaration inspirée directement de vos principes, celle de l'an I, celle que le citoyen Saint-Just désignait peut-être, soit, elle, encore oubliée aujourd'hui?

- De nos jours, l'Assemblée nationale est divisée en groupes parlementaires, chacun ou presque rattaché à un parti, groupes irréductibles qui s'opposent ou s'allient les uns aux autres sans autre fondement que l'usage et la doctrine préconçue de chacun. Se forment ainsi peu à peu deux factions générales, que l'on nomme «gauche» et «droite» comme à votre époque. Vous qui avez combattu les factions, que vous inspire cette institutionnalisation par la République française du système partisan?

Une remarque pour finir:

À mon époque, vous le savez sûrement grâce à des échanges antérieurs, nous vivons sous un régime républicain. Nous devrions nous réjouir de cela, et c'est un fait qu'il est appréciable de pouvoir concourir au processus de décision politique, fut-ce simplement par l'intermédiaire du vote. Néanmoins, règne parmi le peuple français une sorte d'apathie qui va se généralisant, un désintérêt de la manière institutionnelle dont sont gérées les affaires publiques. Ce phénomène, que l'on nomme couramment «crise de la démocratie», se manifeste d'ailleurs également chez nos voisins. Mais la France a ceci de particulier qu'elle abrite un peuple dont l'engagement sur le terrain politique est semblable à nul autre depuis deux siècles. Les étrangers qui viennent en villégiature profiter de l'air doux de nos campagnes sont en général éberlués de voir de simples citoyens débattre politique, que ce soit autour d'un repas ou d'un bon verre. Aussi, ce désintérêt, qui se manifeste par une forte hausse de l'abstention électorale, la marginalisation de l'engagement dans les syndicats (des structures de coopération de travailleurs de différents corps de métier et de différentes régions qui s'unissent pour défendre leurs intérêts communs) ou les associations et la rareté de la participation aux débats publics ou encore aux réunions officielles est-il particulièrement remarqué en France, terre politique par excellence. Je pense que cela vient du fait que, si notre régime est républicain, il n'est pas pour autant une République. Je tiens en effet pour acquis que des institutions dans lesquelles le peuple exerce sa souveraineté par l'élection de représentants par des électeurs pris dans un corps de citoyens ne suffisent pas à fonder une République. La République ne se réduit pas à une forme institutionnelle. Mieux: elle n'est liée à aucune forme institutionnelle en particulier. Ce sont ses principes sacrés qui la fondent et qui lui donnent sa force. Je pense que vous êtes d'accord avec moi sur ce point. En effet, je me suis replongé dans mes archives et en ai extirpé le premier numéro de votre «Défenseur de la Constitution», dans lequel vous proclamiez avec force être à la fois monarchiste et républicain et même vous moquer du régime en vigueur pourvu que les principes demeurent (je vous cite): «Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social? Sont-ce les définitions inventées par les diplomates pour classer les diverses formes de gouvernement qui font le bonheur et le malheur des nations ou la combinaison des lois et des institutions qui en constituent la véritable nature? Toutes les constitutions politiques sont faites pour le peuple; toutes celles où il est compté pour rien, ne sont que des attentats contre l’humanité!»

En espérant une réponse de votre part et dans la perspective d'échanges ultérieurs,

votre dévoué,

Citoyen Martinez